Le problème de la souffrance (1e partie)

Introduction

Je vais, dans ce premier texte,  parler du problème de la théodicée. Si vous ignorez ce mot, vous connaissez au moins l’idée qu’il désigne. C’est le problème de la justification de Dieu. Comment peut-on tenir ensemble les trois idées suivantes :

1) Dieu est tout puissant.

2) Dieu est Amour.

3) Le constat du monde dans lequel nous vivons.

Dans ce problème c’est évidemment l’Amour de Dieu qui est en question, ou sa toute-puissance, ou son existence. Seul, le troisième point semble incontestable, nous verrons cependant qu’il ne l’est que d’une certaine manière. Mais d’abord, je voudrais faire monter les enchères autour de cette question. Il est toujours intéressant de commencer par là.

Une première manière de monter les enchères est de remarquer que cela ne concerne pas que les religions du livre. Bouddha fait très explicitement référence à ce problème et disait que si Dieu existait il faudrait lui attribuer la responsabilité de la souffrance. De même, beaucoup de matérialistes, peut-être la plupart, en font une raison pour refuser l’existence de Dieu. On peut se demander si ce n’est pas la principale raison du succès du matérialisme. Donner une réponse plausible au problème de la théodicée enlèverait au bouddhisme et au matérialisme leur principal argument. En dehors des chrétiens, ce problème concerne donc très directement des centaines de millions de personnes. Quand je dis qu’ils sont concernés, il faudrait peut-être plutôt dire qu’ils devraient l’être. Ça fait, ou ça devrait faire, déjà pas mal de monde. Je connais trop mal l’islam pour évaluer de quelle manière il est concerné par ce problème. Mais je soupçonne qu’il doit l’être aussi. Les hindouistes ne sont pas concernés. Le Brahman n’est pas un Dieu d’Amour, ce qui règle évidemment la question.

J’ai conscience de la grande responsabilité qui réside dans la rédaction d’un texte comme celui-ci. Bien sûr, il y a beaucoup de textes qui concernent tout le monde, comme les questions économiques. Mais c’est tellement insignifiant par rapport à ce dont il est question ici. J’aborde un problème où tout le monde semble s’être cassé les dents. Je pense possible de donner une solution à ce problème, mais elle sera peut-être difficile à faire passer, tant par rapport aux matérialistes que par rapport aux chrétiens.

Ce problème est central pour une conception chrétienne. L’absence de réponse plausible de la part de l’Église a conduit beaucoup de personnes à l’athéisme. Marcel Conche a très bien exprimé cette idée dans cette belle phrase : « La souffrance des enfants constitue, contre Dieu, un argument suffisant »

Mais l’argument n’est pas suffisant, il est trop anthropomorphique. La négation de Dieu n’a jamais empêché les matérialistes de s’en faire une conception anthropomorphique. C’est même souvent par rapport à une telle conception que son existence est niée. Les matérialistes reprochent souvent aux croyants leur conception anthropomorphique de Dieu, mais ils font pires. Comment des êtres aussi limités que nous le sommes peuvent-ils préjuger ainsi des intentions divines ? Elle suppose un Dieu qui devrait penser et agir comme nous le ferions si nous étions à sa place. Pire, nous n’observons qu’une infime fraction de l’Univers. Comment peut-on porter un jugement aussi définitif à partir de la seule observation du grain de sable sur lequel nous rampons ? Il est plus intéressant de savoir si Dieu existe en laissant de côté cet argument, et si nous devons conclure à son existence chercher à expliquer ensuite comment la souffrance pourrait avoir un sens.

Mais l’argument est-il réellement suffisant ? Il faut croire que, pour les chrétiens, l’argument n’est pas suffisant. Cependant, l’attitude habituelle de la plupart des chrétiens n’est pas satisfaisante car ils en restent à la réponse que ce serait un mystère. Il faudrait se creuser tout de même un peu les méninges pour chercher une explication possible. L’idée que la souffrance aurait un sens doit rester une hypothèse ouverte tout en cherchant à comprendre quel serait ce sens. Dieu nous échappe, mais nous ne pouvons en rester là et nous devons faire en sorte qu’il nous échappe le moins possible. Cette paresse d’esprit est d’autant moins admissible que les spirites nous ont donné depuis plus d’un siècle une réponse assez satisfaisante à cette question tant du point de vue de la logique que de l’observation. Ce que nous allons voir.

Nous pouvons trouver dans les Évangiles des affirmations par rapport à ce problème, mais pas de réponse, pas d’explication :

« Ne vend-on pas deux passereaux pour un sou? Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père. Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés.[1] »

« Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc point: vous valez plus que beaucoup de passereaux.[2] »

Si Dieu est Amour et s’il est tout puissant, il est logique qu’il soit attentif à chacun d’entre nous. Mais il n’est pas nécessaire d’insister sur le contraste terrible avec ce que nous observons dans le monde, et nous aurions aimé des explications. Il est dit aussi :

 « Quel est d’entre vous l’homme auquel son fils demandera du pain, et qui lui remettra une pierre ? [3] »

« Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme

mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.[4] »

Très bien, mais il me semble difficile d’échapper à l’idée que les paroles qui sortent de la bouche de Dieu ne sont guère comestibles pour nous. Le Christ ne prétend pas que la justice est réalisée dès maintenant, ainsi que le montre le sermon sur la montagne : « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! Heureux les affligés, car ils seront consolés ! Heureux les débonnaires, car ils hériteront la terre ! Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés! Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ! Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux ! [5] »

Est-ce le Christ qui a raison ? Malgré l’énorme difficulté dans laquelle nous sommes pour comprendre comment il pourrait avoir raison. Ou bien, l’Univers est-il totalement indifférent à ce qui pourrait avoir sens et valeur pour nous ? La vie serait-elle « une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien. » ? Comme disait Shakespeare. Dieu est-Il attentif à ce qui nous préoccupe ? Il est clair que si Dieu n’est pas indifférent il n’est pas non plus soumis à nos fantaisies. Ce qui pourrait nous préoccuper n’a pas forcément grand chose à voir avec la façon dont Lui voit les choses. À voir comment va le monde, il est clair que Dieu ne perçoit pas du tout les choses de la même façon que nous.

Il est normal de considérer que Dieu ne voit pas les choses du tout du même point de vue que le nôtre. « Car vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes voies ne sont pas vos voies, oracle de Yahve. Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant sont élevées mes voies au-dessus de vos voies, et mes pensées au-dessus de vos pensées.[6] » On peut le comprendre aisément. Nous pouvons donc lui accorder le bénéfice du doute. Sauf qu’Il ne sera pas relaxé au nom de ce bénéfice, le procès continue. Les matérialistes ne Lui accordent le bénéfice du doute et règlent la question trop rapidement. En somme, ils considèrent que Dieu devrait voir les choses du même point de vue que le nôtre, et ils L’expédient sans autre forme de procès. Mais la question est trop important pour l’expédier aussi aisément. Nous ferons un reproche semblable à l’Église, mais dans l’autre sens, en ceci qu’elle exempte Dieu beaucoup trop facilement. Voici ce que dit Luc Ferry :

 « Quant au contenu de la promesse, André [Comte Sponville] ne cesse de lui objecter qu’il est tout simplement trop beau pour être crédible : la méfiance à l’égard du christianisme ne vient pas ici, comme chez Nietzsche ou chez Marx, de ce qu’il semblerait en quoi que ce soit hostile aux soucis de l’homme, mais, tout à l’inverse, de ce qu’il correspond si bien à nos plus chers désirs que cela en devient presque une objection, sinon une preuve, contre lui.[7] »

« Il se pourrait que la vie soit triste. » disait Renan. Sans doute, mais il se pourrait aussi qu’elle ne soit pas du tout triste et qu’elle soit fantastique. Quoi qu’il en soit, nous devons investiguer cette question de façon extrêmement sérieuse. Je ne pense que le christianisme corresponde à nos plus chers désirs. Mais plutôt que les chrétiens ont falsifié l’enseignement du Christ pour le faire correspondre à leurs plus chers désirs. Mais nier Dieu n’est pas admissible non plus dans la mesure où certaines conceptions, comme celle du vedānta, n’ont aucun problème avec la théodicée.

Trois coupables possibles

Pour porter la responsabilité du mal il n’y a que trois coupables possibles : Dieu, l’homme ou la vie.

Une des grandes forces du matérialisme est d’attribuer cette responsabilité à la vie, qui peut fort bien l’assumer. Il est déjà extraordinaire que le hasard ait créé la vie, pourquoi faudrait-il, en plus, qu’il l’ait fait bonne ? Si la vie est le jeu du hasard, il n’y a vraiment aucune raison pour qu’elle soit bonne. Le hasard n’a strictement rien à faire de tout ce qui pourrait avoir sens et valeur pour nous.

C’est une force aussi pour l’hindouisme que le coupable soit en même temps victime, ainsi il n’y a plus de coupable. Aurobindo s’interroge toutefois sur l’étrange jeu auquel semble jouer le Brahman quand il joue à Auschwitz. Mais est-ce vraiment un problème ? Le Brahman joue son jeu. Il advient sans doute que l’illusion dans laquelle sont les êtres humains les conduit à jouer à des jeux insensés. Mais cette illusion est le prix à payer pour que le Brahman puisse jouer son jeu. S’il ôtait les taies qui couvrent nos yeux, c’en serait finit de son jeu. Auschwitz l’a peut-être chatouillé un peu, mais il faut savoir ce que l’on veut. Et puis, il peut avoir envie de tout expérimenter. La critique d’Aurobindo part d’un point vue humaniste qui n’a aucune pertinence dans le cadre du vedānta.

Mais comment concevoir, dans une perspective théiste, et à la vue de ce qui se passe dans le monde, que Dieu s’intéresse le moins du monde à nous ? Pour le christianisme, il n’y a qu’un coupable possible : l’homme. Dans le cadre du christianisme, ou de toute religion théiste, seul l’homme peut porter cette responsabilité. Et, s’il est victime, il faut qu’il soit en même temps coupable. Il est assez clair que la majorité des souffrances que subissent les hommes sont celles qu’ils s’infligent entre eux. Mais enfin, comme le fait remarquer Conche, pour le moins, il y a les enfants. Comment l’innocent qui vient de naître pourrait-il porter cette responsabilité ?

La réponse des catholiques au problème de la théodicée est que si le monde semble injuste aujourd’hui, dans l’au-delà, Dieu mettra les pendules à l’heure et justice sera rendue à chacun. Il est impossible, dans la perspective catholique, de rendre compte de l’existence du mal, et de donner une réponse au problème de la théodicée. Avoir recours au mystère pour éponger les difficultés et les absurdités d’une doctrine n’est guère satisfaisant. Et ce problème est trop criant pour que nous puissions accepter ce genre d’échappatoires. Le recours au mystère a des limites et ici elles sont franchies allégrement.

Leibniz a laborieusement essayé de justifier Dieu. Son argument le plus intéressant est que Dieu serait soumis aux lois de la logique et qu’Il ne pouvait donc pas faire n’importe quoi. La souffrance des enfants ne constitue certes pas toujours, contre Dieu, un argument suffisant. On peut comprendre que Dieu n’ait pas pu inventer la gravitation universelle pour que les planètes tiennent sur leurs orbites ; et en même temps, faire en sorte que les enfants ne se fassent pas mal en tombant. Certes, il peut arriver que certains en meurent. Mais après tout, tant mieux pour eux, ils n’en iront que plus vite au Paradis. Admettons. Leibniz disait même qu’Il aurait créé le meilleur des mondes possibles. On a l’impression qu’Il aurait tout de même pu mieux faire. L’idée de Leibniz est intéressante, mais largement insuffisante. Il faut trouver autre chose.

Sa position paraît intenable. Mais on ne connait pas tout le champ des mondes réels. Il y a peut-être des mondes qui ont meilleure figure que le monde dans lequel nous vivons. Toutefois, les railleries de Voltaire, par rapport à l’affirmation que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, sont compréhensibles. Les chrétiens n’offrent pas une vision du monde qui puisse permettre de comprendre ce qu’ils avancent. Il n’y a guère eu que Leibniz pour le faire. Ils ont torts, car la position de Leibniz, bien insuffisante, est parfaitement logique. S’il y a un Dieu tout puissant et qui est Amour, il faut bien que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. L’ennui c’est que l’on a du mal à le comprendre par rapport à ce que nous observons. Alors, il serait temps de chercher un peu plus loin.

Et si c’est faux, si l’Univers est totalement indifférent à ce qui pourrait avoir sens et valeur pour nous, alors la question du suicide, que Camus considérait comme la question fondamentale de la philosophie, ne se pose-t-elle pas ? Ni les chrétiens, ni leur critique n’ont eu le courage de leurs idées. Les chrétiens devraient faire tout de même l’effort de comprendre à quel point leur position peut paraître invraisemblable et d’examiner sérieusement comment elle pourrait être tenable. Mais les autres devraient se poser sérieusement la question de savoir si la vie n’est pas une sinistre farce.

Plus récemment certains, comme Hans Jonas, ont tenté de répondre à ce problème en limitant la toute-puissance de Dieu. Celle-ci serait limitée par la liberté humaine. Soit, mais cela semble toujours insuffisant comme réponse.

En finir avec le géocentrisme

Je vais apporter un élément de réponse que personne ne semble avoir perçu. Un point intéressant pour répondre au problème de la théodicée est d’en finir avec le géocentrisme. La révolution copernicienne, contrairement à ce que l’on pense, n’a pas encore été faite. Nous n’avons pas du tout assumé le changement de mentalité que l’astronomie nous conduit à faire. Les astronomes observent qu’il existe environ 10 000 milliard de milliards d’étoiles. Et nous devons d’ailleurs garder à l’esprit que nous n’observons probablement pas tout. Nous savons aujourd’hui que le fait d’être entouré de planètes est assez commun pour toutes ces étoiles. Les conditions favorables à la vie ont donc été réalisées des milliards et des milliards de fois. Récemment, on a évalué à 1 % le nombre d’étoiles dans notre galaxie qui abriterait une planète où la vie serait possible, c’est-à-dire qui présenterait de l’eau à l’état liquide. Si seulement une étoile sur un million possède une planète portant une civilisation, ce qui est une estimation très prudente, cela signifie qu’il y aurait dans l’univers 10 millions de milliards de civilisation, soit pratiquement un million de civilisation pour chacun d’entre nous. Et rien ne nous dit que ce soit chez eux comme chez nos. Il convient d’avoir une vue réaliste de ce que nous sommes et de qui nous sommes. Nous sommes des microbes arpentant un grain de sable perdu dans l’Univers. Comment dès lors, tirer quelque conclusion définitive à partir de l’observation du grain de sable sur lequel nous rampons ? Que pouvons-nous connaître du statut de notre planète ? Son statut pourrait peut-être expliquer son état. Nous devons considérer que nous sommes à peu près aveugles.

En finir avec le géocentrisme, c’est aussi en finir avec l’humanisme. Ce mot a plusieurs sens. Je l’emploie ici au sens selon lequel l’homme serait ce qu’il y a de mieux dans l’Univers, à part Dieu pour l’humanisme en mode religieux. Nous ne percevrons plus les choses de la même manière si nous réalisons que :

1) Nous ne sommes pas les enfants préférés du Père, seulement des enfants parmi d’autres.

2) Nous ne pouvons pas préjuger du statut qu’occupe la Terre dans l’Univers.

La haute idée que nous avons de nous-mêmes nous rend extrêmement sensibles au problème de la théodicée. Comment Dieu ose-t-Il nous faire ça à nous, nous faire vivre dans un monde pareil ! Il aurait pu tout de même pu se débrouiller pour que nous soyons plus heureux et à meilleur compte, nous le méritons bien ! À moins que nous n’ayons que ce que nous méritons. Mais si en finir avec l’humanisme nous rend moins sensibles au problème de la théodicée, cela ne le résout pas pour autant. Il faut trouver autre chose.

Même en prenant en compte tous ces arguments, le problème reste bien plus grave que Leibniz ne l’a vu. Que dire de la somme de souffrances qui eût été évité si Dieu avait simplement écrit le Livre qui aurait mis tout le monde d’accord parce que personne n’aurait rien trouvé à y redire ? C’était facile pour Lui, Il a toutes les informations nécessaires à sa disposition, et je ne parle même pas des secrétaires.

La théologie me semble une entreprise extrêmement délicate et présomptueuse. Quand un homme parle de Dieu il ressemble, pour moi, à une fourmi qui disserterait sur l’humanité. La théologie négative (apophatique) m’a toujours semblé beaucoup plus raisonnable. Néanmoins, je crois pouvoir dire quelque chose de positif en théologie : Dieu est un grand cachottier.

Ceci n’est nullement nouveau. On l’a déjà dit bien des fois et de façon plus jolie et plus respectueuse. Par exemple, il est dit dans la Bible que l’on ne peut voir Dieu que de dos ; ce qui a tout de même plus d’allure. Néanmoins, je trouve à ma formulation un avantage. Dire que l’on ne peut voir Dieu que de dos, ou encore, comme il est écrit, que : « Nul ne peut voir Dieu en face et vivre », signifie implicitement que ce serait pour des raisons extérieures à sa volonté qu’Il se cacherait. Mais, dire qu’Il est un grand cachottier, c’est dire que cette attitude est délibérée. Il me faut justifier cela et en tirer les conséquences.

On peut penser que la cachotterie divine n’est que le résultat de notre finitude et de notre incapacité de le comprendre ; mais cela ne tient guère. Il est clair que bien des choses nous sont cachées que nous serions, malgré tout, parfaitement capable de comprendre. Il eut été pourtant tellement simple, pour Dieu, de nous fournir une doctrine cohérente et compréhensible, en accord avec ce que nous pouvons observer. Même s’il avait fallu l’adapter aux limites de notre compréhension. Les livres dont nous disposons, et qui sont dit sacrés, ne répondent certainement pas aux critères minimums que nous pourrions en attendre : clarté, intelligibilité, cohérence, globalité. Nous avons sérieusement besoin d’une édition revue et corrigée des textes sacrés. Je suggère que l’on se cotise pour Lui offrir un traitement de texte, histoire de Lui forcer un peu la main. Il doit en être encore à écrire avec une plume d’ange.

Les textes dits sacrés, tout au plus, nous ouvrent des pistes, nous donnent des indications. Ils ne répondent pas vraiment à nos questions, au moins à la manière dont nous aurions aimé qu’ils y répondent. Même si on leur attribue une origine divine ; il est clair malgré tout que ces textes passent par les hommes et qu’ils y laissent leurs empreintes.

Que Dieu soit un grand cachottier, c’est normal, Il ne fait jamais les choses à moitié. Mais tout de même, il y a des limites. Il nous faut voir que la cachotterie divine nous coûte extrêmement cher. Isaiah Berlin disait : « Les idées fausses sont à l’origine de beaucoup de souffrances pour l’humanité.[8] ». Comment ne pas souscrire à cette affirmation ? Et comment ne pas voir qu’il eût été très facile pour Dieu de tordre le cou à beaucoup d’idées fausses. Berlin disait aussi : « Les idées fausses gouvernent l’Histoire.[9] » Sans la cachotterie divine le matérialisme, par exemple, eût été impossible. Et il a tout de même fait, sous la forme marxiste, grosso modo, cent millions de morts en l’espace d’un demi-siècle. Ce qui représente une performance inégalée à ce jour. Et encore, nous avons eu de la chance que le marxisme soit un humanisme. Il est vrai aussi qu’il ne convient pas de lui mettre tout sur le dos. Le précédent siècle est incomparable. Nous avons fait sur ce plan, comme sur bien d’autres, beaucoup de progrès.

Le vrai problème n’est peut-être pas tellement l’existence du mal, mais le silence de Dieu. Le moins que l’on puisse dire est que cela mériterait quelques explications à peu près satisfaisantes. Et à défaut d’explications, on aurait pu avoir des excuses. “ Excusez-moi, j’ai fait ce que j’ai pu. Je reconnais que ce n’est peut-être pas ce que vous auriez voulu, mais j’espère que je ferais mieux la prochaine fois. ” On pourrait comprendre, après tout son boulot n’a pas dû être facile. Mais rien. Quand même Il y va un peu fort. Mais jamais une seule fois dans les textes sacrés on ne trouve ni le moindre regret, ni de véritables explications.

Le refus de Dieu.

Et comment faire pour être chrétien si on ne réussit pas à expliquer son silence ? Léon Chestov nous rappelait ce passage de la lettre de Belinski :

« Quand bien même je parviendrais à atteindre le plus haut degré de l’échelle du développement, je vous demanderais de me rendre compte de toutes les victimes des conditions de l’existence et de l’histoire, de toutes les victimes du hasard, des superstitions, de l’inquisition, de Philippe II, etc. , autrement je me jetterai du haut de l’échelle la tête en bas. Je ne veux pas du bonheur même gratuit, si je ne puis être tranquille sur le sort de chacun de mes frères de sang… [10] »

Il faut d’abord admirer et approuver la réaction de Belinski. Sans une réponse crédible au problème de la théodicée, on peut se demander si l’attitude de Belinski ne se justifie pas totalement.

Ce qui rend le discours des matérialistes inintéressant, c’est leur prétention à la rationalité et au réalisme, associée à une attitude qui est notoirement un mépris du réel et contraire à la raison. Si les matérialistes étaient rationnels, il y a longtemps qu’ils auraient cessé d’être matérialistes. Mais, ceux qui refusent Dieu ne sont pas sous le coup d’une telle inconséquence. La révolte contre Dieu est une attitude tout à fait admirable, et peut-être une des plus nobles qui soit, en tout cas la plus courageuse, à condition qu’elle s’opère au nom de la Justice ou de l’Amour. Il existe plusieurs raisons qui peuvent amener certaines personnes à se révolter Dieu, et, certaines d’entre elles, au moins, ne manquent pas de grandeur. Mais, ce n’est nullement une attitude courageuse que de nier ce qui nous dérange. Et il semble que le matérialisme n’est trop souvent qu’un refus de Dieu qui s’efforce de trouver une justification. On peut s’en apercevoir à la gêne que, souvent, ils manifestent quand il en est question.

Ce refus peut être très diversement motivé. Comme je le montre dans ce texte, le matérialisme n’a pas grand chose à voir avec la logique. Mais il n’est pas suffisant d’en rechercher les causes (les mécanismes psychologiques ou sociologiques), ce que nous avons fait. Il nous faut aussi en chercher les raisons (ou les motivations cachées), en voici quelques unes : l’attitude prométhéenne est caractérisée par le refus d’être esclave de Dieu (tout au moins dans une certaine interprétation du mythe de Prométhée). Pour d’autres, c’est la justice ou encore ce qui leur semble être, de la part de Dieu, de l’indifférence.

Mais il y a aussi des motifs moins nobles, comme l’orgueil. Certains, comme Nietzsche ne supportait pas de n’être pas Dieu. « s’il existait des Dieux, n’être moi-même Dieu, comment le souffrirais-je ? Par conséquent de dieux il n’est point.[11] » D’ailleurs, il aurait peut-être été lui-même près à en rajouter sans scrupules aux souffrances du monde. L’un des hommes qu’il admirait le plus n’était-il pas César Borgia ?

Une autre raison, est de se sentir libéré de la responsabilité et des conséquences de ses actes ; c’est très pratique. Un autre motif, qui me semble assez répandu, est de ne pas supporter l’idée que Dieu pourrait avoir une autre toute finalité que la nôtre ; en l’occurrence maximiser le bonheur en minimisant la souffrance. Il est assez clair que Dieu, s’il existe, doit avoir une tout autre perspective.

Le refus sartrien est intéressant. Il refusait catégoriquement qu’un Dieu puisse nous imposer une finalité. Mais il est dommage que Sartre, en niant l’existence de Dieu, se soit assuré une position confortable. Cette exigence inconditionnelle de liberté est totalement légitime. Mais, si elle est légitime, justifie-t-elle le refus de Dieu ? Si nous n’avons guère de réponse au problème de la théodicée, le monde ne nous donne pas non plus à penser que nous serions esclaves de Dieu.

La Doctrine Sacrée

Imaginons que nous apprenions à l’école la Doctrine Sacrée, qui répondrait à toutes nos questions avant même que nous les posions. Il n’y aurait qu’une religion : la bonne. Et nous saurions quoi faire et quoi penser avant même que nos méninges n’aient eu le temps d’achever leur formation. Et, s’il nous restait une question, il nous suffirait de chercher la bonne page pour y répondre ; pas de goulags, ni de gangsters, plus besoin d’armées, ni de polices. Dieu aussi ferait des économies ; nous ne serions pas en train de lui bousiller sa planète. Au lieu de cela, nous éreintons nos neurones à chercher à comprendre et à essayer d’écrire le livre qu’Il n’a pas écrit. Et le résultat n’est pas brillant. Le seul avantage est que nos philosophes n’ont pas besoin de s’inscrire comme demandeur d’emploi ; c’est un peu mince. En effet, le travail des philosophes, même pour les athées, ne consiste-t-il pas à écrire le livre que Dieu aurait dû écrire ? Mais, même si l’un d’entre nous y réussissait, ne serait-ce que pour un seul chapitre, nous ne serions guère plus avancés, car nous ne saurions pas lequel est-ce, faute de pouvoir le comparer à l’original.

Tout ceci bien sûr peut apporter de l’eau au moulin des matérialistes, ou des panthéistes. Pour le panthéiste, il n’y a, en effet, aucune difficulté à comprendre le silence de Dieu. Pour que le jeu de Dieu soit réellement intéressant, nous avons vu qu’Il a besoin que nous nous illusionnons. Mais est-il possible de comprendre le silence de Dieu dans le cadre d’une pensée théiste ? Que nous disent à ce sujet les textes ou les doctrines traditionnelles ? On demande au Christ pourquoi il parle en paraboles, il répond :

« A vous le mystère du royaume de Dieu a été donné ; mais à ceux là qui sont dehors tout arrive en paraboles, afin qu’ils aient beau regarder et ils ne voient pas, qu’ils aient beau entendre et ils ne comprennent pas, de peur qu’ils ne se convertissent et qu’ils ne leur soit pardonné. [12] »

J’ai pu voir des chrétiens passablement gênés par cette phrase et qui ne savaient pas trop qu’en faire. Que pourrait répondre l’Église à cette question ? Il me semble qu’elle pourrait dire quelque chose comme cela : “ Il existe une doctrine sacrée : celle de l’Église. Dieu a choisi de passer par l’Église pour révéler cette doctrine plutôt que de le faire directement afin de préserver notre liberté. S’il avait été manifeste que cette doctrine vienne de Dieu, cela aurait exercé une contrainte logique sur nos esprits et Dieu réclame une adhésion du cœur et non de la raison. ”

N’oubliez pas que c’est moi qui imagine ce que pourrait répondre l’Église. Je ne connais pas assez sa doctrine. Mais je ne crois pas prendre beaucoup de risques et cela me semble tout à fait dans son esprit. D’ailleurs, cela rejoindrait assez bien cette parole du Christ. Une telle réponse relève d’une conception de la liberté inhabituelle et intéressante. Une de ses implications est que la liberté n’est pas du tout du domaine de la raison, ou de l’intelligence. L’intelligence, dans cette perspective, ne serait qu’une condition de possibilité de la liberté ; mais non pas le lieu où se joue cette liberté.

Il nous faut essayer de comprendre pourquoi Dieu est tellement avare de paroles et d’explications claires, même quand celles-ci pourraient nous économiser des quantités de souffrance absolument énorme (au moins de notre point de vue). Quelle logique le fait agir ainsi ? Est-Il totalement indifférent à notre condition ? Pourquoi parle-t-Il en paraboles, si toutefois Il parle ? Comment justifier Dieu de sa cachotterie ? À vrai dire, je ne cherche pas à Le justifier ; Il est bien assez grand pour le faire Lui-même. Se faire l’avocat de Dieu me semble un peu ridicule. Imagine-t-on une fourmi prendre la défense d’un homme ? Mais je puis essayer de comprendre.

Si nous apprenions à l’école la Doctrine Sacrée, la position sartrienne deviendrait peut-être tout à fait valable. Mais, le silence de Dieu nous permet de douter sérieusement de la validité de ce refus. En effet, ce silence peut-être interprété comme un respect inconditionnel, de la part de Dieu, de notre liberté.

En effet, contrairement à ce que l’on dit souvent, l’ignorance pourrait contribuer à notre liberté. Si nous connaissions les conséquences de nos actes serions-nous aussi libres de ceux-ci ? Ne serions-nous pas parfois contraints par la peur à aller à l’encontre de nos inclinations ? Avec l’ignorance dans laquelle nous sommes, notre pensée peut justifier absolument n’importe quoi, et d’ailleurs elle ne s’en prive guère. Ainsi, nous pouvons agir sans crainte en fonction de notre volonté et de nos désirs réels.

Il y a une autre façon de comprendre le silence de Dieu, et qui ne s’oppose pas à la première. Si nous attendons de la vie qu’elle nous apporte le maximum de bonheur au prix du minimum de souffrance, et que nous attendons de Dieu qu’Il y contribue, au moins dans la mesure du possible, alors il est clair que cela ne semble pas tellement être son problème. Mais, si la vie a pour objet l’évolution spirituelle, et que notre passage sur terre soit une école et une épreuve ; alors le silence de Dieu peut fort bien se comprendre. Que nous soyons livrés à nous-mêmes est peut-être la meilleure école que nous puissions imaginer ; même si elle peut parfois être très dure. Il est clair que si l’on conçoit la vie ainsi, nous sommes, au contraire, dans des conditions assez idéales, et le silence de Dieu peut y contribuer. Qu’en serait-il de notre évolution spirituelle si nous apprenions à l’école la Doctrine Sacrée ?

La baguette d’Hermès.

Maintenant, comment répondre de façon satisfaisante au problème de la théodicée ?

Certains de nos ancêtres possédaient un instrument remarquable dont nous avons perdu l’usage : la baguette d’Hermès. Voici ce qu’en disait Épictète : « C’est là la baguette d’Hermès […] apporte-moi ce que tu veux, et je te le rendrai bon. Apporte la maladie, apporte la mort, apporte l’indigence, apporte l’injure, la condamnation aux derniers supplices, tout cela, sous la baguette d’Hermès, acquerra de l’utilité.[13] » En somme, je n’ai besoin de rien de moins que d’une baguette d’Hermès. Ça ne semble pas facile, me direz-vous. Il semblerait que malgré nos immenses progrès techniques nous ayons perdu le secret de fabrication. En fait, cette baguette le moindre de nos professeurs de philosophie la connait. Mais personne ne semble savoir s’en servir. Ou plus exactement, ils n’ont même pas pensé à s’en servir. En fait, il n’y a que la clé qui leur manque. Muni de cette clé, c’est très simple. Un quart d’entre nous, d’ailleurs, ont découvert cette clé. Malheureusement, ils s’en servent assez mal. Mais, que vous possédiez, ou non, cette clé, nous pouvons commencer à déchiffrer ensemble le mode d’emploi. Mais d’abord, voyons la baguette.

Elle se trouve dans le récit d’Er[14] de Platon. Un soldat nommé Er, aurait été trouvé pour mort sur un champ de bataille et aurait vécu ce que l’on nommerait aujourd’hui une EMI[15]. Il raconte son voyage dans l’au-delà. Il y aurait observé les âmes en attente de réincarnation, chacune choisissait la vie qu’elle désirait.

La forme désuète du récit d’Er a certainement constitué un obstacle pour que nos philosophes le prennent au sérieux. L’autre obstacle, plus grave encore, est évidemment qu’ils n’admettent pas l’idée de réincarnation. Ce récit est-il un mythe, comme on le pense généralement, ou décrit-il une réalité effective ?

Mais il y a dans ce récit, tout ce qu’il faut pour répondre au problème de la théodicée. Cela consiste en quatre idées : la réincarnation, le karma, le choix par chaque âme de sa prochaine vie terrestre, choix effectué en fonction d’une perspective évolutionniste. Les trois premières sont évidentes dans ce texte, la quatrième l’est moins. Toutefois, il y est dit que : « en choisissant telle ou telle vie, l’âme devait devenir différente.[16] » Difficile de ne pas voir l’idée d’évolution derrière cette phrase.

La seule idée qui peut être déroutante pour certains est la réincarnation. Une fois acceptée cette idée, le karma coule de source. On peut aussi aisément admettre la perspective évolutionniste. On peut aussi aisément considérer que cette évolution est très loin d’être mature compte tenu du spectacle que nous offre le monde.

La clé de la baguette est donc tout simplement l’existence de la réincarnation. Évidemment, sans cette clé, le récit d’Er n’était qu’un mythe. Nos professeurs ne pouvaient en tirer aucune conclusion. La question est donc de savoir si la réincarnation existe. J’aborde cette question dans le texte que vous trouverez en cliquant ici.

On peut trouver absurde de penser que nous pourrions choisir des vies aussi misérables que celle que nous observons sur notre planète. Tout d’abord, il faut tenir compte du karma. Ensuite voir que nous raisonnons dans une perspective très humaine où nous croyons que la seule chose que nous aurions à faire dans la vie est de maximiser le plaisir en minimisant la souffrance. Il nous faut considérer que nous pouvons choisir notre vie future dans une totale liberté, au moins à l’intérieur des contraintes imposées par le karma, mais dans une toute autre perspective que celle qui consiste à maximiser le bilan plaisir/ souffrance. Et du point de vue de l’évolution, à peu près n’importe quoi peut présenter une valeur évolutive selon l’état de l’évolution de l’âme.

On peut aussi considérer que de ce côté-ci côté du voile, nous sommes aliénés par notre incarnation, notre corps. Cela implique d’accepter une autre idée de Platon : « Le corps est la prison de l’âme. » Hors de cette prison, nous pouvons penser que nous avons une perspective plus haute et plus dégagée de nos miasmes terrestres, et donc que nous pouvons prendre en main notre évolution. Ce qui veut dire choisir notre incarnation en fonction d’une perspective évolutionniste. Voyons maintenant comment, avec la réincarnation et l’évolution, nous pouvons envisager la vie sous un angle totalement différent.

La perspective temporelle à l’intérieur de laquelle nous envisageons la vie en est totalement bouleversée. Notre vie terrestre ne dure plus qu’une seconde dans un espace de temps que nous ne pouvons même plus appréhender. Il n’est plus possible de considérer les choses de la même manière. Que signifie donc d’être prince ou mendiant ? Ce ne sont que des expériences différentes et la plus intéressante, d’un point de vue évolutionniste, n’est pas forcément d’être prince.

Situer ces événements dans une perspective temporelle qui n’est plus celle d’une vie peut nous conduire à considérer que la majeure partie des choses que nous jugeons importantes aujourd’hui, en fait, ne l’est pas. Ou, à tout le moins, possède un sens tout à fait différent que celui que nous lui accordons. Et inversement, que bien des choses sont réellement importantes et nous pourrions méconnaître totalement leur signification comme leur importance. Par exemple, ce qui pourrait être réellement important, dans une perspective réincarnationiste, serait de savoir transformer chacun des événements de notre vie, mêmes douloureux, en une expérience qui vous apprennent quelque chose, et non pas forcément les éviter.

Nous considérons presque toujours la vie sous l’angle du bilan plaisir/ souffrance que l’on cherche à maximiser. Dans une perspective réincarnationiste et évolutionniste, cette comptabilité est un non-sens. Le plaisir et la souffrance ne dure jamais qu’une seconde, même si cette seconde dure une vie entière. Ce ne sont que des expériences qui peuvent avoir toutes deux leur valeur et leur nécessité. Les plus intéressantes, du point de vue de l’évolution, ne sont pas forcément celles qui nous sont le plus agréables.

Dans une telle perspective, on peut fort bien penser que la disparité des destins individuels peut trouver une explication soit par la loi du karma, soit par une différence de développement, ou par la nécessité de faire des expériences différentes correspondant à notre degré d’évolution.

L’idée d’évolution

Ainsi, la vie sur Terre serait une école, et non un lieu où la seule chose que nous aurions à faire soit de maximiser un bilan. Mais une telle conception, et une telle attitude, vis-à-vis de la vie, peut difficilement se concevoir en dehors d’une perspective réincarnationiste. Ce n’est certes pas parce que l’on adopte la réincarnation que l’on admet une telle idée. Ce n’est pas du tout, par exemple, la perspective bouddhiste ou hindouiste. Cependant, l’idée d’évolution n’est guère compréhensible et admissible en dehors de la réincarnation. Quel sens cela pourrait-il avoir de considérer la vie comme une école si nous allons mourir un jour définitivement et que nous ne faisions qu’un seul passage sur Terre pour ressusciter ? Mais si l’on n’admet pas cette finalité, alors je crains que les charges que l’on puisse relever contre Dieu soient écrasantes. Alors que, si la réincarnation existe, nous pouvons Lui accorder un non-lieu. Mais, si nous Lui accordons ce non-lieu, il me semble que cela ne peut se faire qu’à une seule condition : accepter l’idée que nous sommes sur Terre comme à une école. Que nous sommes là pour apprendre, pour comprendre, pour nous déterminer, pour nous relever et non pas pour tenter de récupérer le maximum de plaisir au moindre coût.

Si la vie est une école, la plus grande expérience que nous puissions faire est peut-être l’oubli de la Source. Qu’allez-vous faire quand vous serez seul, qu’il n’y aura plus personne pour vous dire quoi faire ? Ceux qui rejettent l’idée de Dieu ne font peut-être par là qu’une expérience parmi les plus intéressantes. Ils n’ont plus peur d’un quelconque jugement. Ils peuvent ainsi montrer ce qu’ils ont au fond d’eux-mêmes sans peur et sans obstacle. Il existe sans doute des mondes où nous apprenons la Doctrine Sacrée, mais il est peut-être très intéressant qu’il existe aussi des mondes où il n’y ait pas de Doctrine Sacrée.

Ainsi, dans une telle perspective, on peut juger les luttes sociales comme étant un non-sens, une agitation de collégiens aveugles quant aux véritables raisons de la disparité de nos destins. Et l’acceptation de l’idée de réincarnation pourrait bien désamorcer leurs révoltes et leurs revendications qui, si elles peuvent se comprendre humainement, n’ont de sens que dans une certaine vision du monde. En fait, dans une telle perspective, nous sommes profondément égaux. Plus égaux que nos gauchistes n’ont jamais osé le rêver.

Mais il paraît difficile d’attendre d’eux qu’ils soient assez ouverts d’esprit pour en envisager la possibilité. Mais envisager qu’il existe certaines visions du monde, certaines perspectives, à l’intérieur desquelles on doit considérer ces problèmes d’un tout autre œil, voilà ce qu’ils ne sont absolument pas prêtes à entendre, même si vous avez pour cela des arguments extrêmement solides. Et même si, pour valider la vision du monde qui est la leur, ils n’ont pas d’arguments sérieux à proposer.

On reproche souvent aux hindous leur fatalisme. Il est clair que ce “ fatalisme ” est la résultante à peu près inévitable de l’idée de réincarnation et de karma. « Bien que tu tiennes de savants discours, tu t’affliges sans raison. Ni les vivants, ni les morts, le sage ne les pleure.[17] », dit la Bhagavad-Gîtã. À cette idée de fatalisme, les hindous pourraient fort bien opposer l’agitation et le caractère illusoire de nombres de réactions des occidentaux. Qui a raison ? La réponse tient dans la question de savoir si la réincarnation existe ou non.

On pourrait croire qu’il y a une ruse de l’histoire extraordinaire en ceci que les doctrines panindiennes contenaient la clé du problème de la théodicée. En fait, il leur manquait une chose : l’idée d’évolution. Et l’idée d’évolution n’est pas possible à l’intérieur de leur métaphysique. Mais comme nous l’avons vu, le problème de la théodicée dans leur métaphysique ne se pose même pas.

Andrew Cohen remarque que la notion d’évolution de l’âme constitue une rupture radicale avec toutes les pensées traditionnelles. On peut trouver son site ici. Aucune religion traditionnelle n’admet cette idée. Mais nombre de spiritualistes occidentaux ont intégré l’idée d’évolution. Ironiquement, nombre de ceux-ci se croient proches de l’Orient alors qu’ils sont en fait bien plus proches du christianisme. L’Église constitue un tel repoussoir qu’ils préfèrent se tourner vers l’Orient, mais ils ne comprennent généralement pas plus le christianisme que les doctrines orientales.

Si elle n’est pas présente dans l’histoire du christianisme, celui-ci peut l’intégrer sans difficulté. C’est même une des conditions indispensables pour le rendre intelligible. Elle n’est pas du tout contraire aux évangiles. Il y est dit : « N’est-il pas écrit : Vous êtes des dieux.[18] » Il me semble vraiment difficile de ne pas voir l’évolution derrière cette phrase. Nous ne sommes évidemment pas des dieux. Si nous le sommes cela ne peut être que dans le devenir. Ou bien encore : « Vous ferez ces choses et de plus grandes encore.[19] » Là encore, comment ne pas voir l’idée d’évolution ? Si nous ne sommes pas des dieux, nous sommes tout aussi loin d’arriver à la cheville du Christ. Cela aussi ne peut se faire que dans le devenir. Bien évidemment, nous sommes alors dans une christologie qui n’est pas du tout celle de l’Église. Le karma aussi semble tout à fait présent : « Je te le dis en vérité, tu ne sortiras pas de là que tu n’aies payé le dernier quadrant.[20] »

En revanche, l’idée d’évolution ne pourrait pas être intégrée aux doctrines panindiennes. Leur métaphysique ne le permet pas. Il n’y a pas de place pour un sujet dans ces doctrines. L’idée d’évolution (au sens de l’évolution des âmes bien sûr) n’a de sens que pour une philosophie du sujet. D’autre part, le but qu’elles cherchent à atteindre est toujours un retour à l’origine. Ce qui interdit évidemment l’idée d’évolution.

Remarquons que l’action de la baguette d’Hermès ne consiste absolument pas à trouver une solution à nos problèmes, mais à leur découvrir un sens et une utilité. Elle n’a donc rien à voir avec une quelconque panacée. L’idée de réincarnation et de karma ne résout pas non plus les problèmes auxquels nous sommes confrontés, ne change absolument rien aux situations dans lesquelles nous sommes, mais peut nous conduire à les considérer sous un tout autre angle. Situer les événements de notre vie dans une perspective réincarnationiste peut modifier complètement le regard que nous portons sur eux, mais ne change que le regard. Mais ce changement de regard est absolument énorme. Il est sans doute plus important que de trouver une solution à nos problèmes.

Mais c’est justement ce que refusent absolument tous ceux qui passent le plus clair de leur temps à chercher une solution à ces problèmes. Trouver un sens et une raison d’être à la misère du monde, voilà bien ce que ne veulent à aucun prix ceux qui s’efforcent de trouver une solution à cette misère. Ils recherchent une cause à ces problèmes, non une raison d’être. Une cause est mécanique, aveugle et sourde, et ainsi cela justifie que l’on cherche à la combattre et que l’on tente d’échapper à ses effets ; alors qu’une raison est intelligible, légitime. Et ainsi, on manque un peu de mobile pour lutter contre elle et de tenter d’y échapper. Ils recherchent une cause contre laquelle ils pourront agir, mais ne veulent surtout pas d’une raison d’être qui pourrait les conduire à accepter un état de fait.

Soit, mais il faudrait peut-être payer le prix de cette conception. Si les événements qui peuvent nous accabler ont uniquement des causes, et n’ont pas de raison d’être, on peut se demander si la vie n’est pas une sinistre farce. Et aussi, si ces problèmes ont une raison d’être, leurs recherches risquent au mieux d’être vaines et, au pire, d’aller à l’encontre de l’évolution. Je ne dis pas du tout qu’il faut se désintéresser de la misère du monde. Je dis seulement qu’il faudrait la considérer dans une toute autre perspective. Il est odieux de ne pas secourir ceux qui sont dans la misère sous prétexte du karma. Ce n’est pas à nous de tenir compte du karma. Mais la vraie misère n’est peut-être pas là où on la voit. La vraie misère est spirituelle, pas matérielle.

La notion de chute et de péché originel.

Quel que soit l’absurdité de la notion de péché originel, telle qu’elle est enseignée par l’Église, elle n’est pourtant pas sans intérêt. Il réside en ceci que, selon elle, l’homme ne serait pas une page blanche à la naissance, bien que l’âme aurait été créée par Dieu. Rousseau a fait la critique de la notion de péché originel et a conclut, après avoir rejeté cette idée, que nous sommes bons. Mais, il lui fallait alors expliquer comment une société d’hommes bons pouvait créer un tel bourbier. Il était conscient du problème et n’avait pas de réponse.

L’idée de chute paraît souvent, à un esprit moderne, totalement périmée ; il a tort. Il y a en effet une notion qui paraissait aussi totalement périmée et qui a été très souvent réintroduite ; c’est la notion du mal. Et plus encore, cette idée chère (si je puis dire) à Hannah Arendt de la banalité du mal. Ou encore, comme le dit Alexandre Soljenitsyne : « La ligne qui sépare le Bien du Mal passe par chacun d’entre nous ». Ce n’est certes pas à Auschwitz que l’on a inventé le mal. Ainsi, il semble que les grands esprits qui ont cru que l’on pouvait, à bon compte, se passer de cette idée en sont pour leurs frais. Jacques Derrida pensait qu’après Auschwitz on ne peut plus penser comme avant. Je ne crois pas que cela change quelque chose. Les seules personnes qui ne peuvent plus penser comme avant sont celles qui savaient remarquablement disserter sur la bonté humaine, tout en manifestant un talent particulier pour ne pas regarder la réalité en face. Entériner l’idée de la banalité du mal a, en effet, quelque chose de terrible. Ce n’est pas par hasard si beaucoup se refusent à l’intégrer. Pascal vivait bien avant Auschwitz, cela ne l’a pas empêché de ne faire aucune illusion sur l’existence du mal ; écoutons-le nous parler du péché originel :

« Chose étonnante, cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes. Car il est sans doute qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste ; car qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché où il paraît avoir si peu de part, qu’il est commis six mille ans avant qu’il fût en être ? Certainement rien ne nous heurte plus durement que cette doctrine ; et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme ; de sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. [21] »

Pascal décrit admirablement, à la fois l’invraisemblable absurdité de cette notion de péché originel, tout comme son caractère pratiquement indispensable. Au moins dans le cadre de sa pensée, c’est à dire d’une pensée théiste et d’une philosophie du sujet. À la même époque où Spinoza philosophait more geometrico et avait trouvé le moyen de répondre à toutes les questions et de reconstruire l’Univers dans sa tête, Pascal, qui s’y connaissait pourtant en géométrie bien mieux que Spinoza, était complètement tiraillé par la géométrie, c’est à dire la raison. Cet insupportable tiraillement l’a conduit à renoncer à la raison. Ce n’est sans doute pas ce qu’il a fait de mieux, mais il est intéressant de comprendre pourquoi il y a été conduit et la tension terrible dans laquelle un tel problème pouvait le mettre. Ce qui lui semblait incontournable, était sans doute l’idée que nous ne naissons pas innocent, ainsi que le constat de notre déchéance.

Éliminer la notion de chute est extrêmement difficile et la réaction de Pascal est très compréhensible. Voici ce que dit Franklin Merrell-Wolff :

 « William James a voulu esquisser les fondements d’une science philosophique de la religion. Ce qui l’engagea dans une recherche à travers les grandes religions, afin d’y trouver les éléments communs. Il trouva en effet les deux éléments suivants :

1. Un malaise dû à un sentiment que quelque chose ne va pas bien chez les humains tels qu’ils sont naturellement.

2. Une solution qui dans un sens sauve l’homme de la fausseté, en établissant une relation juste avec les puissances supérieures.[22] »

On a souvent reproché à Marx d’avoir calqué sa philosophie sur le christianisme. Le schéma : Chute à Explication et Solution à Paradis, se retrouve évidemment dans le christianisme. Il en serait une transposition en mode profane. Cette critique n’a aucun sens. Ce schéma se retrouve partout. Il suffit d’observer le monde pour s’apercevoir que quelque chose ne va pas. La notion de chute n’est que la manière qu’à trouver l’Église pour interpréter ce constat. On peut contester cette façon de l’interpréter, tout autant que l’interprétation marxiste, mais le constat reste là. Et quand on a fait ce constat, on recherche la cause et le remède pour tenter d’atteindre le bonheur. Il y a ainsi une logique incontournable dans la conclusion de James.

Un certain nombre de problèmes et d’absurdités de la doctrine catholique provient du fait qu’elle conçoit la notion de chute comme un processus collectif, et la rédemption comme un processus individuel[23]. Bien des difficultés seraient évitées en comprenant chute et rédemption comme des processus individuels. Mais cela n’est possible qu’en réintroduisant l’idée de réincarnation. Si l’on suppose que nous ne commençons d’exister qu’à notre naissance, il n’est plus possible de comprendre la notion de chute que comme un processus collectif, et dont nous ne serions en rien responsables. Cette impossibilité d’attribuer une responsabilité individuelle à cette chute est, pour l’Église, une source immense de difficultés. De même, inscrire le processus de rédemption dans l’espace d’une seule vie, est aussi source de nombreuses aberrations. Il en va tout autrement si l’on comprend ces processus comme s’inscrivant dans des vies successives, et dans un espace temporel qui ne serait plus celui d’une seule vie. Si cette notion de chute est inintelligible de la manière dont la conçoit l’Église, nous allons voir qu’il n’en va pas du tout de même dans une perspective réincarnationiste, où elle devient tout à fait compréhensible et très intéressante.

L’idée de réincarnation est la clef qui a manqué à Pascal pour comprendre la notion de péché originel (ou plutôt de chute). Il y a, en effet, à travers cette idée, une façon de comprendre cette notion de péché originel très intéressante. Il faut d’abord savoir qu’Adam n’est pas un nom propre, mais un nom générique, qui signifie l’Homme en Hébreu. Ainsi, si nous nous réincarnons, Adam c’est nous, et ce péché serait celui de chacun d’entre nous. Et nous hériterions, à notre naissance, de notre propre péché. Dans une telle perspective, nous serions marqués par nos vies antérieures, nous ne naîtrions pas intacts et innocents.

Ainsi, si cette notion de chute paraît totalement périmée à un esprit moderne ; je lui répondrais que si l’on accepte l’idée de la banalité du mal, de la liberté et de la réincarnation, elle s’impose assez fortement. Si l’on accepte l’idée de réincarnation, celle de liberté est tout à fait défendable, comme je le montre ici. Quant à l’idée de la banalité du mal, comme celle de la réincarnation, ce ne sont pas des idées provenant de cerveaux fumeux perturbés par le choix très limité de leur lecture, mais tirées très directement de l’expérience. Ce n’est pas en dévorant Heidegger que Arendt ou Soljenitsyne ont élaboré cette idée ; mais par leur expérience de la vie. Nos esprits modernes semblent se passer fort bien de cette notion de chute. Mais les modernes sont-ils réellement cohérents et conséquents ? L’idée que l’être humain serait une page blanche à la naissance ne tient guère devant certaines observations.

Si nous acceptons cette notion de mal, la question se pose immédiatement : “ D’où vient le mal ? ”, “ De l’intelligence ou de la volonté ? ”. Je sais bien que cette question est totalement ringarde. Mais, un des grands intérêts de l’idée de réincarnation, est qu’elle permet de reposer, en des termes nouveaux, des questions que l’on avait crues bon de pouvoir jeter, un peu précipitamment peut-être, aux oubliettes. Et si nous réintégrons l’idée du mal, ainsi que l’idée de liberté, la question de l’origine du mal ne peut pas ne pas se poser. Et comprendre le mal comme produit de la volonté est une réponse possible. Et c’est une idée fondamentale au christianisme que de le concevoir ainsi. Mais, sans l’idée de réincarnation, cela paraît vraiment difficile.

Le sens de la souffrance.

Un des intérêts du bouddhisme et du christianisme est leur attitude devant la souffrance. Là encore, celles-ci sont radicalement opposées. Et ils sont tous deux intéressants en ceci qu’ils assument un problème que la plupart des autres doctrines escamotent. Soit la souffrance a un sens, comme l’enseigne le christianisme, et il nous reste alors à assumer cette souffrance, à l’accepter et en trouver le sens. Soit elle n’en a pas, comme le dit le bouddhisme et il faut en tirer les conclusions. Bouddha niait l’existence d’un Dieu créateur pour la raison qu’il faudrait lui attribuer la responsabilité de la souffrance. Comme nous l’avons vu, c’est la réponse matérialiste au problème de la théodicée.

Le bouddhisme, à l’inverse, ne s’est jamais interrogé sur la question du sens de la souffrance, et a rejeté cette idée sans aucun examen sérieux. Alors même que c’est une idée clef dans son optique, et qu’il disposait d’une réponse possible en se situant dans une perspective où l’on pouvait comprendre comment la souffrance pourrait avoir un sens. Mais Bouddha a eu au moins le mérite de tirer la conclusion que la vie est une sinistre farce. Mais les bouddhistes n’ont généralement pas eu le courage de le suivre sur ce terrain. Les chrétiens ne font pas mieux.

Une des idées constitutives et fondamentales du christianisme est d’affirmer que la souffrance a un sens. Beaucoup de chrétiens ne seront pas d’accord ; et ils la rejettent volontiers en la qualifiant de dolorisme. Comme si, en la qualifiant ainsi, ils avaient dit quelque chose d’intéressant. Mais ils feraient beaucoup mieux de se demander si le christianisme est réellement pensable, et possible, si on rejette cette idée. En effet, la seule réponse chrétienne possible au problème de la théodicée est d’affirmer que la souffrance a un sens. Il est extrêmement difficile de comprendre comment la souffrance pourrait avoir un sens si la réincarnation n’existe pas. Alors que, si l’on accepte l’idée de réincarnation et de karma, la question ne se pose évidemment plus du tout de la même façon. Ainsi, en rejetant l’idée de réincarnation, le christianisme s’est privé d’une idée clef pour expliquer comment la souffrance pourrait avoir un sens. Il y a, me semble-t-il, quatre réponses possibles à la question du sens de la souffrance :

*   Elle est une nécessité fonctionnelle.

*   Elle est une nécessité au processus d’individuation.

*   Elle est purificatrice.

*   Elle est méritée par nos actes.

Que la souffrance soit une nécessité fonctionnelle est une évidence. Il existe des personnes qui ne connaissent pas la souffrance physique de par un disfonctionnement neuronal. Les enfants présentant cette maladie peuvent mettre leur main dans le feu et trouver rigolo que cela fume. Cela rend leur vie, et peut-être leur survie, difficile. Cependant, cette explication ne semble pas à même de rendre compte de toutes les souffrances, en particulier des souffrances psychologiques. Et aucune des trois autres réponses possibles n’est réellement intelligible et acceptable sans la réincarnation.

En dehors du christianisme ou du bouddhisme c’est, de toute façon, une question immense. En effet, on peut se demander : “ La vie n’est-elle pas une sinistre farce, si la souffrance n’a pas de sens ? ”. On pourrait paraphraser Conche en disant : “ La souffrance des enfants constitue, contre la vie, un argument suffisant ”. Si cette question est pour beaucoup totalement périmée, ou plus exactement, s’ils y ont répondu par la négative ; c’est que, dans la vision du monde qui est la leur, la souffrance ne peut pas recevoir de sens. La plupart des modes de pensées escamotent, à mon sens, le problème de la souffrance en ceci qu’ils nient généralement que la souffrance puisse avoir un sens ; sans pour autant se demander si la vie, dans ces conditions, peut en avoir un.

Il n’y a pas d’intermédiaire, me semble-t-il, entre la position chrétienne, qui affirme que la souffrance a un sens, et qui affirme que la vie a un sens, et la position bouddhiste qui affirme qu’elle n’en a pas, et qui affirme simultanément que la vie n’en a pas. Les positions intermédiaires sont seulement pour les esprits faibles.

Le karma peut expliquer beaucoup de choses. Que nous répétions vingt fois les mêmes erreurs avant de commencer à comprendre, c’est quelque chose que l’on peut observer, et qui génère évidemment beaucoup de souffrances inutiles. Mais quid de la souffrance des animaux ? La nature est une guerre perpétuelle. Les animaux évolués vivent, pour la plupart, dans la peur ou dans la faim.

Ce monde est un monde de luttes et de compétitions ; je pense que c’est nécessaire à l’évolution. Les animaux sauvages sont constamment sur le qui-vive. Andrew Cohen pense que le stress est nécessaire à l’évolution. Je pense que le stress est nécessaire jusqu’au moment où l’on prend en charge sa propre évolution. Ici, il est un peu difficile de trouver des arguments convaincants. Je puis faire part de mes impressions. Les vaches de nos contrées sont soustraites à tout stress depuis longtemps. Je les trouve placides et sans caractère. J’ai pu observer que les vaches en Inde avaient un tout autre caractère et une toute autre présence. Elles vivent dans une toute autre ambiance. Je suis parfaitement conscient que c’est un peu léger. Quoi qu’il en soit, l’idée que le stress est nécessaire à l’évolution jusqu’au moment où l’on prend en charge sa propre évolution, est à prendre sérieusement en considération.

Je n’ai rien inventé.

Le silence de Dieu est-il un véritable problème ? Pas si sûr. Ce n’est peut-être pas Dieu qui se tait, mais nous qui sommes sourd. En effet, je n’ai rien inventé. Tout ceci est expliqué dans de nombreux textes en provenance, ou censés être en provenance, de l’au delà. Par l’intermédiaire de ce que l’on appelle les médiums, ou les canaux. Mais nos dignes professeurs d’université ne vont tout de même pas s’abaisser à lire ce genre de littérature ! C’est dommage pour tout le monde. Ils y trouveraient peut-être un brin de sagesse. Ils brillent souvent par leur connaissance mais si peu par leur sagesse. Ils ne semblent pas avoir su transformer leur connaissance en sagesse. Vu leur champ de connaissance, c’est normal. On ne peut en faire que de l’argent, l’or de la sagesse réclame un autre genre de connaissance. Mais nous en aurions grand besoin aujourd’hui. Mon seul mérite est de n’avoir pas trouvé cette lecture indigne de moi. Il est vrai que je n’ai pas de statut social à défendre, ce qui économise pas mal de soucis. La liberté de pensée et de parole mérite bien que l’on y sacrifie son statut social. Il faut savoir ce que l’on veut. J’ai tout simplement pensé que nous avions peut-être quelque chose d’intéressant à apprendre de personnes qui étaient passées de l’autre côté du miroir. Et je n’ai pas non plus jugé a priori que ce serait une absurdité.

Il faut dire aussi à leur décharge que ce corpus de textes contient le meilleur et le pire. Il y a vraiment de quoi s’en méfier. Mais le travail que nous avons à faire par rapport à eux consiste à séparer le bon grain de l’ivraie. Ce n’est pas facile. Mais rejeter cet ensemble de texte sans examen sérieux, c’est bon pour ceux qui ont un dogme qu’ils ne veulent pas égratigner. Si l’on compte ensemble les athées et les religieux, ça représente pas mal de monde. Le problème du tri se pose d’ailleurs dans bien des domaines. Mais les méninges paresseuses se débarrassent de ce problème, soit en flaquant tout à la poubelle, soit en avalant tout sans broncher. Le problème du tri de ces messages fera donc partie intégrante de ce site.

Christian Camus – 23/04/2011

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[1] Mat 10,29-30

[2] Luc 12,7

[3]Mat 7, 9

[4]Mat 4, 4

[5] Mat 5, 3-10

[6] Isaïe 55, 8-9

[7] André Comte Sponville et Luc Ferry La sagesse des modernes, éditions Robert Laffont, 1998, p. 337 (environ)

[8] Isaiah Berlin citation de mémoire tiré de Éloge de la liberté édition Calmann Lévy 1988

[10] Léon Chestov Kierkegaard et la philosophie existentielle, éditions Vrin, 1972, p. 15

[11] Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra, I, Œuvres philosophiques complètes, VI, éditions Gallimard, Paris, 1971, p. 101

[12] Marc 4, 11

[13] Épictète Entretiens, traduction J. Souilhé et A. Jagu, éditions Les belles Lettres, Paris, 1963, Livre III chapitre 20

[14] La république, Livre X (614c-621d)

[15] Expérience de mort imminente.

[16] Opus cité, 618b

[17] Bhagavad-Gîtã verset II-11

[18] Jean 10,34

[19] Jean 14, 12

[20] Mat 5,26

[21]Pascal Pensées § 434

[22] Franklin Merrell-Wolff Expérience et philosophie, édition du Relié, p. 359.

[23] J’ai posé cette contradiction d’une façon abrupte et sans nuance; et on peut fort bien la contester. Bien des conceptions sont possibles. Mais, quelle que soit la conception que l’on se fasse de cette notion de chute, telle que l’entend l’Église ou le protestantisme; cela ne résout pas le problème que je pose, on ne fait que le transposer. On peut penser, par exemple, que la rédemption est collective et que l’on est lavé du péché originel par la baptême. Mais, où est la justice de Dieu vis-à-vis de ceux qui n’aurait pas bénéficié de ce baptême? Le problème resterait posé. En effet, même si la rédemption était collective, elle ne serait pas pour toute l’humanité; alors que la chute serait pour tout le monde.