IL FAUT RAISON GARDER

Introduction

« Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison.[1] » disait Pascal. Il n’a guère été écouté, semble-t-il, bien que cette citation soit un sujet classique de dissertation. Mais je pense qu’elle mérite beaucoup mieux que cela. Notre réflexion va d’abord porter sur ceux qui excluent la raison, ensuite sur ceux qui n’admettent que la raison. Nous verrons que ceux qui n’admettent que la raison ne sont pas pour autant moins irrationnels que les autres.

Une intuition me guide depuis longtemps. Elle me dit que l’on ne peut se permettre d’ignorer aucune des facultés humaines ni rien, d’ailleurs, de ce qui constitue l’ensemble de l’expérience humaine. Il est déjà difficile de ne pas se tromper quand on n’exclut rien, mais on est sûr de s’égarer en excluant quelque chose. Qu’il s’agisse de facultés ou d’expériences, ma critique portera au fond essentiellement sur ce qui est exclu. Mais nous verrons aussi que, pire que l’exclusion, il y a la perversion.

Si vous trouverez ce texte un peu trop long, je répondrais que l’usage et les abus que l’on fait de la raison mériteraient un texte bien plus long encore. À quoi reconnait-on la connerie ? On la reconnait en ceci que les meilleurs arguments sont incapables d’entamer un préjugé. La connerie humaine est sans doute un des principaux problèmes qu’il nous faut affronter et cela mérite pour le moins un effort de lecture.

Quand la raison est ignorée

Nous allons commencer par l’Église et ses avatars. Permettez-moi de vous redonner une citation de Tresmontant :

 « La tendance dominante, aujourd’hui, du côté chrétien, c’est l’irrationalisme, l’anti-intellectualisme, la destruction de la pensée rationnelle, le mépris de la métaphysique et de la théologie. Telle est la mode, telle est la majorité.[2] »

Nous pouvons poser deux questions par rapport à cette attitude :

1) Comment ce rejet de la raison est-il justifié ?

2) Cette justification est-elle pertinente ?

Ces questions, bien sûr, ne sont guère posées et traitées par ceux qui rejettent la raison. Mais quand on rejette la pensée, il y a au moins quelque chose qui ne devrait surtout pas rester dans l’impensé : pourquoi on rejette la pensée.

S’ils rejettent la raison c’est qu’ils croient pouvoir s’appuyer sur d’autres facultés. Ils parlent donc volontiers de foi ou de croyance. Cette foi, ou cette croyance, pouvant servir à justifier des conceptions qui vont carrément à l’encontre de tout ce qui peut paraître raisonnable ou rationnel, et même à l’encontre de toute notre expérience : la résurrection des morts, la trinité, la conception virginale, etc.. Mais de la foi ou de la croyance en quoi est-il question ? En fait, il ne s’agit pas de la foi dans ces conceptions directement, mais de la foi dans les textes sacrés et pour les catholiques également dans l’autorité de l’Église.

Dans un certain sens, c’est compréhensible. À partir du moment où l’on admet l’existence de Dieu, il est logique de penser qu’il nous a délivré un enseignement. Lequel d’entre nous laisserait ses enfants sans aucune éducation ? Mais les textes considérés comme sacrés sont tout de même plutôt confus et difficiles à interpréter. La révélation est sérieusement masquée ; ce que d’ailleurs les textes eux-mêmes affirment. C’est la raison pour laquelle les catholiques ont imaginé qu’il y avait une catégorie de personnes, composant le magistère de l’Église, choisit par Dieu pour interpréter ces textes. Les protestants n’ont pas cette chance (ou cette illusion) et doivent se débrouiller comme ils peuvent pour les comprendre. Après avoir rejeté l’autorité de l’Église, ils ont repris l’essentiel de sa doctrine. Il est tout de même curieux qu’après quelques siècles d’existence les protestants ne soient pas encore aperçus qu’ils ne pouvaient pas à la fois rejeter l’autorité de l’Église et récupérer l’essentiel de sa doctrine. S’ils avaient été cohérents, ils auraient dû repartir complètement à zéro. C’est d’ailleurs ce que je propose de faire ici et je crois qu’il serait grand temps. Quoi qu’il en soit, ils devraient réfléchir un peu plus sur ce qu’ils appellent foi ou croyance.

Mais la croyance, quoi que ce soit que l’on entende par ce mot, peut-elle être considérée comme un mode de connaissance ? Croit-on jamais autre chose que ce que l’on a envie de croire ? De fait, chez la plupart d’entre nous, la principale raison d’adopter une idée est simplement qu’elle nous convient, qu’elle nous arrange, qu’elle nous rassure. Et quand on a plus ou moins conscience de ne pouvoir avancer aucun argument, on appelle cela “ croyance ”. C’est d’ailleurs souvent à propos des idées que l’on a avalées avec le biberon. Les idées peuvent engendrer des accoutumances pires que celles des produits chimiques.

Mais adopter une idée parce qu’elle nous arrange sans qu’elle soit issue d’un mode de connaissance possible n’est-ce pas de la folie ? On dit que le fou a tout perdu, sauf la raison. Qu’a-t-il donc perdu ? Le réel. Il le tient soigneusement à l’écart et pour cela il a parfois grand besoin de la raison. Nous en verrons des exemples. Et au fond, c’est bien toujours de folie qu’il s’agira ici, sous des formes diverses, à des degrés divers. La véritable folie se caractérise par l’exclusion d’une réalité qui dérange. Quand la raison sert autre chose que la vérité, elle tient toujours le réel à l’écart.

La foi et la raison

Parlons maintenant de la foi. Elle aussi, est souvent opposée à la raison. Quand elle s’oppose, c’est ce que l’on appelle le fidéisme qui consiste à parier sur la foi contre la raison. Toutefois, il faut remarquer que cette attitude ne fut jamais celle de l’Église. Le fidéisme y a toujours été combattu officiellement. L’Église a voulu marier la foi et la raison, mais à condition que ce soit la foi qui ait toujours raison. La raison n’est pas ignorée dans l’Église, mais elle est réduite à l’esclavage. Elle l’encadre et cherche à la stériliser de son pouvoir subversif. En fait, bien que l’Église affirme détenir la vérité, elle a peur de la vérité. Elle a peur que la raison dévoile ses illusions. Voici ce que dit Gopi Krishna :

« Ceux qui craignent une analyse minutieuse de la religion et des croyances transcendantes par peur d’une éventuelle profanation engendrent eux-mêmes une catastrophe qu’ils redoutent tant. Si la foi n’est qu’une simple bulle, prête à éclater d’une simple pichenette, il serait mieux de la percer le plus vite possible, plutôt que de la laisser ainsi comme une masse vide de pensées vaporeuses susceptibles d’exploser d’un moment à l’autre.[3] »

Au moyen-âge on disait que la raison est la putain du diable. Mais l’Église, en asservissant la raison à la foi, en a fait aussi une putain. La raison peut être utilisée de façon très perverse, par exemple en cherchant à embrouiller. Marx le savait très bien puisqu’il disait : « Avec un peu de dialectique on s’en tire toujours. » C’est aussi juste que pervers. Comment peut-on s’en tirer si facilement ? Il suffit d’une seule phrase pour prononcer une sottise. Mais il faut souvent bien plus de temps et plus d’intelligence pour démontrer que c’en est une. Ainsi, celui qui pervertit la raison a un avantage certain sur celui qui est honnête. Les petits malins comme Marx ne manquent pas d’en profiter. Mais l’honnêteté consiste à savoir reconnaître ses torts et de ne pas essayer de s’en tirer à tout prix. Mais évidemment, pour servir la révolution on a tous les droits. On a vu les résultats. En passant, cette mauvaise foi empêche peut-être d’exempter Marx de ce qui s’est passé après lui. Marx aussi en a fait une putain. C’est également la putain des rationalistes, comme nous le verrons. C’est normal, une putain est la putain de tout le monde. Mais personne n’est obligé de s’en servir comme d’une putain. Ainsi, pour raison garder, il faut d’abord garder une intention pure.

Mais on peut en soupçonner d’autres encore, et parmi les plus grands. Tout au moins, les plus grands intellectuellement, ce qui ne veut pas forcément dire grand-chose. Kant expose très clairement ses intentions : « J’ai dû limiter le savoir pour faire place à la foi.[4] » Quand on lit cette phrase de Kant, on peut se demander si son ambition n’était pas de plomber la philosophie, en tout cas c’est ce à quoi il a très bien réussi. S’il est tout à fait légitime de chercher à tracer rationnellement les limites de la raison, comme il l’a fait, il ne l’est pas d’utiliser la raison pour dérouler un tapis rouge à la foi. La démarche de Kant devient ainsi extrêmement suspecte. Lui aussi a fait de la raison une putain. Par cette phrase, Kant nous montre qu’il ne semble pas avoir très bien compris en quoi consiste la philosophie. elle consiste à chercher la vérité, pas à se rassurer. Bien qu’il soit considéré comme un philosophe des Lumières, on peut se demander s’il n’était pas toujours dans une attitude analogue à celle de la scolastique puisqu’il mettait la raison au service de la foi. Kant fait semblant de tout remettre en question mais lui-même ne se remet jamais en question. Il n’a critiqué que ce qu’il l’arrangeait de critiquer.

Philosopher est peut-être une question de courage plus que d’intelligence

Philosopher est une démarche critique qui consiste à se poser en premier lieu la question de la validité des notions fondamentales auxquelles on attribue un sens. Il est très clair depuis longtemps que nous avons une très fâcheuse tendance à accepter les idées de la société dans laquelle nous vivons. La philosophie commence, me semble-t-il, avec ce constat.

Ainsi, il convient de se poser de sérieuses questions sur la valeur des idées que nous avons reçu en héritage. Ainsi, quelqu’un qui se pose en premier lieu, même mal, la question de la validité des notions fondamentales auxquelles il attribue un sens est un bien meilleur philosophe que celui qui élabore des raisonnements ampoulés et sophistiqués à seul fin de montrer que les idées avec lesquelles on a lui rempli sa cervelle, ou qui lui conviennent, sont les bonnes. Cela signifie que philosopher est une question de courage avant que d’être une question de culture ou d’intelligence.

Or, Kant nous dit ici qu’il veut faire passer la foi avant la raison, démarche qui correspond totalement au protestantisme, doctrine dans laquelle il a été élevé. Ainsi, Kant n’a même pas eu le courage de mettre en question les idées qu’il détenait par héritage, pas plus qu’il n’a eu le courage de quitter sa ville natale. La seule fois où il s’y est essayé, après quinze kilomètres, paniqué d’être aussi dépaysé, il a ordonné à son cocher de faire demi-tour. Ce comportement n’était-il pas emblématique de son attitude en général ? Avec un tel manque de courage, on peut se demander si philosopher n’était pas quelque chose qui lui était difficile d’accès.

Kant a donc élaboré La critique de la raison pure pour faire place à la foi. Mais pourquoi a-t-il oublié d’opérer une critique de la foi avec la même rigueur que celle de la raison ? Il n’en serait peut-être pas resté grand-chose. D’ailleurs, la plupart de ceux qui l’on suivit ont eu vite fait d’opérer cette critique de la foi et ont précisément abandonné Kant, avec juste raison, au moment de ce saut dans la foi.

Le rapport entre la foi et la raison est une question clé. Le passage de la scolastique à la philosophie des Lumières s’est opéré par un bouleversement de ce rapport. Un autre passage, que nous sommes en train de vivre, celui de la post-modernité, provient encore d’un changement du statut de la raison. Il s’agit du rapport de la raison avec cet autre que la raison : la foi, la subjectivité, le désir ou quoi que ce soit d’autre. Nombre de démarches spiritualistes se fondent sur la foi. Je veux examiner ici la légitimité de ce recours à la foi. Le retour à la scolastique que voulait opérer Jean Paul II n’est peut-être pas vraiment d’actualité. Mais il y a dans son ouvrage La foi et la raison d’intéressantes réflexions sur le statut de la raison et la nécessité d’en opérer le remaniement. En tout cas, notre attitude vis-à-vis de la raison doit être complètement revisitée.

Il est clair pour presque tout le monde aujourd’hui que l’émancipation de la raison qu’à opérer les Lumières était parfaitement justifiée. Mais il est devenu extrêmement clair qu’en investissant la raison d’une espèce de toute puissance nous avons opéré une autre erreur. La post-modernité est une période de transition. Car les rapports de la raison avec l’autre que la raison sont particulièrement flous aujourd’hui. Et on ne sortira de la post-modernité, si on en sort, qu’en précisant ces rapports. Élaborons maintenant cette critique de la foi qu’a malheureusement “ oubliée ” Kant, bien qu’elle soit pourtant bien plus aisée que La critique de la raison pure.

Toutes les doctrines ont au moins un point clé sur laquelle elle repose, ou se fonde. La moindre des choses serait que ce, ou ces, points clés soient au moins des positions possibles qui, sans être forcément prouvées, soient au moins crédibles et ne soient pas contraire à des observations élémentaires. Pour nombre de doctrines religieuses un de ces points clés est le statut de la foi par rapport à la raison. La soumission de la raison à la foi ne concerne d’ailleurs pas que le catholicisme. Car pour pratiquement tous ceux qui font appel à la foi, la raison est réduite à l’esclavage quand elle n’est pas congédiée.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, c’est valable aussi pour les doctrines panindiennes. La foi semble y tenir peu de place. L’expérience des maîtres spirituels y est considérée comme primordiale. Sauf que les maîtres spirituels ne sont pas d’accord entre eux et finalement c’est la foi ou la croyance que l’on accorde à l’un d’entre eux qui fait la différence. Quand aux maîtres spirituels eux-mêmes, le conditionnement qu’ils ont reçu semble primer devant leur propre expérience et surtout leur propre réflexion. Ceux qui ont été élevés dans le bouddhisme prêchent des idées bouddhistes, et ceux à qui ont a bourré le crâne avec le jaïnisme prêchent le jaïnisme. D’ailleurs, ils ne connaissent généralement à peu près rien en dehors de la tradition dans laquelle ils ont été élevés. Voici encore ce que dit Gopi Krishna :

« Les monothéistes, les dualistes et les panthéistes, en Inde, se tournent vers le yoga et l’utilisent pour faire la démonstration de leurs croyances spirituelles particulières et de leurs dogmes. Les védantistes le pratiquent pour prouver que l’âme ou atman et Brahman ne font qu’un et que le monde phénoménal n’est qu’une illusion née de l’action de maya, facteur inexplicable et insondable.[5] »

Quoi qu’il en soit, la foi est peut-être un mode de connaissance possible, après tout pourquoi pas. Mais pour que l’on puisse raisonnablement penser que c’est bien la foi qui leur fait dire ce qu’ils disent il faudrait pour cela qu’elle subisse l’épreuve de la raison.

Et il y a tout de même un sérieux problème en ceci que si ces doctrines sont nombreuses à se fonder sur la foi, celle-ci ne leur enseigne pas du tout la même chose. Les catholiques, les protestants, les juifs, les musulmans, les bouddhistes, les hindouistes, etc. ont leur foi (même si le régime de la foi n’est pas le même en Orient). Dès lors, il est clair qu’ils n’ont pas effectué l’épuration nécessaire pour que leur foi présente une réelle crédibilité. La foi ne supporte pas le pluriel. La pluralité des fois interdit, pour le moins, le saut dans la foi qu’a si facilement opéré Kant. Et qu’opèrent finalement presque tous ceux qui se fondent sur la foi. Mais remarquons que cette pluralité ne constitue pas forcément un argument définitif contre elle. Rien ne nous dit qu’après un examen critique de la foi par la raison il n’en resterait rien resté. En définitive, ceci ne constitue donc en rien une critique de la foi, mais seulement de l’abus que l’on en a fait. Mais cet abus est tel qu’il n’est plus décent aujourd’hui d’y avoir encore recours.

Bien des personnes abusent volontiers d’un mode de connaissance en lui faisant dire ce qu’il ne dit pas. Cette attitude qui consiste à abuser d’un mode de connaissance et de lui faire dire ce qu’il ne dit pas n’est en rien spécifique des religieux. Les rationalistes ont fait exactement la même chose à leur heure quand la raison était censée prouver un peu n’importe quoi, le marxisme, la psychanalyse, ou la non-existence de Dieu. Et le font encore souvent, ce que nous verrons. Que l’on ait tant et plus abusé de la raison ne constitue pas une raison pour la rejeter. Il en va de même de la foi. Ce recours si facile à la foi nous montre à l’évidence que là encore, on lui a fait dire ce qu’elle ne dit pas. L’absence d’unité dans le contenu de la foi est une preuve suffisante de l’invalidité du contenu comme de l’invalidité de cette foi la plupart du temps, mais pas forcément toujours.

En fait, il conviendrait d’inverser le rapport entre foi et raison que prône l’Église. Il ne s’agit pas pour la raison d’obéir à la foi, mais c’est à la foi d’accepter une purification par la raison. S’il existe un mode de connaissance tel que la foi, il est clair qu’il doit être sérieusement épuré. En resterait-il quelque chose ? Peu importe, la question n’est pas là.

Le psychologisme est l’affirmation selon laquelle nos idées sont le produit de processus psychologiques (sauf les idées des psychologues bien entendu). Il est clair que le poids de l’éducation et de le société est considérable. Quand on a fait un tel constat il faudrait en tirer les conclusions. La conclusion c’est qu’il faut épurer nos idées de tous les processus qui les conditionnent, que la psychologie ne doit pas servir à récuser la philosophie, mais être mise au service de la philosophie pour nous aider à nous débarrasser de tous les processus qui nous conditionnent. Ce n’est pas donc pas seulement la foi qu’il convient d’épurer. Cette épuration fait partie d’un processus global qui est en fin de compte une ascèse. Une démarche philosophique aujourd’hui — par philosophie je n’entends pas ici ce qui est réservé aux professionnels, elle nous concerne tous — doit passer par là.

Le mental ment monumentalement.

Les spiritualistes occidentaux qui ne se réclament pas du christianisme ont une attitude souvent pire vis-à-vis de la raison que celle des chrétiens. Ils s’inspirent souvent de l’Inde qui possède une tradition anti-intellectualiste bien plus profondément marquée qu’en Occident.

Voici une de leurs phrases favorites : « Le mental ment monumentalement. » Ils ne perçoivent pas la perversité de cette assertion. Le mental est neutre. La raison peut servir à n’importe quoi, c’est bien pour cela qu’elle est une putain. En fait, ces anti-intellectualistes craignent beaucoup le mental car il pourrait les empêcher de se mentir à eux-mêmes, de vivre de rêves et d’illusions. Ce n’est pas le mental qui ment, c’est celui qui l’utilisent. Il ne ment pas car il est en lui même non-intentionné. Mais celui qui en use, ou qui refuse d’en user, est intentionné. Et ceux-là même qui se gargarisent de cette sentence savent bien mettre la raison au service du mensonge et de l’illusion.

Pourquoi le mental mentirait-il ? Le mental n’est pas pervers. Le couteau qui tue ou qui épluche un légume n’est pas plus ni moins pervers. La notion de perversité est impropre pour parler du couteau. Elle l’est tout autant pour parler du mental. Mais celui qui se gargarise de cette phrase est peut-être pervers, ou à tout le moins perturbé. D’abord, quoi qu’il en dise, il utilise le mental, paresseusement peut-être, mais surtout perversement.

Il faut toutefois remarquer que ce rejet du mental peut être motivé par l’idée qu’il y aurait un conflit entre le mental et d’autres instances que l’on a privilégiées. Mais il n’existe pas de tels conflits, chaque faculté à son rôle à jouer et elles doivent s’harmoniser. Ceux chez qui il y aurait un tel conflit sont perturbés et c’est ce n’est pas une attitude saine que d’échapper au conflit de cette manière, cela ne fait que le perpétuer.

Leur justification la plus fréquente est que la raison est incapable d’atteindre le réel qui serait paradoxal et inaccessible à la raison. Il paraît justifié que, à partir du moment où l’on est spiritualiste, le côté spirituel de l’Univers soit inaccessible et que la raison est bien plus à l’aise dans le domaine de l’expérience sensible. Mais si une part du réel est inaccessible à la raison, l’erreur et l’illusion ne le sont pas forcément. La raison est un outil que nous devons utiliser jusqu’au bout. Même si ce bout est beaucoup moins loin que ne le croit les rationalistes. Ce bout, c’est quand nous touchons au mystère. Et le mystère n’est pas un argument auquel on peut avoir recours pour évacuer les problèmes, comme le fait trop souvent l’Église, mais quelque chose que l’on peut découvrir dans l’usage même de la raison.

Ils pensent pouvoir se situer dans un au-delà de la raison accessible à la foi, à l’intuition ou à l’expérience spirituelle. Cela mérite un examen soigneux parce que, après tout, ce sont peut-être d’authentiques modes de connaissance. Mais cet éventuel mode de connaissance est admis par les spiritualistes sans aucun examen sérieux et refusé par les rationalistes tout aussi rapidement. Mais pour être réellement au-delà de la raison, il faudrait commencer par satisfaire aux exigences de la raison. En l’occurrence, de quoi peut être constituée ces exigences de la raison ?

Mais nous ne demanderons pas aux spiritualistes que leurs affirmations soient rationnelles, cohérentes ou même vraisemblables. Nous leur demanderons quelque chose de beaucoup plus simple : qu’ils soient d’accord entre eux. Si le moyen par lequel ils ont obtenu leurs idées est un authentique mode de connaissance ils doivent s’accorder entre eux alors même qu’ils viendraient d’horizons différents. C’est d’ailleurs ce qu’ils prétendent, et en général ils avancent l’idée qu’il y aurait une unité fondamentale des religions. C’est logique, s’il existe un mode de connaissance autre que la raison auquel ils auraient accès, ils doivent s’accorder au moins sur certains points. Et ces points sont forcément les plus fondamentaux, ce ne sont pas des détails. Sur cette base, ils sont donc obligés de penser qu’il y a une unité fondamentale des religions. J’examine cette question dans le texte Introduction à la question de l’unité des religions. Je pense montrer assez clairement dans ce texte qu’il n’y a pas d’unité des religions et donc, qu’au moins en règle générale, ils se situent dans un en-deçà de la raison.

Ils n’ont sans doute pas tort de vouloir se situer dans un au-delà de la raison, mais pour dépasser la raison, il faudrait commencer par intégrer la raison. Ce qui réclame une discipline très exigeante.

Les matérialistes savent fort bien dénoncé cette irrationalité chez les spiritualistes. J’ai l’air ainsi d’apporter de l’eau à leur moulin. Nous verrons que malgré leur prétention, ils font peut-être pire.

Le dernier mot appartient à la raison

Les spiritualistes font souvent appel à la foi, ou à l’expérience mystique, pour valider leur position. Devant cet argument, les matérialistes crient à l’irrationnel. Et ils n’ont pas forcément tort.

Les orientalisants manifestent un rejet de la raison souvent plus puissant encore et avancent souvent des idées presque aussi fantaisistes. Ils ont foi en leurs maîtres spirituels tout en refusant complètement de voir leurs divergences.

Alors qu’en fait les uns et les autres sont parfaitement irrationnels. Les matérialistes n’ont jamais montré rationnellement qu’il n’y aurait pas d’autre mode de connaissance possible que la raison. Qui nous dit que la foi, ou l’expérience mystique n’auraient rien à nous dire sur certaines questions ? Nous ne pouvons le dire a priori. Mais les spiritualistes ne font généralement pas mieux, ils s’appuient bien trop facilement sur la foi ou l’expérience spirituelle.

Une idée, une doctrine doit recevoir une validation. Cela personne ne le conteste et l’on avance toujours un argument quelconque pour la valider. Cet argument n’est pas forcément de l’ordre de la raison, et rien ne nous empêche a priori de faire appel à des modes de connaissance non rationnel (la foi, l’intuition, l’autorité, l’expérience spirituelle). Rien ne nous dit qu’un tel argument ne soit pas valable. Mais nous ne pouvons ni refuser a priori un tel argument, ni non plus l’accepter sans examen. C’est à dire que tout argument doit à tout le moins subir l’épreuve de la raison. Dans la validation d’une idée, quelle qu’elle soit ce mode, la raison doit toujours intervenir, sinon positivement (une démonstration rationnelle), mais au moins négativement (la raison critique). C’est toujours à la raison que doit appartenir le dernier mot.

S’il s’agit d’un mode de connaissance, quel qu’il soit, n’a pas à pas fournir la preuve rationnelle qu’il est valable, mais il doit montrer au moins qu’il est crédible. Qu’il est honnêtement possible d’y croire sans faire entorse à la raison. Il ne s’agit pas tellement de montrer que le contenu même n’est pas absurde, mais que le mode de connaissance lui-même peut être crédible. C’est par une éventuelle unité au-delà des divergences culturelles ou personnelles qu’un mode de connaissance autre que la raison peut montrer sa crédibilité. Nous n’observons pas en général une telle unité.

Quand la raison est folle

Mais le rapport à la raison sera bien plus intéressant à étudier chez les rationalistes. Car là où on croit observer une exigence de rationalité et où elle est proclamée ; elle n’est que trop souvent verbale, formelle. Et sous cette apparente exigence règne très souvent une irrationalité foncière comparable à celle de beaucoup de spiritualistes. Et ce qu’il y a de pire, c’est leur fausse prétention à la rationalité. L’exercice de la raison concerne des domaines triviaux, secondaires, mais sur les questions fondamentales l’irrationalité règne. C’est sans doute dans le rapport au matérialisme que l’on pourra le mieux observer cette irrationalité. J’en profiterai donc pour faire une critique du matérialisme. Puisque ce site se propose de repenser le christianisme, il me convient d’aborder ce point soigneusement.

Définitions

Tout d’abord, le mot matérialisme a souvent été remplacé par celui de physicalisme. Celui-ci signifie que tout ce que nous observons est explicable par les lois de la physique. Rien d’autre, en somme, que ce qu’affirme le matérialisme. Ce remplacement est consécutif à la théorie quantique qui nous a montré que la matière n’avait rien à voir avec ce que l’on en pensait au XIXe siècle. Étant donné que le matérialisme n’est absolument pas lié à une conception particulière de la matière, cette substitution n’a aucune raison d’être. Je continuerais donc à employer le mot “ matérialisme ”.

Le matérialisme est l’idée que la matière précède l’esprit, et le spiritualiste l’idée que l’Esprit précède la matière. Pour le matérialisme, l’esprit est le produit de l’activité des neurones et il n’y aurait pas d’intention à l’origine de l’Univers. Pour le spiritualiste, l’Esprit est ce qui serait à l’origine de la matière. Dieu serait donc cet Esprit et serait porteur de cette intention à l’origine de l’Univers. C’est la définition philosophique de Dieu, c’est aussi ce que l’on entend par “ Dieu ” dans le langage courant.

Il faut trancher

Toutes les questions philosophiques sont complètement déterminées par cette opposition. C’est-à-dire que toutes les questions philosophiques ne peuvent trouver de réponse qu’à l’intérieur d’une conception ontologique. C’est donc la question fondamentale de la philosophie, ce que je montre dans ce texte. Si c’est la question fondamentale de la philosophie il conviendrait, dans une démarche saine, qu’elle soit traitée plus soigneusement que n’importe quelle autre. Nous allons voir que ce n’est pas vraiment ce que nous observons.

Si la question ontologique détermine toutes les questions philosophiques, cela veut dire qu’il faut la trancher, comme l’a bien vu Bernard Sève. Sauf à renoncer à philosopher, à ne rien dire d’intéressant de nous et du monde et à cultiver son jardin. Tout le monde ne peut pas s’en contenter, alors comment la trancher ? Puisqu’il faut trancher nous devons éviter de le faire n’importe comment. C’est-à-dire qu’avant d’examiner la question, nous devons envisager la manière dont nous allons l’aborder. Bien souvent, l’approche d’une question détermine sa réponse. Nous devons trouver une approche neutre qui ne détermine en elle-même aucune réponse.

Si le matérialisme est vrai, ce que nous observons dans l’Univers doit suffire à expliquer ce que nous observons dans l’Univers. Mais aussi, s’il y a une intention à l’origine de l’Univers, nous pouvons penser qu’il doit tout de même y en avoir des traces. Si Dieu a créé l’Univers, on peut difficilement penser qu’il l’aurait fait en plus en effaçant toutes ses traces. Si nous n’en observons aucune, nous n’avons aucune raison de penser qu’Il existe. La question de l’existence de Dieu n’est donc pas une question métaphysique ; c’est une question qui relève de la science, de l’observation de la nature et du monde. Puisque c’est à partir de l’observation de la nature que nous pouvons tenter de voir si Dieu a laissé des traces. La théologie, en revanche, est métaphysique car elle consiste à tenir un discours sur Dieu. Sauf la théologie naturelle, c’est-à-dire celle qui se contenterait, pour tenir un discours sur Dieu, de partir des traces que l’on observerait dans la nature.

B. Sève a écrit un ouvrage intitulé La question philosophique de l’existence de Dieu[6]. En moins d’une demi-page, il règle la question des preuves “ physico-théologiques ” de l’existence de Dieu, c’est-à-dire les seules que je reconnaisse, celles qui partent de l’observation. Je comprends mal pourquoi (et on ne peut pas dire qu’il l’ait expliqué) nous ne devrions pas partir de l’observation de la Nature pour tenter d’en déduire quelque chose quand à son origine. Il se contente donc dans son ouvrage de parler des “ preuves ” spéculatives que l’on trouve tout au long de l’histoire de la philosophie. Son ouvrage est donc intéressant comme approche de la question telle que la philosophie l’a comprise historiquement, mais ne présente pratiquement aucun intérêt pour tenter de régler la question.

Ceci est d’autant plus important que la situation logique du matérialisme en science a considérablement évolué depuis une trentaine d’années. Les scientifiques (ou plutôt les scientistes) croyaient volontiers que la science avait prouvé l’inexistence de Dieu. Ils ont dû déchanter. La situation du matérialisme est devenue extrêmement scabreuse. En réalité elle l’a toujours été, mais ce qui est nouveau, c’est que sa situation est devenue scabreuse en fonction d’arguments tirés du sein même de la science.

Il est d’ailleurs fascinant de voir comment, dans le même temps, le matérialisme fait des adeptes. Quand il est en train de s’effilocher dans le domaine des sciences, il semble qu’il grimpe dans l’esprit des gens. Une preuve de plus, si c’était nécessaire, que l’avancement des idées ne doit pas grand chose au réel et à la logique.

Nous avons d’ailleurs un témoin de l’évolution de cette situation logique. Anthony Flew est devenu athée à 15 ans. Pendant des dizaines d’années il a milité et écrit nombre d’ouvrages en faveur du matérialisme et du rationalisme. Dans son dialogue avec les partisans de l’intelligent design, il en est venu à changer sa position uniquement à partir d’arguments tirés de la science. À 81 ans, il a écrit un ouvrage There is a God [7]. Il n’est pas le premier scientifique matérialiste à abandonner sa position uniquement à partir d’arguments tirés de la science. Depuis une vingtaine d’années, cela ne manque pas. Mais il est le premier à l’avoir fait après des décennies de militantisme ardent en faveur du matérialisme. Il faut louer sa rare honnêteté intellectuelle et tenter de comprendre pourquoi il a renoncé au matérialisme.

Attitude des matérialistes envers les spiritualistes.

Pour nombre de nos intellectuels, et bien d’autres, le matérialisme serait une conquête définitive de l’esprit humain. Selon eux, il ne triompherait sans doute jamais complètement, nombre d’hommes éprouveraient peut-être toujours le besoin de se rassurer à bon compte, mais l’existence de Dieu serait une perspective définitivement absurde. Cette idée est souvent perçue par les matérialistes soit comme une mystification, une escroquerie intellectuelle, ou comme une naïveté qui serait aujourd’hui périmée. Je veux montrer ici que la question est loin d’être aussi simple qu’ils veulent le croire et que c’est peut-être le matérialisme qui est une mystification. Et le moment où l’on peut le mieux observer les rationalistes perdent la raison, c’est précisément quand le matérialisme est mis en question.

Comme j’ai le mauvais goût de n’être pas matérialiste et de le dire, il m’est souvent arrivé d’avoir à supporter l’invraisemblable arrogance dont beaucoup de matérialistes font preuve vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas leur point de vue. D’autres ont remarqué cette arrogance. Voici le témoignage de quelqu’un non-suspect de partialité, puisqu’il est lui-même matérialiste, Bernard Martino :

« Ainsi les « machos » scientistes m’agacent prodigieusement avec leur condescendance, leur ironie, leur suffisance et j’ai dû souvent rêver de river leur clou à tous ces « petits marquis » de la connaissance scientifique jusqu’au moment, il est vrai, ou la surenchère des dévots tout illuminés de leurs navrantes certitudes, la logorrhée insensée de ceux qui nous parlent de l’Au-delà comme s’ils y passaient tous leurs week-ends, m’irritent encore plus, au point de me faire trouver presque du charme aux discours féodaux que nous infligent les membres les plus ultras de l’union rationaliste ! [8] »

Je partage tout à fait ce sentiment ; d’autant plus que j’ai dû essuyer bien des fois leur mépris et leur condescendance. Je sais aussi que ce n’est pas pour rien que les matérialistes ont surnommé une certaine catégorie de personnes les “ mystico-dingos ”, et je peux parfaitement comprendre leur aversion pour les délires dont ils sont capables. Mais cette capacité à divaguer n’est certainement pas le propre des spiritualistes et l’on a pu voir, au temps où le marxisme sévissait, de dignes professeurs d’université proférer des âneries qui feraient rougir de honte aujourd’hui le premier bachelier venu. Ce n’est d’ailleurs pas mieux aujourd’hui, mais le champ des délires a changé. La morgue et l’arrogance des matérialistes sont souvent phénoménales, et Clément Rosset, dans le genre, s’est fait remarqué. Voici, par exemple, ce qu’il dit : « « Je ne vois pour ma part aucune raison de ne pas souscrire à la déclaration de foi énoncée par un personnage de Club des fous de G. K. Chesterton […], « S’il faut être matérialiste ou insensé, je choisis le matérialisme » [9] » Il dit aussi :

« Un grand penseur est toujours des plus réservés quant à la valeur des vérités qu’il suggère, alors qu’un philosophe médiocre se reconnaît, entre autre choses, à ceci qu’il demeure toujours persuadé de la vérité des inepties qu’il énonce.[10] »

Il y aurait donc toutefois, selon lui, une assurance qu’il serait possible d’avoir : celle de la vérité du matérialisme (à moins qu’il ne se considère lui-même comme un penseur médiocre). Nous allons voir ce qu’il faut penser de cette assurance.

Toujours dans le même genre, Cavanna, dans un torchon intitulé Lettre ouverte aux culs bénits, a remarquablement réussi à mettre en pratique ce slogan de mai 68 : « Ce n’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule ». En effet, les arguments qu’il nous donne et qui devraient, selon lui, nous faire changer d’avis (si nous étions, bien sûr, un peu plus intelligents), sont tirés sans vergogne de l’inépuisable fond de son inculture et ne dépasse pas le niveau du BEPC. Il est manifestement beaucoup plus à l’aise dans le maniement des injures que dans celui des idées. Mais il n’y a rien là qui doit nous surprendre, en général, moins on en a à dire, plus on le crie fort. Ce qui ne l’empêche évidemment pas d’en appeler haut et clair à la raison. Et ce qui est intéressant chez lui c’est de pouvoir observer, à un haut degré, cinq attitudes courantes chez nombre de matérialistes :

1) Le mépris et l’arrogance vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas leur point de vue.

2) La certitude d’avoir raison.

3) L’absence d’argument sérieux validant leur position.

4) La revendication de la rationalité.

5) La radicale incapacité d’aborder la question rationnellement.

En ce qui concerne la revendication de la rationalité ; voilà au moins un discours que je peux très bien entendre. Précisément, je ne demande rien d’autre que de pouvoir enfin aborder la question rationnellement. Mr Cavanna, je suis, pour cela, à votre disposition quand vous voudrez. Mais il faudra que vous fassiez un effort pour dépasser le niveau du BEPC.

Chacune de ces attitudes, prises séparément, pourrait se comprendre. Mais leur réunion, chez un même individu, est absolument intolérable et inadmissible. En supposant que le mépris puisse être une attitude humainement légitime ; encore faudrait-il qu’il ait acquis cette légitimité. Si le matérialisme avait fait l’objet d’une validation par un raisonnement d’une qualité telle que celui qui ne l’admettrait pas ne le devrait qu’à sa bêtise ou à sa mauvaise foi, on pourrait comprendre cette arrogance. Nous allons voir si c’est le cas.

Ce genre de comportement, il y a deux siècles, aurait été plutôt le fait des spiritualistes. Les temps changent. Mais il n’y a là rien non plus qui doit nous surprendre. C’est l’usage d’abuser d’une position dominante.

Il est vrai aussi que l’époque a changé et que matérialistes et spiritualistes ont généralement cessé de se regarder en chiens de faïence. Des deux côtés, ils font preuve d’une tolérance et d’une ouverture d’esprit qui n’était pas du tout de règle il y a seulement 20 ou 30 ans. Ils en viennent même parfois à dialoguer, tout au moins à faire semblant. Car ils se gardent bien, généralement, d’essayer de déterminer qui a raison sur la question qui les sépare quant au fond. Mais vous devriez faire attention, l’ouverture d’esprit et le dialogue peuvent être très dangereux. Tous les spiritualistes ne sont pas forcément aussi évaporés que vous semblez le croire, et certains pourraient vous réserver des surprises désagréables. J’espère en être.

Le matérialisme triomphe auprès de nos intellectuels depuis plus d’un siècle. Toute pensée réputée sérieuse aujourd’hui doit s’inscrire dans un cadre matérialiste ou, à tout le moins, être compatible avec lui. Voici ce que disait Natanson :

 « Les matérialistes modernes, m’écrivait (M.) Alquié, sont aussi certains de la non-existence de Dieu qu’au moyen-âge on était certain de son existence.[11] »

Citons encore John Searle :

« La thèse, développée jusqu’à maintenant, est la suivante : une fois que l’on a compris combien les théories atomiques et évolutionnistes sont centrales pour la conception scientifique contemporaine du monde, la conscience se met naturellement en place et apparaît comme un trait phénotypique évolué de certains types d’organismes dotés de systèmes nerveux éminemment développés. Toutefois, je ne défends pas cette conception du monde. À dire vrai, bon nombre de penseurs, dont je respecte les opinions, au premier rang desquels Wittgenstein, la jugent à divers degrés insoutenable, voire répugnante, dégradante. Elle leur paraît ne laisser aucune place — tout au plus un strapontin — à la religion, — à l’art, — au mysticisme, et aux valeurs « spirituelles » en général. Mais, que cela plaise ou non, c’est la conception contemporaine du monde. Étant donné ce que nous savons des détails du monde — de choses telles que la position des éléments dans le tableau périodique, le nombre de chromosomes dans des cellules de différentes espèces, et la nature du lien chimique — cette conception du monde n’est pas une option. Elle ne nous est pas simplement jetée en pâture avec une foule d’autres conceptions du monde rivales. Notre problème n’est pas que d’une manière ou d’une autre nous n’avons pas réussi à trouver une démonstration convaincante de l’existence de Dieu ou que cette hypothèse d’une vie après la mort reste sérieusement douteuse ; c’est plutôt que, dans nos réflexions les plus profondes, nous ne pouvons pas prendre au sérieux de telles opinions. Lorsque nous rencontrons des gens qui prétendent croire à de telles choses, nous pouvons leur envier le réconfort et la sécurité qu’ils affirment tirer de ces croyances, mais au fond, nous restons convaincus que ou bien ils n’ont pas entendu les nouvelles, ou bien ils sont sous l’emprise de la foi. Nous restons convaincus que, d’une manière ou d’une autre, il leur faut séparer leur esprit en compartiments distincts pour croire de telles choses.[12] » 

C’est bien cela, les spiritualistes sont des demeurés, ils n’ont pas entendu les nouvelles. Les nouvelles dont il est question ici sont évidemment des nouvelles scientifiques. J’ai tout de même une assez bonne culture scientifique et je ne vois vraiment pas de quelles nouvelles il s’agit. Mais je peux lui retourner l’argument et lui montrer qu’il y a effectivement d’excellentes nouvelles, mais pas pour les matérialistes. Puisqu’il ne semble pas connaître ces nouvelles et il n’est pas le seul ; il me faut expliquer pourquoi la position matérialiste, dans le champ même de la science, est devenue plutôt scabreuse. Il est même, me semble-t-il, assez facile de la ruiner, ce à quoi je vais m’employer, si toutefois on veut bien sortir du domaine de la science pour entrer sur le terrain de la philosophie. Voici encore ce que dit Jean-Michel Besnier :

« Comment mieux avouer que les partisans de l’âme sont bel et bien invulnérables ? Aujourd’hui, comme hier, ils savent se prémunir contre les développements de la science. L’âme demeure pour eux l’immaîtrisable tache aveugle de tout savoir sur l’homme et l’univers. Le cerveau peut bien être conçu comme le siège de la pensée et la pensée être identifiée à l’ordinateur, l’âme s’en sortira donc toujours. L’essentiel sera forcément ailleurs, puisque l’ailleurs est sa patrie. L’étrange est que les théoriciens de l’IA s’en aperçoivent seulement aujourd’hui et qu’ils paraissent en éprouver une sorte de découragement. Là encore le philosophe, dont on a rappelé qu’il n’a pas mordu à l’hameçon des débats ouverts par le défi cybernétique, peut se flatter de sa sagesse : il sait combien le savoir est impuissant devant la foi tant que l’argumentation se maintient sur un terrain où les questions ne sont pas susceptibles de vérité.[13] »

Mais qui n’a pas entendu les  nouvelles ? John Searle n’a-t-il jamais entendu parler des expériences de Benjamin Libet ? Pour un spécialiste du problème corps/esprit, ce serait plutôt surprenant. Il n’a pas entendu parler de Stevenson ou des EMI ? Besnier devrait se faire du souci, l’âme à la peau dure car elle ne manque absolument pas d’observations tendant à valider son existence.

Le matérialisme est donc perçu par beaucoup comme “ philosophiquement correct ”. Puisqu’il est déjà considéré comme scientifiquement correct. Je vais essayer de montrer ici que c’est totalement faux. Mais qu’est ce que la philosophie ? Chacun sait qu’une telle définition est pour le moins problématique. Mais on peut définir, me semble-t-il, une exigence minimum.

J’ai connu un professeur de philosophie qui avait fait une enquête auprès de ses collègues pour tenter de répondre à cette question : “ Qu’est ce que la philosophie ? ”. Les réponses, on s’en doute, furent très diverses. Mais il remarquait qu’il avait tout de même trouvé un point sur lequel tout le monde semblait d’accord. La philosophie c’est considérer que rien ne va de soi, que tout doit être légitimé, justifié. C’est en ce sens que je voudrais montrer que le matérialisme n’est pas philosophiquement correct. Précisons maintenant ce que l’on peut considérer comme philosophiquement correct.

À l’instar du “ politiquement correct ”, nous pouvons définir le “ philosophiquement correct ”. Ce n’est nullement la transposition du politiquement correct dans le domaine philosophique, mais exactement le contraire. Est politiquement correct ce qui est conforme à un certain nombre de valeurs, de notions, de finalités qui sont censées être évidentes et aller de soi. Il est même tout à fait incorrect, politiquement, de remettre en cause, ou d’avancer le moindre argument, à l’encontre d’une de ces notions qui vont, paraît-il, de soi. À l’inverse, il est tout à fait incorrect, philosophiquement, de considérer que quelque chose va de soi et pourrait se passer d’une démarche tendant à le valider. Nous allons voir si le matérialisme peut présenter une telle démarche. Ainsi le politiquement correct est philosophiquement tout à fait incorrect, et vice-versa. Et quand la philosophie est au service du politiquement correct elle est, philosophiquement, tout à fait incorrecte. Dans toutes les sociétés, il existe une attitude semblable à celle du politiquement correct, mais les notions qui sont censées aller de soi varient d’une société à l’autre. C’est la raison pour laquelle, dans bon nombre de sociétés, la seule place de ceux qui sont philosophiquement à peu près corrects est la prison, si ce n’est pire. La philosophie est normalement extrêmement subversive. Il n’y a rien de plus radicalement subversif que de considérer que ce qui va de soi dans la société où l’on vit, en fait ne va pas du tout de soi. Il ne s’agit pas du tout de la subversion au sens de Marx, qui précisément n’était pas une subversion. Comme on l’a fait souvent remarquer, Marx reprenait les concepts de la société dans laquelle il vivait. C’était précisément parce que sa philosophie n’était pas du tout une subversion radicale qu’elle a eu un tel succès. Philosopher correctement est profondément non-conformiste, et le succès exige généralement une certaine conformité, avec juste un soupçon de non-conformité.

Bien entendu, le philosophe ne s’interroge pas sur n’importe quoi. S’il philosophe correctement il s’interroge en priorité sur la validité des notions les plus fondamentales. L’opposition matérialisme/ spiritualisme fait partie, pour le moins, du petit nombre de questions parmi les plus fondamentales. Elle mériterait un traitement à la hauteur de sa profondeur.

Au moyen âge, l’existence de Dieu était considérée comme prouvé par la raison, aujourd’hui, ce serait plutôt l’inverse. On est passé d’un extrême à l’autre. Entre les deux, on peut trouver bien des nuances. Au milieu, on dira que la raison est parfaitement neutre sur ce point, qu’elle ne dit rien ni dans un sens ni dans l’autre. Et entre ce milieu et les deux extrêmes on trouve l’idée que la raison n’est pas neutre, qu’elle nous dit qu’elle nous dit quelque chose sur la question, qu’elle fait pencher la balance. Plus ou moins selon les uns ou les autres, et soit d’un côté soit de l’autre. L’idée que la raison ne nous dirait rien sur cette question est tout de même bizarre. On ne voit pas très bien pourquoi la raison et l’expérience ne ferait pas pencher la balance d’un quelconque côté. En fait, cette idée semble plutôt dictée par des considérations d’ordre psychologique ou diplomatique, le souci de ne vouloir blesser ni choquer personne, surtout soi-même, le refus de se poser des questions dont la réponse pourrait être dérangeante. De quel côté penche-t-elle ?

Pour qu’une position, quelle qu’elle soit, sur cette question soit fondée il faut qu’elle soit basée sur un raisonnement valable. Quelle forme doit avoir ce raisonnement ? Que nous montre-t-il au juste ? Quand bien même on adopterait la position médiane, ou la raison serait neutre, il faudrait aussi qu’elle soit fondée sur un raisonnement. À vrai dire, cette position serait certainement la plus difficile à valider. Il faudrait comparer les raisonnements qui vont dans un sens et dans l’autre et montrer qu’ils sont logiquement équivalents. Mais cette neutralité de la raison est décrétée avant tout examen des raisonnements. Quoi qu’il en soit, je vais chercher à montrer que les positions qui sont prises sur cette question sont généralement extrêmement sommaires et bien plus dirigée par des présupposés idéologiques que par la rationalité. C’est même affligeant de voir une question aussi fondamentale traitée de façon aussi sommaire.

Si les opinions sont tellement partagées sur cette question, c’est que la raison est complètement dominée par l’émotion. Et si l’émotion domine, c’est parce que la question est importante et fondamentale. Et parce que la question est essentielle, il serait bon que nous fassions taire les émotions et laisser parler la raison, qui a généralement une voix plus faible, si bien qu’on ne l’entend plus quand les émotions s’expriment.

L’argument psychologique.

Les matérialistes considèrent volontiers que ce sont les autres qui “ croient ” ; c’est-à-dire qui adhèrent à leur idée sans autre raison que psychologique ou sociologique, simplement parce que cela les arrange, les rassure, ou qu’ils y sont habitués. Il est clair que beaucoup de nos idées ont une origine psychologique. Les psychologues l’ont suffisamment montré, il est inutile de revenir là-dessus. Cependant, le psychologisme, est également stupide. Il est clair que le réel et la logique exercent, malgré tout, une contrainte sur nos idées quel que soit par ailleurs le poids des processus psychologiques. Il convient donc de faire en sorte de renforcer le poids du réel et de la logique sur notre pensée, et de tenter de surmonter ces mécanismes. Et ainsi, d’essayer de faire le tri, et de voir parmi nos idées celles qui seraient d’origine psychologique et celles qui sont logiques. Nous avons, pour faire ce tri, besoin d’un critère.

Nous avons, heureusement, à notre disposition un critère qui nous permet de faire cette distinction facilement. Les idées dont il faut chercher la genèse dans un processus psychologique quelconque sont les idées des autres ; les nôtres étant évidemment d’origine logique. La validité de ce critère ne peut faire aucun doute ; il est, en effet, universellement accepté. Pour ma part, je n’ai jamais rencontré personne qui en doutât ou qui utiliserait un autre critère. Mais, si je suis tout à fait convaincu de son excellence et si je l’ai moi-même utilisé bien des fois ; j’ai toutefois fini par m’apercevoir que son utilisation n’était pas sans inconvénient. Tout d’abord, c’est une façon très polie de prendre l’autre pour un imbécile. Ensuite, c’est une excellente manière de stériliser une discussion. Quand on a dit cela, il ne reste rien d’autre à faire que de donner l’adresse d’un psychanalyste. Ainsi, bien qu’étant convaincu de l’excellence de ce critère, je me permettrais de vous conseiller, d’un point de vue purement méthodologique, de procéder exactement à l’inverse. C’est à dire de soupçonner, a priori, que vos idées pourraient relever d’une explication d’ordre psychologique et par contre d’admettre, juste à titre d’hypothèse, une origine logique aux idées de l’autre. C’est alors vous même que vous prendrez pour un imbécile ; ce qui est non seulement plus poli, mais aussi beaucoup plus intéressant. En effet, se prendre soi-même pour un imbécile est une excellente méthode pour parvenir à l’être moins. Vous aurez, en plus, la possibilité de pouvoir entrer dans la logique de l’autre ; ce qui sera la meilleure manière de la démonter. En effet, en pensant que les idées de l’autre sont d’ordre psychologique vous ne pouvez plus comprendre sa démarche et ne pouvez donc plus déceler une éventuelle erreur de logique. Un autre avantage : cela vous permettra éventuellement de vous rendre compte que certaines de vos idées relèvent effectivement d’une explication d’ordre psychologique. Il n’en est sûrement rien, mais on ne sait jamais ; ce sont des choses qui peuvent arriver. J’en parle d’expérience, l’application de cette méthode m’a réservé quelques surprises. C’est donc une excellente voie pour essayer de sortir de ses routines mentales. Mais, si vous tenez à vos idées et que vous préférez ne pas prendre trop de risques ; il me faut vous avertir d’utiliser ma méthode avec les plus grandes précautions.

Les matérialistes se sont fait une spécialité de dénoncer les mécanismes psychologiques qui déterminent l’adhésion à nos idées, c’est à dire celles des autres. Et ils ont souvent l’air de croire que cela prouve quelque chose. Voici un passage de J. E. Alcock :

« Jean-Pierre Deconchy […] psychosociologue français, a mené à bien une série d’études fascinantes sur l’orthodoxie et la croyance. Il s’est intéressé surtout au catholicisme romain et a étudié avec une attention particulière comment les catholiques maintenaient une croyance lorsqu’on leur en démontrait la fragilité logique. Deconchy constate que, plus un croyant est conscient de la fragilité rationnelle d’une vérité religieuse à laquelle il croit, plus il est certain qu’elle fait partie du dogme, et est donc partagée par d’autres, plus aussi il minimise la valeur des arguments qui s’y opposent. Au contraire, si le croyant se rend compte que cette vérité ne fait pas partie du dogme, il devient bien plus apte à percevoir sa fragilité rationnelle.

Les études de Deconchy ont une valeur exceptionnelle parce qu’elles démontrent les effets d’une réglementation de l’opinion lorsque la raison n’est pas l’arbitre dernier […]. En résumé, les croyances importantes ou centrales se montrent très souvent extrêmement rebelles aux effets d’une information qui les contredit. Il est facile d’observer le fait chez les autres. Il nous est particulièrement difficile d’en avoir conscience chez nous-mêmes.[14] » 

Ces études sont certainement très intéressantes. Mais il semble bien que Alcock n’en ait tiré aucune leçon. Et que ce “ nous-mêmes ” dont il parle soient uniquement les autres. En effet, son propre ouvrage traite des mécanismes psychologiques qui seraient à l’origine de la “ croyance ” aux phénomènes parapsychologiques. Jamais il n’a la moindre interrogation sur les mécanismes sociologiques ou psychologiques qui pourraient être à l’origine du matérialisme.

Si l’étude des mécanismes psychologiques qui influencent nos idées est une démarche extrêmement intéressante ; il est totalement stupide et malsain de le faire en vue de récuser les idées des autres. En revanche, il serait primordial de l’utiliser dans le but d’améliorer le rapport que nous entretenons avec nos propres idées. Et quelque soient les déterminismes psychologiques qui peuvent conduire quelqu’un à adopter une idée ; il est clair que cela ne prouve rien quant à la vérité, ou à la fausseté, de l’idée en question. Que les matérialistes, ou les spiritualistes, doivent beaucoup, pour ce qui est de l’adhésion à leurs idées, à de tels déterminismes (comme pour bien d’autres idées) ; il n’en demeure pas moins que la question de leur vérité, ou de leur fausseté, demeure posée. Et demeure posée exactement de la même façon. Ainsi, utiliser l’argument psychologique est non seulement stupide et malsain, mais ce n’est même pas un argument. Et puisque le constat que nombre de nos idées sont déterminées par de tels mécanismes est incontournable, la seule attitude correcte consiste à mettre la psychologie au service de la philosophie. Et tenter ainsi de surmonter ces mécanismes et élaborer une pensée dont on pourrait espérer qu’elle soit moins délirante et névrotique.

Le recours à l’argument psychologique est d’ailleurs lui-même extrêmement suspect. Tout au moins, il devient suspect quand on y a recours à tort et à travers, ce qui est le plus souvent le cas. Voyons ce que pourrait être un emploi légitime de cet argument.

Si au cours d’une discussion, l’un des interlocuteurs manifeste une réaction émotive, surtout s’il est patent que cette réaction a influencé sa pensée, l’argument psychologique est alors pertinent. Car il est en rapport avec une situation qui le réclame. Mais on le voit souvent utilisé quand rien ne donne à penser qu’il pourrait être pertinent. Il semble que sa fonction, dans ce cas, soit d’éviter d’aborder une question sur le terrain de la logique. Les motivations qui président à l’utilisation d’un tel argument deviennent suspectes et relèvent du refus de se remettre en cause ou de la fermeture d’esprit. C’est seulement après avoir abordé une question sur le terrain de la logique et que celui-ci se soit avéré impraticable par l’attitude de la personne que l’argument psychologique est pertinent. Mais il est souvent utilisé avant même que la question ait été abordée sur le plan logique et en l’absence de toute raison sérieuse de l’utiliser. Dans ces conditions, on peut se demander si son rôle n’est pas plutôt d’éviter d’aborder une question trop dérangeante. Mais le comble est de le voir constamment utilisé pour récuser les idées des autres, tout en étant jamais retourné vers soi-même, alors même qu’il est patent qu’il serait plus pertinent. Dans ce genre de ridicule, Nietzsche a atteint des sommets qui resteront sans doute encore longtemps inaccessibles. Lou Salomé [15] a fort bien dévoilé les mécanismes psychologiques qui déterminaient Nietzsche a adopté ses idées. Et elle ne l’a pas fait à tort et à travers, elle connaissait très bien Nietzsche. Celui-ci s’est fait le champion du dévoilement des mécanismes psychologiques qui étaient censés être à l’origine des idées des autres. Mais il l’a fait vraiment n’importe comment. Un exemple parmi d’autres : « s’il existait des Dieux, n’être moi-même Dieu, comment le souffrirais-je ? Par conséquent de dieux il n’est point.[16] »

Il y a, bien sûr, mille et une façons d’être athée, mais ils se reconnaissent et se définissent eux-mêmes, souvent, comme un refus de se laisser prendre aux idées spiritualistes. Ils ne sont pas dupes. Citons Olivier Bloch :

 « Cette conscience est une conscience critique. Le rire matérialiste est un rire démystificateur, qui s’en prend aux croyances, illusions et préjugés courants, dénonce les songes, sornettes et élucubrations des mages mystiques ou constructeurs de systèmes, la complicité des matérialistes entre eux, c’est celle qui unit les esprits libérés de tous ces prestiges pour en appeler contre eux, sinon à la conscience commune, du moins à la conscience lucide et rationnelle. Aussi le matérialisme, s’il n’est pas toujours révolutionnaire, […] a toujours un caractère subversif et réducteur des idées reçues. La continuité critique inhérente à la tradition matérialiste s’exprime en particulier dans le recours à un arsenal d’arguments opposés aux hiérarchies idéalistes de type religieux ou philosophiques.[17] » 

C’est effectivement ainsi, généralement, que les matérialistes se justifient : en critiquant les positions des autres. Et sans les religions, le moulin des matérialistes serait à peu près à sec. Mais, c’est un petit trop facile ; il ne manque pas d’imbéciles pour adopter une position ou une autre, il ne suffit pas de critiquer ses adversaires pour justifier sa propre position. Il y a peu de temps encore, il ne manquait pas de sots pour être marxistes ; était-il suffisant de les critiquer pour justifier une position spiritualiste ? Les matérialistes se contentent très souvent d’une telle critique ; et à partir d’elle, semblent considérer le matérialisme comme une évidence. J’approuve sans réserve cette volonté de démystification. Mais je ne vois pas le moins du monde pourquoi les matérialistes devraient s’en attribuer le monopole. Que nombre de personnes que l’on appelle “ croyants ” pratiquent volontiers la mystification, certes, mais cette façon de faire n’est en rien l’apanage des spiritualistes, les matérialistes la pratiquent tout autant. Cette façon de se présenter comme des démystificateurs contre ceux d’en face qui seraient les seuls mystificateurs, est déjà en soi une pure mystification. Je montrerai plus loin que les matérialistes ne s’arrêtent d’ailleurs pas à ce type de mystification. Voici encore ce que dit Comte Sponville citant Althusser :

 « toute philosophie qui se prend au sérieux est une imposture idéologique, explique-t-il, contre quoi il s’agit "de ne plus se raconter d’histoires", et c’est la seule "définition" du matérialisme à laquelle il reconnaisse tenir. Je suis comme Clément Rosset je trouve cette définition excellente […] En vérité ce n’est pas une définition du tout […] Mais elle dit bien l’esprit du matérialisme.[18] »

Il faut dire qu’ils ont derrière eux une longue tradition de lucidité. Déjà, dans leur jeunesse, ils n’étaient pas dupes de la propagande des sales capitalistes qui avaient poussé la perversion jusqu’à nous faire croire qu’il y avait des camps de concentration en Union Soviétique. Mais j’ai trouvé intéressante cette redéfinition du matérialisme. Elle m’a permis de me rendre compte que j’étais matérialiste bien avant eux ; au moins par l’esprit. Quant à la lettre, c’est une autre histoire. Et si nous sommes d’accord sur l’esprit, c’est l’essentiel, nous pourrons discuter de la lettre.

Il est tout de même réconfortant de voir que leur séjour au PC leur a au moins servi à se décider fermement à ne plus se raconter d’histoires. Il est vrai qu’avec les mensonges éhontés et les logorrhées verbales qui ont cours dans cette vénérable institution, il y a de quoi en être vacciné. Toutefois, j’ai trouvé un peu saumâtre que des personnes qui ont su à ce point se bercer de rêves et d’illusions prétendent avec une telle assurance qu’elles ne sont pas dupes et nous prennent, même si c’est gentiment, pour des imbéciles ou des illuminés. Moi aussi j’ai été communiste, il faut dire qu’il y en avait dans mon biberon (tout compte fait, j’aurais préféré du calva, c’est beaucoup moins nocif). Mais je n’ai pas attendu Soljenitsyne pour accepter d’entendre parler du Goulag ; à seize ans je ne nourrissais déjà plus d’illusions sur le paradis soviétique. Faut-il penser maintenant que c’est à chacun son tour d’être dupe et qu’aujourd’hui les rôles se sont inversés ? Ou devons-nous penser qu’ils auront été dupes du marxisme et du communisme jusqu’au trognon, et que leur égarement se sera étendu jusqu’à la validité des notions fondamentales ?

Les matérialistes ont sans doute un certain côté démystificateur. Mais reste à savoir s’il convient réellement de le mettre à leur crédit. En effet, ce qu’ils démystifient ce sont surtout les idées des autres, c’est un petit peu facile ; mais surtout, vis-à-vis de leur propre pensée, nous allons voir que leur attitude est généralement une mystification qui n’a rien à envier à celle dont leurs adversaires sont coutumiers.

La grande peur des bien-pensants. [19]

Ainsi, les matérialistes sont des esprits forts, à qui on ne la fait pas. C’est au moins l’idée qu’ils aiment à avoir d’eux-mêmes. Mais que faut-il en penser ? J’ai souvent observé comment nombre de matérialistes sont terriblement gênés quand il est question de phénomènes qui, selon eux, sont censés ne pas exister. On comprendrait qu’ils trouvent ennuyeux de discuter de choses qui n’existent pas ; mais pourquoi cette gêne, pourquoi cette peur, assez facile à observer ? Ils font souvent penser à Mme Du Deffand qui disait : « Je ne crois pas aux fantômes mais j’en ai peur ». Mais mon témoignage à ce sujet peut sembler suspect. Heureusement, je ne suis pas le seul à avoir remarqué la faiblesse de nos esprits forts. Et là encore, il est intéressant de faire intervenir Martino qui a, comme moi, observé cette peur :

« J’ai écrit, pour finir, que les « machos » scientistes m’agaçaient. C’est vrai que j’en ai rencontré beaucoup de ces « messieurs », leur virilité bien soulignée par une barbe épaisse, mais d’autres glabres aussi qui se mettaient à gigoter dans tous les sens, comme si on leur faisait des propositions malhonnêtes, comme si leur zizi risquait de leur tomber dans la culotte simplement parce que l’on avait envisagé l’hypothèse de perceptions extra sensorielles. N’était-ce pas disproportionné ?

À la seule évocation de la voyance ou de la prémonition, ils devenaient tout rouge, agressifs et je me souviens de l’un d’entre eux qui ne me laissait pas placer un mot et à qui, au bout d’un moment, je fus obligé de dire, « Non mais attendez deux secondes, ça ne mord pas ! » pour qu’il s’arrête enfin saisi par cette évidence. Ils clamaient tous qu’il n’était pas question pour eux de « se faire avoir », que tous ces charlatans pouvaient « baiser » qui ils voulaient mais pas eux. Je me croyais fragile mais je découvrais avec stupeur que ma fragilité n’était rien en comparaison de leur fondamentale insécurité. Dieu qu’ils avaient peur ! Dieu qu’ils se sentaient en danger, menacés dans leur intégrité.

En fait […] il semblerait que d’un mélange insupportable de peur et de désir naisse une angoisse profonde, celle d’avoir la révélation forcément tragique d’une autre dimension, de l’intelligence ou du plaisir ; de découvrir, à l’image du syndicaliste de Last exit to Brooklyn sa vraie nature ; de s’apercevoir que l’on n’était pas celui que l’on croyait, de se réveiller « autre », ni ange ni bête, ni dieu ni démon, ni homme ni femme […] Pas aussi « rationaliste » qu’on pensait l’être […]

Ce genre de réaction qui me paraissaient un peu hystériques, terriblement défensives, n’étaient d’ailleurs pas l’apanage des hommes.[20] » 

 Nous verrons plus loin d’autres réactions qui rendent leur adhésion au matérialisme extrêmement suspecte. Bien entendu, ces attitudes irrationnelles et émotives ne sont pas l’apanage des matérialistes. Et la plupart d’entre nous manifestent de telles réactions quand leurs idées les plus fondamentales sont remises en cause. Ces réactions émotionnelles sont, sans doute normales, mais, ce qui l’est moins, c’est de faire si peu d’efforts pour tenter de les dépasser. Mais, la sottise propre aux matérialistes, au moins à la plupart d’entre eux, c’est de croire que ce sont les autres qui manifestent de telles réactions, alors qu’eux-mêmes seraient guidés par la raison.

Les matérialistes n’ont pas l’air de se rendre compte que les raisons que nous pourrions avoir de n’être pas matérialistes sont certainement beaucoup moins débiles qu’ils ne le pensent, ainsi que de la précarité de leur propre position. La réalité est passablement différente de ce qu’il pense, en particulier, ils sont généralement incapables d’aborder la question de la validité du matérialisme rationnellement. Et pour ma part, je n’ai jamais rencontré aucun matérialiste avec lequel je puisse aborder cette question. Le matérialisme aurait-il reçu une justification qui exercerait une contrainte logique telle que celui qui ne l’adopterait pas ne le devrait qu’à son irrationalité ou à sa mauvaise foi ? C’est ce qu’ils ont l’air de croire. L’attitude des matérialistes peut se justifier si le matérialisme est une idée établie et qu’il appartient alors de montrer où le raisonnement est en défaut à ceux qui le contestent. Nous allons voir ce que pourrait être un tel raisonnement et ce qu’il peut valoir. Plus exactement, ce que devrait être une attitude correcte, de la part des matérialistes, envers celui-ci.

Comment le matérialisme pourrait-il se valider ?

Sartre a sans doute inventé la seule preuve qui ait jamais été trouvé de l’inexistence de Dieu : « L’idée de Dieu est contradictoire.[21] » Nous avions déjà la preuve ontologique de l’existence de Dieu. Maintenant, grâce à Sartre, nous avons la preuve ontologique de son inexistence. Pour ceux qui ne s’en contentent pas, comment le matérialisme pourrait-il se valider ?

Il faut voir que le matérialisme est une affirmation négative et ainsi ne peut pas se prouver. La négativité de son affirmation rend impossible toute validation positive. Dieu ou l’âme, s’ils existent, peuvent avoir un effet ; mais ce qui n’existe pas ne peut donner lieu à aucun effet. En revanche, si le matérialisme est faux, il est peut-être possible de prouver sa fausseté. On pourrait penser que ce caractère négatif en fait une des idées les plus métaphysiques qui soient ; et cela a souvent été dit. En fait il n’en est rien, et son rapport à l’expérience est seulement différent ; il est négatif et non pas positif.[22] Ce caractère négatif ne l’empêche pas de pouvoir être, éventuellement, une idée parfaitement légitime. Encore faut-il qu’il acquière cette légitimité par une démarche le validant et qui corresponde au caractère même de son affirmation. Par légitime, je ne veux pas dire vrai ; cela signifie ici que cette idée aurait été obtenue au terme d’une démarche dont il n’y aurait rien à redire.

Les matérialistes, parfois, sont conscients du caractère négatif de leur affirmation et déplore qu’il ne puisse pas se prouver. Il le montre également en tentant de se valider par la critique des positions spiritualistes et ils ne peuvent pas faire autrement. Certains ont eu le culot d’intituler le compte rendu d’un colloque « Le matérialisme et ses détracteurs ». Comme si c’était les spiritualistes qui étaient dans la position de détracteurs.

Mais en fait, il semble qu’assez peu de matérialistes aient compris que le matérialisme n’a pas de fondement positif possible. Mais en fait, la plupart semblent croire qu’il a été fondé positivement par un raisonnement qui leur semble incontournable bien qu’ils soient incapables de nous le présenter. En prime, ils ont ainsi l’avantage que ce raisonnement échappe complètement à la critique puisqu’il n’existe pas.

Le matérialisme est parfaitement légitime s’il est possible de rendre compte, dans son cadre, de façon satisfaisante, de ce que nous pouvons observer. Il n’y aurait en effet aucune raison d’affirmer l’existence de quelque chose qui ne se manifesterait en aucune manière. Le matérialisme correspond à l’affirmation suivante : “ Il n’est pas nécessaire de supposer l’existence de quelque chose au-delà de ce que nous observons à l’aide de nos sens (ou de leur prolongement), car les propriétés de la matière sont suffisantes à rendre compte de ce que nous observons. Il n’y a donc pas lieu de supposer l’existence de quelque chose d’autre, puisque ce quelque chose ne se manifeste en aucune manière. ”

Si cela est, le matérialisme est une idée parfaitement légitime ; bien qu’en toute rigueur on ne pourrait pas considérer qu’il soit prouvé. Ainsi, le matérialisme, pour se valider, doit rendre compte :

* De l’existence des choses.

* De leurs propriétés.

* De l’existence de l’Univers.

* De l’existence des conditions de possibilités (de l’existence de ces choses).

Ne vous méprenez pas, je ne demande pas aux matérialistes d’expliquer tout. De même que nous ne leur demanderons pas de prouver leur idée ; puisque par nature elle est improuvable. Nous ne leur demanderons pas non plus de prouver leurs théories explicatives. Mais nous réclamerons au moins que ces théories ne soient pas invalidées par l’expérience et nous leur demanderons donc de les mettre à l’épreuve de l’observation. Si nous ne leur demandons pas d’expliquer tout, nous leur demanderons que rien de ce que nous pouvons observer ne soit inexplicable dans ce cadre. En termes poppériens, qu’elle ne soit pas falsifiée. Pour parler plus simplement, puisque le caractère même de l’affirmation matérialiste l’empêche de pouvoir se prouver, la seule voie pour le valider consiste à l’éprouver à l’aune de l’observation. Que devons-nous penser de la manière dont le matérialisme rend compte de la réalité observable ?

À propos de l’existence des choses : Le darwinisme.

Tout d’abord, l’habitude a été prise de renommer la théorie darwinienne et de l’appeler “ théorie synthétique de l’évolution ”. Je ne suivrais pas cette mode, cette nouvelle dénomination ne me paraît pas pertinente. Elle ne correspond à aucun changement fondamental dans la théorie. Le darwinisme consiste à dire que les mutations et la sélection naturelle sont suffisantes pour expliquer l’évolution. La théorie synthétique ne dit rien de plus. Des concepts nouveaux ont bien sûr été intégrés au darwinisme, mais non des concepts fondamentaux.

L’existence dont le matérialisme doit rendre compte, en premier lieu, est évidemment celle des êtres vivants. Sans la sélection naturelle, il ne serait pas possible d’en rendre compte par le hasard uniquement. Ainsi, le matérialisme manquait de crédibilité avant qu’il ait pu produire une explication de la vie. Mais le darwinisme est-il une théorie satisfaisante ? La théorie darwinienne a une immense importance sur le plan “ métaphysique ”. Elle est en effet la seule théorie qui soit compatible avec le matérialisme. L’autre théorie, le lamarckisme a perdu toute crédibilité. Michael Denton a fort bien perçu l’immense enjeu philosophique de cette théorie. Voici ce qu’il dit, dans cette citation dont vous voudrez bien me pardonner la longueur :

 « Ernst Mayr fait les remarques suivantes :

 La théorie de la relativité d’Einstein ou la théorie quantique de Heisenberg ne risquait pas d’avoir beaucoup d’effet sur les convictions personnelles de tout un chacun. La révolution copernicienne ou la vision newtonienne de l’univers exigeait une certaine révision des croyances traditionnelles. Mais aucune de ces théories physiques n’a soulevé autant de questions concernant la religion et l’éthique que la théorie darwinienne de l’évolution par sélection naturelle.

La philosophie, l’éthique scientifique de l’homme occidental moderne est fondée dans une large mesure par la revendication centrale de la théorie darwinienne, à savoir que l’humanité n’est pas née d’une intention créatrice divine, mais d’un processus complètement aveugle de sélection de forme moléculaire aléatoires. L’importance culturelle de la théorie de l’évolution est donc incommensurable, car elle constitue la pièce maîtresse, le couronnement de la vision naturaliste du monde ; elle représente le triomphe final de la thèse séculière qui, depuis la fin du Moyen-Âge, a évincé la vieille cosmologie naïve de la Genèse dans l’esprit de l’homme occidental.

Notre siècle serait incompréhensible sans la révolution darwinienne. Les courants sociaux et politiques qui ont balayé le monde au cours des quatre-vingts dernières années auraient été impossibles sans sa sanction intellectuelle. Alors qu’au siècle précédent, c’est le succès croissant des idées laïques qui ouvrit la voie à l’acceptation du concept d’évolution, n’est-il pas ironique de penser qu’aujourd’hui c’est, peut-être, la vision darwinienne de la nature qui est avant tout responsable de l’agnosticisme et du scepticisme de notre temps ; ce qui fut autrefois une déduction du matérialisme est devenu son fondement.

L’influence de la théorie de l’évolution dans des domaines très éloignés de la biologie est un des exemples les plus spectaculaires de l’histoire, il illustre comment une théorie hautement spéculative, dépourvue de preuves scientifiques réellement solides, peut réussir à façonner le mode de pensée d’une société toute entière et à dominer les perspectives d’une époque. Compte tenu de sa portée historique, des transformations morales et sociales engendrées dans la pensée occidentale, on aurait pu espérer que la théorie darwinienne serait en mesure de fournir une explication exhaustive et entièrement plausibles à tous les phénomènes biologiques — depuis l’origine de la vie, en passant par toutes ses manifestations, jusqu’à l’intellect de l’homme. Le fait qu’elle ne soit ni tout à fait plausible ni exhaustive est très préoccupant. On aurait pu s’attendre qu’une théorie aussi capitale, une théorie qui a littéralement changé le monde, soit autre chose qu’une spéculation métaphysique, qu’un mythe.

En fin de compte, la théorie darwinienne de l’évolution n’est ni plus ni moins que le grand mythe cosmogonique du XX ème siècle. Comme la cosmologie de la Genèse qu’elle a remplacée, comme les mythes antiques de la Création, elle satisfait au même besoin psychologique profond qui […] a motivé tous les fabricants de mythes cosmogoniques du passé, le besoin d’une explication de l’origine du monde qui embrasse toute la réalité.

En dépit du prestige de la théorie de l’évolution et des efforts intellectuels considérables dépensés pour enfermer les systèmes vivants dans les limites de la pensée darwinienne, la vérité est que la nature refuse de se laisser emprisonner. En dernière analyse, on en sait encore très peu sur la façon dont apparaissent les nouvelles formes de vie. Le « mystère des mystères » — l’origine d’êtres nouveaux sur Terre — est toujours aussi énigmatique qu’à l’époque où Darwin embarquait sur le Beagle.[23] » 

Le darwinisme peut être considéré comme parfaitement établi pour ce qui est de la micro-évolution ; mais le passage à la macro-évolution demeure, et ce depuis Darwin, problématique. Il est possible que demain il résolve ses problèmes, mais aujourd’hui ce n’est toujours pas fait.

Le darwinisme est vrai. Les darwiniens ont beau jeu de le montrer. Mais le problème qu’ils ne semblent pas voir, est qu’il ne suffit pas de montrer qu’il est vrai, mais il faut montrer qu’il est suffisant. Autrement dit, qu’il n’existe pas d’observation dont le darwinisme ne parviendrait pas à rendre compte. Le darwinisme est en effet clairement corroboré par nombre d’observations et la preuve de sa validité n’est plus à faire. Mais il doit encore montrer, surtout s’il veut servir d’argument en faveur du matérialisme qu’il n’est pas invalidé par certaines observations. Et il faut voir que c’est une théorie extrêmement ambitieuse. Elle ne doit pas seulement expliquer la structure des êtres vivants, mais aussi la part innée de leur comportement. Il est possible que le monde vivant soit beaucoup trop complexe pour que l’on puisse prouver que la théorie est suffisante. Mais si elle est insuffisante, il est aussi extrêmement difficile de le prouver. Les darwiniens peuvent presque toujours imaginer des scénarios possibles compatibles avec le darwinisme. Et si ces scénarios ne sont pas prouvés, ils peuvent au moins faire barrage aux arguments que l’ont peut avancer à son encontre.

Les scientifiques admettent souvent cette idée de Karl Popper qu’une théorie pour être scientifique doit être falsifiable, et doit évidemment avoir supporté l’épreuve d’une tentative de falsification. Ce n’est pas mon idée du caractère de scientificité, comme je le montre dans ce texte, mais c’est très souvent la leur. Mais ils se gardent bien de le mettre en pratique, c’est à dire de rechercher des observations qui seraient susceptibles de l’invalider. Ils se contentent d’apporter des preuves de sa validité alors que le problème n’est pas là. Il ne s’agit pas de le valider, mais de voir s’il n’est pas invalidé. Or, il se trouve qu’il y a bien des observations qui ne cadrent pas avec le darwinisme. À commencer par les découvertes de la paléontologie, qui montre que les espèces apparaissent brusquement dans les couches fossiles, restent stables, et disparaissent tout aussi brusquement, schéma qui ne concorde guère avec le darwinisme. Pour une théorie qui est censée expliquer l’évolution, ne pas s’accorder avec ce que l’on observe de cette évolution, est peut-être un peu gênant. Michael Denton a élaboré une critique du darwinisme dont je ne sais pas ce qu’il convient d’en penser, mais voici sa conclusion :

 « Quelle que soit notre opinion sur le statut actuel de la théorie darwinienne, quelles que soient les raisons de son attrait incontestable ou la réalité de son état de crise, il est une chose certaine, après un siècle d’efforts intensifs, les biologistes n’ont pas réussi à lui apporter une quelconque validation significative. De fait, la nature n’a pas été réduite au continuum exigé par le modèle darwinien et le hasard n’est pas non plus devenu plus crédible en tant qu’agent créateur de la vie.[24] » 

Vous pourrez trouver aussi une critique du darwinisme dans l’ouvrage de Jean Staune Notre existence a-t-elle un sens ?[25] Je ne sais pas quoi penser du darwinisme, ni de sa critique. Les darwiniens n’ont pas vraiment l’air de se rendre compte à quel point il y a des gens pour lesquels la proposition selon laquelle l’horloge du vivant pourrait fonctionner sans horloger semble toujours aussi ahurissante. Même quand on a une conception de la vie très mécaniste, comme c’est le cas de M. Denton, il n’en reste pas moins que c’est une mécanique absolument extraordinaire ; et l’idée que cette mécanique ait pu se fabriquer toute seule reste une affirmation a priori absolument invraisemblable. Sans la sélection naturelle, c’est une idée parfaitement ridicule. Mais même avec elle, il ne s’ensuit pas pour autant qu’elle aille de soi. Et, comme disait Laplace : « Le poids de la preuve doit être en rapport avec l’étrangeté des faits. ». Ce qui n’est peut-être pas le cas. La contrainte logique et observationnelle est-elle réellement si forte que celui qui refuserait le darwinisme ne le devrait qu’à ses préjugés et à sa mauvaise foi ?

Il serait présomptueux de la part d’un non-spécialiste de prendre position sur ce problème ou de préjuger de l’avenir du darwinisme. Le monde vivant est extraordinairement complexe et un tel jugement réclame une connaissance approfondie. Il n’existe pas de véritable spécialiste du darwinisme, ce qui est dommage. Le darwinisme est une théorie trop importante et cette absence de spécialiste manque. Il faut dire que le darwinisme est une théorie très vaste. Pour en parler correctement, il faudrait connaître sérieusement la biochimie, la paléontologie, la zoologie, le comportement des animaux, la génétique, la dynamique des populations et même la botanique, ça fait beaucoup pour un seul homme. Beaucoup trop sans doute, il faudrait donc organiser des études collectives réunissant tous ces spécialistes. Encore faudrait-il qu’ils aient l’esprit ouvert et sachent laisser de côté leur présupposé ontologique, c’est vraiment beaucoup demander dans le monde où nous vivons.

Les darwiniens et les non-darwiniens se reprochent mutuellement d’avoir pris leurs positions en fonction de présupposés philosophiques. Et il semble qu’ils ont tous deux raisons. Compte tenu des difficultés auxquelles la théorie se trouve confrontée, elle ne peut pas être considérée comme une théorie scientifique (au sens où elle serait garantie par la science), mais seulement comme une hypothèse (du point de vue de sa suffisance). Ou plutôt ma position est que je la considère aujourd’hui comme ni validée, ni invalidée. Et je doute beaucoup que ceux qui la considèrent comme validée, ou invalidée, ait pu prendre leur position d’une manière détachée de leur présupposés philosophiques.

Les physiciens n’arrêtent pas d’essayer de casser leurs théories en imaginant des expériences qui pourraient les mettre en défaut. Mais quand quelqu’un essaie de mettre en défaut le darwinisme, nombre de biologistes, crient au scandale. De quel côté est-la science ? Mais voici ce que dit Pierre Thuillier :

 « P. Thuillier : Quitte à simplifier un peu, disons qu’il faut admettre que des processus physico-chimiques peuvent fournir l’explication ultime des phénomènes vitaux. Ce qui n’est pas évident pour tout le monde. Il serait possible, je pense, de montrer que des présupposés de ce genre sont partout présent dans les sciences biologiques. De ce point de vue, le néodarwinisme a aujourd’hui une grande importance, même s’il est critiqué. Car il constitue une sorte de philosophie biologique très large qui fournit de grands axes de recherche en embryologie, en génétique, en écologie, etc.

E. Noël : Mais les scientifiques seraient-ils satisfaits de vous entendre parler de « philosophie » ? !

P. Thuillier : Peut-être pas … Car ils se méfieraient. Or, en fait, la recherche scientifique ne se déroule pas dans le vide. Il faut avoir des idées, des hypothèses qui guident le travail. Mais les scientifiques n’aiment pas toujours en parler. Ils trouvent qu’il est indiscret, en quelque sorte, de les interroger là-dessus. S’ils sont un peu méfiants, s’ils n’aiment pas donner un jugement simple sur le « darwinisme » en général, c’est peut-être parce que le système darwinien est trop vaste, trop ambitieux : il se présente presque comme une philosophie, justement. Pour certains esprits positifs, il est plus raisonnable de s’en tenir à des discours plus précis, plus « expérimentaux » […]. Malgré les incertitudes, je crois que la solution, si elle doit être trouvée, sera trouvée du côté du néodarwinisme. Il me paraît plus vraisemblable et plus intéressant de croire que des processus naturels ont fait émerger la vie, puis formé les espèces. Je préfère cela aux pseudo-explications par Dieu ou par je ne sais quels « principes vitaux ». Mais c’est un choix philosophique, et il faut le dire clairement.[26] » 

Malheureusement, tout le monde n’est pas aussi honnête que Thuillier pour le reconnaître. Il faut voir qu’elle est la seule théorie compatible avec le matérialisme. Et il est clair aussi que la plupart des biologistes ne l’acceptent, ou ne la refusent, qu’en fonction de présupposés philosophiques. Mais du coup, elle ne peut plus servir ni de validation, ni d’invalidation, au matérialisme. La seule attitude correcte, de la part d’un darwinien, est celle de Thuillier. C’est à dire qu’au fond il n’est pas matérialiste parce que darwinien, mais darwinien parce qu’il est matérialiste.

Soit on prend position en faveur du darwinisme en fonction de ses présupposés métaphysiques, et dans ce cas le darwinisme ne peut plus servir d’argument au matérialisme. Soit on est capable de prendre position en sa faveur indépendamment de ses présupposées métaphysiques (mais qui l’est ?) et alors seulement le darwinisme peut servir d’argument au matérialisme. Bien des domaines de la science, comme le darwinisme, sont lourdement grevés par le principe méthodologique matérialiste. Et le darwinisme peut-être plus que toute autre théorie. Il me faut l’examiner ici.

Le matérialisme méthodologique, réponse à Lecointre

Pour en parler, je partirais du texte de Guillaume Lecointre que vous pourrez consulter en cliquant ici. La position de Lecointre est intéressante pour plusieurs raisons. Elle représente un excellent exemple, je dirais presque dans sa pureté, de l’escroquerie intellectuelle sur laquelle repose la pensée de notre époque, tout au moins la pensée matérialiste dominante. Cette escroquerie consiste à nous faire croire que c’est par une attitude intellectuellement neutre et sans parti pris qu’elle est parvenue au matérialisme. La “ pureté ” de la position de Lecointre (elle est claire et complète) permet de mettre plus facilement à jour cette escroquerie. Son texte est d’autant plus intéressant qu’il ne peut pas être considéré comme représentant une position isolée, puisqu’il est publié sur le site du CNRS. Voyons tout d’abord :

 « Nous n’expérimentons sur le monde réel que parce que nous nous posons des questions. Si ce qui est à découvrir est déjà écrit, nous n’avons d’emblée qu’une parodie de science. Ceci se produit chaque fois qu’une force extérieure à la science lui dicte ce qu’elle doit trouver. » (p. 1)

La science doit être ontologiquement et philosophiquement neutre, nous sommes entièrement d’accord là-dessus. C’est même pourquoi nous pouvons nous étonner de l’insistance avec laquelle Lecointre défend le matérialisme méthodologique. Il pense pouvoir préserver une neutralité philosophique tout en imposant le matérialisme méthodologique. Nous allons voir ce qu’il faut en penser.

Nombre de scientifiques semblent beaucoup craindre ce non-respect du matérialisme méthodologique. Ce sont toujours des matérialistes qui défendent, parfois avec bec et ongles, le matérialisme méthodologique en science (je ne connais pas d’exception). Mais on peut se demander pourquoi. Craignent-ils que le matérialisme ontologique finisse par être invalidé si la science renonçait au matérialisme méthodologique ?

Si j’étais un matérialiste convaincu, il me paraît clair que je penserais que la science doit abandonner son matérialisme méthodologique afin de démontrer que le spiritualisme est faux. Elle ne pourrait le faire qu’à cette condition. Car, même quand elle semble valider le matérialisme, on peut toujours penser que c’est à cause de son principe matérialiste méthodologique. Mais nombre de scientifiques ne semblent pas l’entendre pas ainsi.

La défense du matérialiste méthodologique se fait bien sûr au nom d’une défense de la science. Mais comment se fait-il que les matérialistes soient les seuls à juger nécessaire ce matérialisme méthodologique pour la défense de la science ? Les scientifiques spiritualistes aussi défendent la science, mais ils ne font tout au plus qu’accepter, sans défendre, ce matérialisme méthodologique. Les scientifiques spiritualistes préféreraient voir la science prendre en compte l’ensemble de l’expérience humaine et ainsi rester philosophiquement neutre. Ils ont effectivement beaucoup de mal à comprendre, c’est le moins que l’on puisse dire, comment la science peut préserver sa neutralité philosophique en adoptant le matérialisme méthodologique.

Or, Lecointre prétend que si des scientifiques spiritualistes veulent voir la science abandonner le matérialisme méthodologique, ce n’est pas pour préserver sa neutralité, mais au contraire pour mettre la science au service du spiritualisme. Voici ce qu’il dit :

 « C’est en ce sens qu’on ne saurait demander à la science, comme le font les spiritualistes, de servir sur commande une posture philosophique, quelle qu’elle soit. » (p. 1)

C’est tout de même assez surprenant. La démarche de Lecointre est assez clairement motivée par la tentative d’échapper à la critique constante que font les spiritualistes et qui voient dans le matérialisme en science une attitude dogmatique. Il va même jusqu’à retourner la critique et reprocher aux spiritualistes de vouloir faire servir la science à leur position philosophique. Mais il faut tout de même voir qu’il y a une asymétrie. Les spiritualistes ne réclament jamais le remplacement du matérialisme méthodologique par un spiritualisme méthodologique ; ils réclament la neutralité de la science du point de vue philosophique. Pour cela ils considèrent que la science doit abandonner son principe matérialiste méthodologique. Ce qui paraît logique. Mais Lecointre réussi à renverser complètement cette logique, et affirmer à peu près le contraire. On devine déjà qu’il doit falloir tenir des raisonnements assez scabreux pour y parvenir, ou tout au moins à faire semblant. Son raisonnement sera effectivement assez facile à démonter. De plus, après avoir fait ce reproche, cela n’empêche nullement Lecointre, sans aucun complexe, de vouloir faire servir la science à la défense du matérialisme ontologique.

Mais avant d’examiner plus avant sa position, je veux remarquer que la défense de Lecointre du matérialisme méthodologique en dehors du fait qu’elle est très discutable, est passablement superflue. En effet, les scientifiques l’adoptent. Ils l’adoptent par la pression sociologique, même quand ils ne sont pas matérialistes et quand bien même ils ne sont pas d’accord avec ce principe méthodologique. Tout simplement, parce que c’est plus prudent pour leur carrière. C’est même nécessaire à leur carrière. D’ailleurs, ce n’est pas seulement valable pour les scientifiques. Un professeur de philosophie spiritualiste n’a pas trop intérêt à le montrer. On dirait que le principe méthodologique matérialiste a débordé du domaine de la science pour envahir celui de la philosophie, sans pour autant n’avoir reçu aucune validation sérieuse. Voici ce que dit Lecointre :

 « D’ailleurs, il existe bien des scientifiques qui sont irréprochables dans leur métier et qui ont pourtant choisi pour leur vie privée des options métaphysiques incompatibles avec un matérialisme philosophique. Par ailleurs, libre à certains philosophes de s’inspirer des contraintes inhérentes au matérialisme méthodologique des sciences pour conforter un matérialisme philosophique ; mais cela ne concerne pas la science dans ses méthodes ni dans son projet collectif de construction de connaissances objectives. » (p. 4)

« irréprochables dans leur métier » cela veut sans doute dire aux yeux de Lecointre qu’ils respectent le matérialisme méthodologique. Mais peuvent-ils vraiment faire autrement ?

Maintenant, comment procède Lecointre ? Sa démarche repose sur trois points :

1) C’est au nom d’un principe prétendument logique : le principe de parcimonie, que le matérialisme méthodologique doit être accepté en science.

2) L’adoption du matérialisme méthodologique étant faite au nom d’un principe logique, et non pas d’une position ontologique, cela permet de prétendre que la science est philosophiquement neutre.

3) La science étant prétendument philosophiquement neutre, les philosophes sont invités à prendre en compte les données de la science.

C’est le premier point qui est important, c’est sur lui que repose les autres. Bien évidemment, on ne peut pas imposer en science un matérialisme méthodologique au nom d’un matérialisme ontologique. Sinon, la science n’est plus neutre et ne peut plus rien dire par rapport à l’ontologie. Et réciproquement, si on veut lui faire dire quelque chose sur le plan ontologique, il faudrait qu’elle renonce au matérialisme méthodologique. Mais il y aurait évidemment un risque à courir, c’est que la science invalide le matérialisme ontologique. Ainsi, si l’on veut que la science valide (ou fasse semblant de valider) un matérialisme ontologique sans prendre de risque, il faut imposer ce matérialisme méthodologique au nom de tout autre chose qu’un matérialisme ontologique. Comment peut-on faire cela ? C’est assez simple, puisqu’on ne peut l’imposer au nom d’une position ontologique, on ne peut le faire qu’au nom de la logique. Voyons si c’est possible, mais lisons d’abord ce qu’il dit :

 « Rationalité

Elle consiste simplement à respecter les lois de la logique et le principe de parcimonie. Aucune démonstration scientifique ne souffre de fautes de logique ; la sanction immédiate étant sa réfutation. L’universalité des lois de la logique, soutenue par le fait que les mêmes découvertes en mathématiques et en géométrie ont pu être faites de manière convergente par différentes civilisations, reçoit une explication naturaliste : elle proviendrait de la sélection naturelle. Les théories que nous acceptons sur le monde sont les plus économiques en hypothèses. Plus les faits sont cohérents entre eux et moins la théorie qu’ils soutiennent a besoin d’hypothèses surnuméraires non documentées. Les théories les plus parcimonieuses sont donc les plus cohérentes. La parcimonie est une propriété d’une théorie ; elle n’est pas la propriété d’un objet réel. » (p. 1)

Le premier point consiste donc à accorder en science la primauté à la logique. Mais en science, ce n’est pas la logique qui est le critère premier des raisonnements et encore moins le principe de parcimonie, mais l’observation. Si deux observations nous paraissent logiquement contradictoires, il ne s’agit pas de récuser l’une ou l’autre au nom de la logique, mais d’essayer de comprendre comment nous pouvons logiquement les tenir ensembles. Ce qui est d’ailleurs arrivé quantité de fois dans l’histoire des sciences. Un exemple ancien et célèbre est le paradoxe de Zénon d’Élée, qui date même d’avant la constitution de ce que l’on appelle aujourd’hui la science. Faire passer la logique avant le réel, pour Zénon, cela aurait consisté à croire qu’Achille ne pourrait jamais rattraper la tortue, ce que bien évidemment il ne croyait pas. De plus, le premier critère pour juger d’une théorie n’est pas la logique, mais ce sont toujours les données factuelles. Le meilleur raisonnement n’est pas celui qui satisfait le mieux à la logique, et encore moins à la parcimonie, mais celui qui rend le mieux compte de l’ensemble des observations. La réalité prime toujours sur la logique, et a fortiori sur le prétendu principe de parcimonie.

L’inversion du rapport entre le réel et la logique est déjà, par lui-même, extrêmement suspect. En effet, pour mettre la science au service d’une idéologie il faut commencer par inverser ce rapport. C’est-à-dire commencer par juger des théories scientifiques au nom de principe philosophique et ensuite seulement les confronter au réel. On a observé une telle inversion de ce rapport dans le marxisme. Les théories devaient d’abord servir les objectifs du marxisme et ensuite seulement le réel avait droit à la parole. Mais la neutralité philosophique exige que le réel soit toujours le critère premier.

Après avoir inversé ce rapport, le second pas consiste à intégrer un critère au nom duquel les théories scientifiques seront jugées. Ce second pas trahit la motivation. La simple inversion du rapport ne révèle pas au nom de quoi on veut asservir la science, mais le second point on révèle forcément la finalité de ce renversement. Voyons comment Lecointre procède pour ce second pas.

Il consiste à intégrer à la logique le principe de parcimonie. Le non-respect du principe de parcimonie est vu comme une faute de logique : « Elle consiste simplement à respecter les lois de la logique et le principe de parcimonie » et aussi « Les théories les plus parcimonieuses sont donc les plus cohérentes. » Ce principe de parcimonie est donc perçu comme faisant partie intégrante de la logique. Ce qui est évidemment faux. Je ne connais guère la logique, mais je ne crois pas qu’il existe un seul traité de logique qui fasse du principe de parcimonie un principe logique. Et si en science, on préfère la réalité à la logique, on la préfère aussi, et à plus forte raison, au principe de parcimonie. Nous aurions plutôt pensé que la première qualité d’une théorie scientifique n’est pas d’être économe des notions auxquelles elle fait appel, mais d’être en concordance avec l’observation.

Il existe en mathématiques quelque chose qui ressemble à un principe de parcimonie. Les mathématiciens ont, le plus souvent, le choix entre plusieurs raisonnements pour parvenir à un même résultat. Ils choisissent toujours le plus simple non seulement en raison de sa simplicité, mais aussi de son élégance. Mais il est clair que le choix premier est toujours la logique. Quand on fait ce choix de la simplicité, c’est toujours entre plusieurs raisonnements qui sont logiquement équivalents. Et cette simplicité ne peut en aucune manière être mise en balance avec la logique. La logique prévaudra toujours sur la simplicité. Et le choix d’un raisonnement plus simple n’est jamais considéré comme un choix reposant sur un principe logique.

Toutefois, il y a ici une différence importante avec les mathématiques. Le principe de parcimonie ne concerne pas du tout la longueur ou la simplicité d’un raisonnement, mais les notions auxquelles il fait appel, c’est l’économie des hypothèses ou des notions.

En fait, ce principe de parcimonie ne pourrait, tout au plus, être invoqué que pour départager deux théories non pas logiquement équivalentes, comme en mathématiques, mais épistémologiquement équivalentes. C’est-à-dire qui rendent aussi bien compte l’une que l’autre de la réalité, puisque c’est toujours l’observation qui est première. Bien entendu, ces théories devant être également logiques. Cela existe. Dans ce cas, on parle de sous-détermination des théories par l’expérience. Cette expression technique est facile à comprendre. Cela signifie tout simplement que deux théories peuvent rendre compte de façon aussi satisfaisante l’une que l’autre d’un ensemble d’expériences et donc que l’expérience ne permet pas de les départager. C’est rare. Et il est possible que cela n’existe qu’en physique. La sous-détermination des théories par l’expérience est, semble-t-il, la seule chose qui pourrait à la rigueur justifier l’usage du principe de parcimonie. Mais en fait, si deux théories concurrentes rendent aussi bien compte l’une que l’autre des données factuelles, il est préférable de les conserver toutes les deux en attendant que des données supplémentaires puissent les départager. C’est même précisément en les conservant toutes les deux que la science peut préserver sa neutralité philosophique, surtout si ces théories ne sont pas philosophiquement neutres. Et cela signifie aussi que ce principe de parcimonie, loin d’être neutre, affecte de façon tout à fait directe la neutralité de la science.

En fait, je soupçonne que ce principe de parcimonie n’est pas la véritable raison. Qu’il n’est qu’une justification qui sert de masque ou de prétexte à la véritable raison. Elle consiste à dire que des entités non-matérielles seraient expérimentalement inaccessibles, et que seul ce qui concerne la matière est accessible. Celle-ci peut sembler a priori d’ailleurs beaucoup plus intéressante et plus correcte. D’ailleurs, la justification de Lecointre du matérialisme méthodologique passe aussi par là :

 « Matérialisme méthodologique

Tout ce qui est expérimentalement accessible dans le monde réel est matériel ou d’origine matérielle. Est matériel ce qui est changeant, c’est-à-dire ce qui est doté d’énergie. La science ne travaille pas avec des catégories par définition immatérielles (esprits, élans vitaux, transcendance, etc.) ; cela participe de sa définition. Il faut rappeler plusieurs points importants concernant le matérialisme. Il s’agit d’un matérialisme méthodologique, c’est-à-dire de conditions de travail. Dit autrement, ce qu’on appelle « science » depuis deux siècles ne peut appréhender du monde réel que ce qui est matériel ou manifestations sophistiquées relevant en dernière instance du monde matériel. » (p. 1)

Je pense que beaucoup ont l’impression que quand on fait référence à des entités non-matérielles on peut raconter absolument n’importe quoi et qu’aucune vérification n’est possible. Une telle justification semble beaucoup mieux, au moins en apparence, que ce principe de parcimonie. Mais bien que cela paraisse très logique et pertinent, nous pourrons faire deux critiques : l’une que c’est complètement faux et l’autre que c’est très spécieux.

La science explique des ensembles d’observations au moyen de concepts. Les observations ont une localisation spatio-temporelle. Les concepts explicatifs concernent des classes de phénomènes, et en tant que telles ils sont valables partout et tout le temps, ils ne sont pas localisés spatio-temporellement et sont donc inaccessibles à l’expérience. Les théories scientifiques rendent compte des données concrètes au moyen de concepts abstraits. Ce n’est pas seulement valable pour la science, évidemment, c’est le cas de tout concept. Quelque chose ayant une localisation spatio-temporelle ne peut jamais expliquer qu’un fait particulier lui-même localisé, pas une classe de phénomènes. Une théorie scientifique fait donc nécessairement appel à des concepts métaphysiques. Métaphysique signifiant ici qu’ils ne sont pas accessibles à l’expérience sensible, cela ne veut pas dire non-matériel ; ces concepts peuvent très bien faire référence à des propriétés de la matière. Et si les concepts explicatifs sont forcément “ métaphysiques ”, on ne voit pas pourquoi ils devraient être limités aux propriétés de la matière. Les meilleures théories ne sont pas les plus parcimonieuses, ni celles qui respectent le matérialisme méthodologique, mais celles qui rendent le mieux compte des observations, tout en restant logique, bien entendu. En somme Lecointre affirme donc que les théories scientifiques doivent obéir :

Premièrement à la logique, cette logique incluant le principe de parcimonie celui-ci justifiant le matérialisme méthodologique.

Secondement au réel.

Je pense, et normalement les scientifiques considèrent, que les théories scientifiques doivent obéir :

Premièrement au réel.

Secondement à la logique.

Et à rien d’autre. C’est seulement à cette condition que la science pourra préserver sa neutralité philosophique. Ce n’est quand même pas compliqué. Il faut développer des arguties assez scabreuses pour affirmer le contraire.

Quand le réel est au second plan c’est toujours le signe que la science est mise au service d’une idéologie. Car c’est évidemment le seul moyen. Si le réel est premier, on ne sait plus où l’on va.

Mais il y a une autre raison pour laquelle le réel est mis en second. Les scientifiques s’intéressent aux théories avant de s’intéresser au réel. Ils ne s’intéressent qu’à ce qu’ils sont capables d’expliquer. Et expliquer cela veut dire évidemment dans les termes déjà reconnus par la science, donc dans les termes de la physique.

Il y aurait pourtant une autre approche possible de la science. Elle consisterait à mettre l’observation en premier, de commencer par faire un inventaire de tous les faits sans préjugé et sans parti pris. Et surtout de ceux pour lesquelles nous n’avons a priori aucune explication, en considérant que ce sont ceux-là les plus intéressants et qui ont quelque chose à nous apprendre. On peut même dire que ce genre de démarche serait authentiquement scientifique. Précisément parce qu’elle n’aurait aucun a priori. Car en ne s’intéressant qu’à ce que l’on est capable d’expliquer, on introduit un biais. Il n’y a plus d’arrogance vis-à-vis du réel quand on ne préjuge pas de ce qui a le droit, ou non, d’exister. Cela signifie que les scientifiques ont encore du chemin à faire pour être scientifiques. C’est même pire que cela. Les vrais scientifiques sont mis au ban de la science. Car l’attitude que je préconise est déjà celle de certains scientifiques. Certains s’intéressent plutôt aux faits qu’aux théories. Ceux-là ne peuvent pas être matérialistes. En collectionnant les faits sans parti et sans préjugé, on est vite amené à se rendre compte que certains ne collent pas avec le dogme. Cette attitude qui consiste à privilégier l’observation sans tenir aucun compte des explications possibles éventuelles n’est guère appréciée. Ils ont plutôt intérêt à le faire discrètement s’ils veulent faire carrière.

Ainsi, Lecointre a oublié de nous dire si le matérialisme méthodologique s’appliquait seulement aux théories ou s’il concernait aussi les phénomènes. Et c’est là que l’on peut voir que cette revendication du matérialisme méthodologique est spécieuse. Car ce matérialisme méthodologique permet de tenir à l’écart de la science non pas seulement des hypothèses ou des théories, mais aussi des observations pour la seule raison qu’elles n’ont aucune explication possible à l’intérieur du matérialisme. J’en donnerai des exemples. On ne peut guère s’empêcher de penser que le matérialisme méthodologique a bon dos. C’est même complètement inadmissible dans la mesure où l’observation est première en science. La science consiste à tenter de comprendre l’ensemble de l’observation humaine. Aucune observation n’est susceptible d’être ignorée par la science et cela même si les scientifiques n’y comprennent rien. C’est même les observations auxquelles ils ne comprennent rien qui sont les plus intéressantes, car ce sont elles qui vont faire progresser la science. En fait, ce principe matérialiste méthodologique est un véritable obscurantisme. L’obscurantisme existe aussi en science, il consiste à mettre à l’écart certaines observations dérangeantes. Il permet aux scientifiques de rester coincer dans les mêmes ornières et d’éviter de se remettre en cause.

Ils ont fait tant et tant de reproches à l’Église pour la mainmise qu’elle opérait sur la pensée, reproches parfaitement justifiés. Mais ils font exactement la même chose qu’elle avec ce matérialisme méthodologique. Ils ont repris le rôle que jouait l’Église comme police de la pensée. C’est évidemment quand le matérialisme écarte certains phénomènes que l’on voit le mieux à l’œuvre cette police de la pensée. La science consiste d’abord à « sauver les phénomènes ». C’est dommage qu’il faille qu’un philosophe doive vous le rappeler. Là où l’Église avait mis une chape d’or, ils l’ont remplacé par une chape de plomb. On a au moins l’avantage que cela pèse moins lourd. Là où on risquait la prison ou le bûcher on ne risque plus aujourd’hui que sa carrière. Mais les juges de Galilée et les matérialistes d’aujourd’hui qui défendent avec bec et ongles ce principe matérialisme méthodologique font partie de la même famille. S’ils sont si critiques vis-à-vis des juges de Galilée, c’est parce qu’ils font exactement la même chose. Comme eux, ils se protègent de toute intrusion du réel dans leur pensée. Nos esprits forts sont en fait des faibles. Ils devraient tout de même réaliser que si le matérialisme est vrai, les hypothèses et les théories spiritualistes seront tout simplement éliminées par le libre jeu de la démarche scientifique et qu’il n’y a nul besoin d’un principe matérialisme méthodologique. Mais justement, le matérialisme méthodologique permet d’éliminer par avance des théories et des hypothèses, quand ce n’est pas des observations, sans prendre le risque de mettre en question ses présupposés philosophiques. Mais s’il est faux qu’avez-vous à perdre qu’ils soient invalidés ? Nous n’avons pas besoin de cette police de la pensée, à moins que vous préfériez vivre d’illusions.

Il faut voir en effet que ce n’est pas n’importe quelles observations qui sont éliminés à cause de ce principe méthodologique. Mais des observations qui ont une extraordinaire puissance de bouleversement pour notre pensée. Mais si les scientifiques avaient su préserver l’esprit de la science tel qu’il était dans ses débuts, ils ne reculeraient pas devant un tel bouleversement de leur pensée. Vous êtes indignes de vos ancêtres. Les savants sont devenus des fonctionnaires, c’est dommage. Ils font passer l’idéologie avant la connaissance.

Ce matérialisme méthodologique est tellement passé dans les mœurs que l’expression “ une explication scientifique ” est devenue très ambigüe. Normalement cela devrait vouloir dire une explication qui satisfait aux exigences de la science, mais très souvent cela signifie une explication qui suppose le matérialisme. Une explication non-compatible avec le matérialisme n’est pas considéré comme une explication scientifique et cela même si elle semble s’accorder bien mieux avec ce qu’elle est censée expliquer. Par exemple, qu’est ce qu’une explication scientifique des EMI[27] ? Une explication qui ramène ce phénomène à des processus cervicaux, les seuls qui soient susceptibles d’être compatibles avec le matérialisme. Mais si l’électroencéphalogramme est plat et qu’apparemment le cerveau ne fonctionne plus mais qu’il y a quand même une conscience, qu’est-ce alors qu’une explication scientifique ? Il semblerait que ce soit une explication qui respecte le Dogme matérialiste, même aux dépend de l’observation.

La science s’est constituée en réaction contre le dogmatisme de l’Église. À ses dogmes, elle opposait l’observation, elle se voulait sans parti pris et sans préjugé. Aujourd’hui elle défend un nouveau dogmatisme au nom duquel elle rejette certaines observations. Mais comme elle se veut toujours sans parti pris et sans préjugé elle doit justifier son dogme ou tout au moins son rejet de ces observations. Lecointre le fait de façon plus élaborée qu’on ne le fait d’ordinaire, mais il révèle ainsi plus clairement l’inanité de ces justifications. J’ai dit plus haut comment on reconnait la connerie à la manière dont les meilleurs arguments ne peuvent ébranler un préjuge. Pour les scientifiques, il n’y a pas de meilleur argument qu’une observation. C’est valable sans doute aussi pour les autres mais chez les scientifiques c’est plus clair et il est très clairement affirmé que l’observation prévaut. Nous attendons d’eux qu’ils se conforment à ce qu’ils prétendent. Bien évidemment, se pose le problème de l’interprétation. Ici on reconnait la connerie à ceci que l’interprétation confortant le préjugé est privilégiée à celle qui rend le mieux compte de l’observation.

Passons au second point. Le premier étant invalidé, la suite l’est aussi. Le matérialisme méthodologique n’ayant aucun fondement rationnel, la science perd du coup sa neutralité ontologique. Mais ce n’est pas ce que pense Lecointre :

« Or, si la philosophie matérialiste a, au cours de l’histoire, créé les conditions d’une émancipation politique de l’activité des scientifiques ; si la science est matérialiste en méthodes, en revanche elle ne doit rien en retour à la philosophie matérialiste, pas plus qu’à n’importe quelle philosophie. Elle n’en est aucunement prisonnière : elle est tout simplement philosophiquement non intentionnée. Pour autant, elle n’est peut-être pas dénuée de conséquences vis-à-vis de la philosophie, certains philosophes comme Quiniou considèrent que les résultats de la science constituent une contrainte passive pour la philosophie. Passive dans le sens où cette contrainte n’a jamais été produite à dessein. » (p. 1)

Nous aimerions bien voir la science philosophiquement neutre. Dans un autre texte, que vous pouvez consulter ici, j’ai explicité ce qu’est selon moi la science, ainsi que la pseudo-science. La démarche scientifique ne nécessite nullement l’introduction d’un matérialisme méthodologique, bien au contraire. Cette introduction est déjà par elle-même une attitude pseudo-scientifique.

Quand au troisième point, c’est évidemment cette prétendue neutralité qui permet d’inviter les philosophes à s’inspirer des acquis de la science. Pour ma part, je trouve que le matérialisme méthodologique est tout à fait regrettable, mais puisque les scientifiques l’adoptent, il nous faut bien en tenir compte. La science ne pouvant prétendre à une neutralité ontologique à cause de ce principe, il faut donc au contraire prévenir les philosophes qu’ils doivent se méfier des théories scientifiques surtout s’ils veulent s’en inspirer pour tenter de valider une position ontologique. Tout au moins une position matérialiste. Si des découvertes scientifiques tendent à valider le matérialisme il conviendra d’être très prudent envers elles. En revanche, si des découvertes scientifiques, malgré, ou en dépit, de son principe matérialiste méthodologique tendent à valider une position spiritualiste, on peut alors en tenir compte sans réserve car ce ne sera certainement pas le résultat de ses présupposés. Et surtout, il faudra veiller à prendre en compte les observations respectant tout à fait les critères de scientificité mais reléguées dans l’enfer des laboratoires et n’ayant pas droit de cité en science à cause de son principe matérialiste méthodologique.

Le matérialisme méthodologique est typiquement une attitude pseudo-scientifique. J’ai définit cette attitude dans ce texte ainsi :

1) Il faut que la personne revendique sa démarche comme étant scientifique. Soit explicitement ; soit implicitement en imitant la démarche scientifique.

2) Que, dans le même temps, elle ne satisfasse pas aux exigences de la science. C’est à dire qu’elle se dérobe, d’une manière ou d’une autre, à la critique de la communauté scientifique.

Vouloir imposer le matérialisme méthodologique c’est faire en sorte que les théories puissent échapper au verdict de l’observation. Mais si le matérialisme est vrai, il est extrêmement robuste. Il n’a absolument rien à craindre du verdict de l’expérience. Et il n’a nul besoin de tenter de s’y soustraire en introduisant un tel principe. Mais s’il est faux, il a évidemment tout à craindre. Si l’introduction de ce principe ne peut se justifier, il peut s’expliquer. Cette imposition du matérialisme méthodologique est une entreprise de coercition au sein de la science. Il sert à obliger les scientifiques à marcher droit et gare à celui qui tenterait de marcher hors des clous. Plusieurs y ont laissé leur carrière. Cette attitude pseudo-scientifique se fait bien sûr au nom d’une défense de la science. Mais pourquoi aurait-elle besoin d’être défendu contre le réel ? Elle aurait surtout besoin d’être défendu contre les démarches pseudo-scientifiques.

Ainsi, ce n’est pas le matérialisme qui est le produit de la science, comme veulent croire nombre de personnes, mais la science qui est le produit du matérialisme. Sans ce matérialisme méthodologique, la science aurait un tout autre visage, et le matérialisme tout court n’aurait sans doute jamais réussi à s’imposer. Pour la simple raison que les phénomènes incompatibles avec lui auraient droit de cité.

Bernard d’Espagnat apporte une autre perspective complémentaire à la mienne et intéressante pour une récusation du principe méthodologique matérialiste en science que vous pouvez consulter ici.

Admettons qu’il faille en science adopter un principe matérialiste méthodologique, alors il y a au moins une chose qu’il faudrait faire auparavant : c’est un débat sérieux sur la nécessité de ce principe. Mais cela n’a jamais été fait. Si on ne peut pas penser en dehors des clous, il faudrait au minimum penser soigneusement où l’on met les clous. Chiche, Mr Lecointre que vous participiez à un tel débat !

Le matérialisme méthodologique est la clé de voûte du matérialisme tout court. Le jour où les scientifiques comprendront qu’il n’a aucune justification ni aucune raison d’être, le matérialisme commencera à s’effondrer. On pourra alors prendre en compte des observations et des expériences qui, bien qu’elles satisfassent à tous les critères de scientificité, sont rejetées pour cause d’incompatibilité avec le matérialisme, comme l’expérience de Ill, de Libet ou les observations de Stevenson.

Les propriétés des choses : la conscience.

Le matérialisme doit également, pour se valider, rendre compte des propriétés des corps. Une de ces propriétés, apparemment les plus difficiles à expliquer, est la conscience. C’est ce que l’on appelle le problème corps/esprit qui occupe beaucoup de philosophes et de neuro-physiologistes.

Une propriété comme la conscience, pour un matérialiste, ne peut que résider dans une structure particulière d’atomes. Alors que, pour le spiritualiste, elle serait la propriété de quelque chose qui serait simple, non-composé d’éléments. Elle peut donc être la propriété soit d’une structure, soit d’une substance. La liberté et la conscience semblent très difficiles, sinon impossibles, à expliquer dans le cadre du matérialisme (elles vont d’ailleurs ensemble). Il est relativement facile de nier l’existence de la liberté pour régler le problème ; mais reste la conscience.  Certains matérialistes ont tenté d’escamoter le problème, et sans doute auraient volontiers nié cette existence (c’est en effet une attitude courante de nier tout ce qui pose problème, que l’on soit matérialiste ou non). Mais, nier celle-ci est une toute autre histoire et il leur faut bien faire avec. Au temps du matérialisme conquérant et triomphant le problème de la conscience avait été complètement écarté, notamment par Watson. Mais cette relégation ne pouvait avoir qu’un temps. En fait, le temps que l’on comprenne comment fonctionne un neurone. Avant les années 80, le problème de la conscience était écarté pour la raison que l’on connaissait mal le cerveau. Après avoir compris comment un neurone fonctionnait, il n’y avait plus d’obstacle de principe pour expliquer la  conscience. On a donc tenté d’élaborer des théories explicatives, ce qui s’avère extrêmement délicat. En quoi consiste la difficulté ?

Le matérialisme implique que les phénomènes psychologiques ont leur contrepartie dans des phénomènes physiques. Ainsi, un phénomène psychologique pourrait recevoir, en principe, une double description : l’une, celle de l’expérience vécue, l’autre, comme événements à l’intérieur d’un système physique. La jonction entre ces deux descriptions est extrêmement problématique.

Intuitivement, nous avons le sentiment que la conscience est la propriété de quelque chose qui serait simple, non composé d’éléments. La réflexion n’arrange rien. En effet, les propriétés d’un système proviennent des relations entre ses éléments. Ces relations sont réductibles à des forces d’attraction/ répulsion ou des processus d’émission/ absorption. Que cette attraction/répulsion soit d’ordre gravitationnelle, électrique ou nucléaire peu importe ; le problème reste le même. Comment comprendre qu’un ensemble de relations puisse devenir conscient ?

Deux systèmes, de structures semblables, constitués avec des éléments différents posséderont des propriétés semblables. Et aussi, avec exactement les mêmes éléments, on pourra construire des systèmes aux propriétés complètement différentes. Par exemple, un arbre, un oiseau et un homme ont des propriétés complètement différentes bien qu’ils soient constitués des mêmes éléments. Et, à l’inverse, avec des éléments différents (par exemple tubes ou transistors) on pourra construire deux ordinateurs structurés semblablement et possédant des propriétés similaires. On peut aisément concevoir comment le système que l’on appelle arbre peut décomposer le gaz carbonique et assimiler le carbone. Mais, c’est une toute autre affaire de s’imaginer comment un système composé d’éléments pourrait être conscient. Voici ce que dit Thomas Nagel :

« C’est la conscience qui fait que le problème corps-esprit est vraiment difficile à résoudre […] Sans la conscience le problème du rapport corps-esprit serait beaucoup moins intéressant. Avec la conscience il paraît sans espoir de solution.[28] » 

Voici ce que disait Rudolf Steiner :

« Du Bois-Reymond croit que les atomes […] engendrent par leur position et leur mouvement sensation et sentiment, pour ensuite parvenir à la conclusion : nous ne pouvons jamais parvenir à une explication satisfaisante au sujet de la façon dont matière et mouvement engendrent sensation et sentiment, car il est précisément tout à fait et pour toujours incompréhensible qu’ils ne devraient pas être indifférent […] On ne peut d’aucune façon comprendre comment, à partir de leur interaction, pourrait naître la conscience.[29] » 

Citons encore l’évangile de Thomas :

« Jésus disait :

Si la chair est venue à l’existence à cause de l’esprit,

c’est une merveille

mais si l’esprit est venu à l’existence à cause du corps,

c’est une merveille de merveille …[30] »

On retrouve cette problématique dans l’intelligence artificielle (IA). L’idée qu’il pourrait y avoir une intelligence artificielle a été avancée par ceux qui sont convaincus que l’homme n’est rien d’autre qu’un système d’éléments. Si l’on pose que toutes les facultés humaines sont le produit d’un système, et dès lors que l’on sait que les propriétés d’un système dépendent de l’organisation de ses éléments et non des éléments eux-mêmes ; il n’y a aucune raison de supposer qu’il ne soit pas possible de reproduire ces propriétés à l’aide d’un système artificiel. Mais, les tenants de l’IA ont escamoté complètement la question de la conscience. Espéraient-ils réaliser une intelligence sans conscience (on ne voit pas très bien ce que cela pourrait vouloir dire) ; ou bien espéraient-ils qu’un ordinateur, à partir d’un certain degré de complexité, deviendrait automatiquement conscient ? S’ils ont escamoté le problème, ce n’est nullement par hasard. Ils n’imaginent absolument pas comment il faudrait assembler un réseau de transistors pour qu’il se mette à manifester une propriété comme la conscience. Ou plus exactement, l’attitude consistant à escamoter cette question se manifestait plutôt dans les débuts de l’IA ; aujourd’hui, le comportement est plus subtil.

Certains parlent, par exemple, de propriétés émergentes. Ainsi, la conscience émergerait toute seule, soit par l’évolution du vivant, soit à partir d’un certain niveau de complexité de nos ordinateurs. Mais la notion de propriété émergente n’a pas plus de valeur explicative que la vertu dormitive pour l’opium. En effet, on n’a pas expliqué ni comment elle émerge, ni comment elle peut être la propriété d’un système. À vrai dire, la notion de propriété émergente consiste précisément à dire qu’elle est inexplicable comme propriété d’un système, tout en étant propriété du système. Mais il ne reste plus qu’à expliquer pourquoi elle serait inexplicable.

Peut-on raisonnablement penser que la conscience va émerger de nos ordinateurs en assemblant des transistors n’importe comment ? N’importe comment du point de vue de l’apparition de la conscience, bien sûr. Quant à assembler ces transistors délibérément pour qu’ils manifestent une telle propriété, nous aimerions savoir comment vous allez faire. Voici ce que disait Bertrand Russel :

« Tout le monde, à l’exception des philosophes adonnés au béhaviorisme, est persuadé que des choses se passent en nous, qui ne se passent pas dans les machines. Si vous avez mal aux dents, vous savez que vous éprouvez une douleur. Vous pourriez faire une machine qui gémirait et qui même dirait « c’est intolérable », mais vous ne croiriez toujours pas que la machine souffre ce que vous souffrez quand vous avez mal aux dents.[31] » 

Malebranche battait son chien comme plâtre et, malgré ses cris, il prétendait qu’il ne souffrait pas. Il adoptait en effet la théorie des animaux-machines de Descartes et en fonction de cette théorie les animaux étaient censés ne pas souffrir. Une machine ne peut pas souffrir, les cris de son chien n’étaient donc pour lui que les grincements de la machine. Pour nombre de penseurs modernes, ce ne sont pas seulement les animaux, mais les hommes aussi, qui sont des machines. Mais nous ne comprenons toujours pas plus que Malebranche comment une machine pourrait souffrir. De quelle manière faudrait-il brancher un réseau de transistors pour qu’il soit capable de souffrir ; c’est une énigme totale. Pourtant, pour un athée, il n’y a aucune espèce de raison de penser que cela ne soit pas possible. Mais, comme dit Lecomte :

« Les biologistes du cerveau, les concepteurs d’ordinateurs, les psychologues, les éthologues, les linguistes butent tous sur le problème de la spécificité de l’esprit humain dont la nature profonde et les règles n’en finissent pas de se dérober.[32] » 

Tout le monde ne semble pas aussi gêné voici, par exemple, ce que dit Jean Pierre Changeux :

« Rien ne s’oppose plus désormais sur le plan théorique, à ce que les conduites de l’homme soient décrites en termes d’activités neuronales.[33] » 

 Daniel Dennett commence ainsi son livre La conscience expliquée :

« La conscience humaine est peut être le dernier mystère qui reste.[34] » 

Rassurez-vous, grâce à lui, le dernier mystère qui restait est résolu. Enfin presque, car tout son ouvrage n’est pas une façon d’expliquer la conscience, mais une tentative d’éliminer le problème. Dormez en paix, braves gens, les philosophes veillent à votre sommeil. Je conseillerai à Dennett, pour le réveiller de son sommeil dogmatique, d’étudier la théorie quantique. Il pourra y trouver suffisamment de mystères pour le tenir en éveil jusqu’à la fin de ses jours.

Mais, à part quelques-uns comme Changeux ou Dennett, les matérialistes ont eu une attitude généralement embarrassée vis-à-vis de cette question. Watson excluait la conscience de son champ d’étude parce que ce phénomène n’avait aucune approche scientifique possible. Nous verrons voir plus loin ce que peut être une authentique approche scientifique de ce phénomène.

Avant d’aborder la manière dont les matérialistes envisagent le problème corps/esprit, je voudrais remarquer que leur approche de la question est généralement complètement biaisée. La plupart du temps ils présentent seulement deux théories possibles : l’une un dualisme soi-disant cartésien (alors que celui-ci n’a jamais été la position de Descartes), ils en font critique facile et croient avoir ainsi montré que la seule théorie de l’esprit possible est une théorie matérialiste. La troisième position possible, l’interactionnisme — qui était d’ailleurs la position réelle de Descartes, même si l’expression n’existait pas à l’époque — est presque systématiquement ignorée. Cette position consiste à penser que l’expérience vécue est le produit de l’interaction entre l’âme et le corps. Cette position n’est d’ailleurs pas seulement celle de Descartes, mais par exemple aussi celle d’Eccles, et celle de la plupart de ceux qui adoptent une théorie non-matérialiste de l’esprit. Ils critiquent ainsi une position qui n’est défendue par personne, ignorent la position réelle de leurs adversaires, et croient avoir démontré ainsi que la leur est la seule possible.

Cette incompréhension radicale dans laquelle nous sommes, d’imaginer comment un système pourrait être conscient, n’est pas un argument contre cette idée. Mais cela devrait au moins nous inciter à être très prudent et réservé dans l’affirmation qu’elle serait la propriété d’un système. Cette impossibilité de pouvoir imaginer une solution à cette question, est une raison suffisante pour se demander si la conscience ne serait pas plutôt le produit de quelque chose qui serait simple. Mais, bien que nous ne comprenions absolument pas comment la conscience pourrait être la propriété d’un système, poser l’hypothèse inverse, est pour beaucoup une insanité. Gerald Edelman a produit une théorie dont le propos est d’expliquer la conscience. À ce sujet il dit :

« Pour être scientifique, la théorie doit partir de l’hypothèse que la cognition et l’expérience consciente ne reposent que sur des processus et des types d’organisation qui existent dans le monde physique. Elle doit par conséquent prendre soin de préciser quels sont les liens existants entre processus psychologiques et physiologiques.[35] » 

Le problème est évidemment dans le « doit partir de l’hypothèse ». Voici encore le matérialisme méthodologique qui pointe son nez. Nous le rencontrons pratiquement à chaque fois que le matérialisme ontologique risquerait d’être remis en question. Mais pourquoi la science devrait-elle partir d’une hypothèse quelconque ? La science est une méthode, pas une idée. Tout au moins, certainement pas une idée qui serait obtenue de façon indépendante de la méthode. La démarche scientifique consiste, au contraire, à n’accepter, a priori, aucune hypothèse. Dans une démarche scientifique correcte, une hypothèse n’est toujours qu’une hypothèse de travail ; et le but de la démarche est précisément d’élaborer un moyen de la vérifier. Ainsi, prétendre que la science doive être matérialiste, comme Lecointre ou Edelman, c’est faire de la pseudo-science, parce que c’est faire passer pour scientifique ce qui ne l’est pas. Edelman n’a pas la finasserie de faire reposer le matérialisme méthodologique sur un principe logique, alors sur quoi ? Le matérialisme n’est nullement une idée qui aurait été obtenue au terme d’une démarche scientifique ; mais seulement une idée que certains scientifiques veulent mettre au début de cette démarche.

Cette affirmation est un excellent exemple des liens étroit existant entre le scientisme et le matérialisme. Mais le scientisme est une position philosophique. Et nous aurions aimé voir au moins un semblant de justification. Mais, pour justifier cette phrase, il lui aurait fallu sortir de la science et faire de la philosophie ; qu’Edelman méprise souverainement (ce qui pour un scientiste n’est nullement surprenant). Mais, en faisant passer pour scientifique ce qui ne l’est pas, il ne fait ni de la science, ni de la philosophie, mais seulement de la pseudo-science. Et son prix Nobel ne change rien à l’affaire. Cette phrase signifie en effet, implicitement au moins : soit que le matérialisme est prouvé scientifiquement, ce qui serait parfaitement ridicule ; soit qu’il y aurait une obligation pour la science de partir d’une telle hypothèse. Nous venons de voir ce qu’il convient d’en penser.

Bien évidemment, quand on traite d’un sujet comme la conscience, c’est tout de même une hypothèse possible que de penser que cette conscience pourrait s’enraciner dans quelque chose de spirituel. Mais cette hypothèse est écartée d’entrée au nom du matérialisme méthodologique. Mais s’il s’avérait qu’en réalité la conscience s’enracine dans une dimension spirituelle vous risquez de tourner en rond pendant longtemps. Pendant ce temps vous au moins aurez réussi à préserver le matérialisme. Mais qu’avez-vous à y gagner ?

Edelman pense pouvoir fournir une explication de la conscience. Il est toujours possible de fournir une douzaine d’explications à n’importe quoi ; et beaucoup ne s’en privent guère. Il est même possible, surtout quand on est scientifique, de donner l’allure d’une théorie scientifique à ces explications. Mais cela n’en fait pas, pour autant, une théorie scientifique. Le problème commence quand on se demande quel rapport ont ces explications avec la réalité. Pour que cela puisse prétendre être de la science, il faut s’efforcer de confronter cette théorie à l’expérience ; il le sait d’ailleurs très bien.

Cependant, Edelman n’a pas un mot pour les expériences de Benjamin Libet. Pourtant, ces travaux concernent aussi la conscience. Il y a tout de même une différence en ceci que le travail d’Edelman est une théorie explicative de la conscience alors que celui de B. Libet est constitué d’observations. Et il se trouve que le travail de celui-ci invalide la théorie de celui-là. On comprend ainsi pourquoi il n’en parle pas. Chez beaucoup de scientifiques aussi les théories font fi de l’expérience. Surtout s’il s’agit d’une notion fondamentale qui est en cause. Et c’est bien le cas ici, en effet, comme le dit Dennett :

« Si les expériences de B. Libet étaient un jour convenablement reproduites, ce serait un jour sombre pour le matérialisme.[36] » 

Il faut sans doute y voir la raison pour laquelle ils se gardent bien de les répéter. Le propos de B. Libet était précisément de tenter d’établir le lien entre l’expérience vécue par le patient et les événements physiques qui y correspondraient. Et ce qu’il a observé était tout à fait inattendu. Il a mis en rapport, sur des patients qui ont le cerveau ouvert, ce qui se passait entre l’expérience vécue et le cerveau. En stimulant le cerveau par un train d’impulsions électriques, il peut créer une sensation dans le corps. Ce train d’impulsions doit durer 500 ms. pour provoquer une sensation. Or, cette sensation survient 50 ms. après le début du train d’impulsions. Il y a en somme un anté-datage de la sensation sur le phénomène produisant cette sensation. L’expérience vécue dépend donc d’un évènement qui n’est pas encore arrivé : la fin du train d’impulsions. Ce décalage temporel interdit toute tentative de description du lien entre l’expérience vécue et ce qui se passe au niveau des neurones, au moins dans les termes de la physique que nous connaissons. Ainsi, il se trouve que ses observations sont totalement incompatibles avec toutes les élaborations d’une théorie de la conscience. Ceci peut sans doute expliquer pourquoi il n’est pratiquement jamais question des expériences de Libet dans les ouvrages portant que les théories corps/esprit.

Libet est en fait le seul à avoir réalisé une approche authentiquement scientifique du problème de la conscience. Son approche expérimentale ne part d’aucun a priori théorique. Il n’a d’ailleurs produit aucune théorie de la conscience, mais seulement des expériences en cherchant à voir ce qui se passait dans un cerveau au moment de l’expérience vécue. Une approche authentiquement scientifique ne consiste pas à partir d’un présupposé quelconque, comme le voudrait Edelman, ni à élaborer des théories fumeuses, comme celle d’Edelman, ou de bien d’autres, mais commence avec l’observation. Il se trouve que celles de Libet invalident toutes ces théories fumeuses. Et ainsi, on comprend pourquoi ceux qui élaborent ces théories ne tiennent aucun compte des expériences de Libet. Ce sont pourtant des soi-disant des scientifiques et qui peuvent même avoir un prix Nobel, comme Edelman.

Relier un phénomène psychologique à un événement physiologique ne dirait absolument rien sur la question de savoir si la conscience est le produit du cerveau. En effet, la question intéressante, et qui resterait posée, serait de savoir qu’est ce qui est la cause et qu’est-ce qui est l’effet. L’immense intérêt des expériences de Libet est que, précisément, elles disent quelque chose de cette question. C’est la seule expérience qui tente de mettre en relation l’expérience vécue et l’événement physiologique qui lui correspond. Et le rapport cause/effet est précisément tout le contraire de ce qu’il est habituellement, c’est ce qui fait tout l’intérêt des observations de Libet. Comme si la conscience était hors du temps.

L’attitude d’Edelman peut fort bien s’expliquer, le problème de la conscience est passablement dérangeant pour un matérialiste. En fait, le but de ces théories n’est absolument pas de comprendre quelque chose au phénomène de la conscience, comme ils donnent à croire. Mais de croire que nous y avons compris quelque chose et de pouvoir continuer à penser de la même façon. S’ils avaient vraiment envie de comprendre ce qui se passe, ils s’intéresseraient aux expériences de Libet et ils tenteraient de les refaire. Il est toujours facile d’inventer des théories, mais si elles ne sont pas testables, ce qui est le cas de toutes ces théories de la conscience, mais c’est un pur verbiage. Or, il se trouve que Libet a fait des observations qui réfutent d’un coup toutes ces théories. Nos matérialistes peuvent encore s’en tirer aujourd’hui en arguant que ces observations n’ont pas été répétées, et en se gardant bien, évidemment, d’essayer de les répéter. Mais combien de temps cela durera-t-il ?

Edelman fait reposer sa théorie de la conscience sur la mémoire. Mais peut-on sérieusement penser que c’est parce que nous avons une mémoire que nous sommes capables de souffrir ? Pourquoi un amnésique peut-il continuer à souffrir de la même façon ? D’ailleurs Edelman est plus ambigu que cela, d’un côté la conscience dépend de la mémoire, et de l’autre la mémoire réclame la conscience. En effet :

« Pour avoir une mémoire, on doit être capable de reproduire des résultats ou des comportements passés, d’affirmer des choses, de relier des thèmes et des catégories à sa propre position dans le temps et dans l’espace. Et pour se faire, on doit posséder un moi, et qui plus est un moi conscient.[37] » 

Cependant, un des aspects intéressant du livre d’Edelman est qu’il réfute très bien toutes les théories de la conscience ayant eu court avant la sienne. C’est normal, quand quelqu’un produit une théorie, il doit montrer les faiblesses des théories concurrentes et proposer une solution pour surmonter celles-ci. Il le fait très bien, et si vous voulez savoir comment on peut réfuter les théories explicatives de la conscience, je vous renvoie à son ouvrage.

Pour le prix d’une automobile on peut aujourd’hui acheter suffisamment de circuits électroniques présentant une capacité de traitement de l’information analogue, voir supérieure, à celle du cerveau humain. Pourquoi ne nous présentez-vous un schéma de câblage qui nous dirait comment brancher tout ça ensemble pour qu’il manifeste une propriété comme la conscience ; plutôt que de nous abreuver de ces théories plus bavardes et plus fumeuses les unes que les autres. Une théorie censée expliquer la conscience comme propriété d’une structure ne vaut pas un clou si elle ne présente pas le schéma d’une structure qui serait censée être consciente. Nous attendons toujours un tel schéma. Voici ce que pense un matérialiste, John Searle, des théories corps/esprit :

« Le schéma que l’on retrouve presque invariablement dans ces discussions est le suivant : un philosophe avance une théorie matérialiste de l’esprit. Il le fait, avec l’intime conviction qu’une version ou une autre de la théorie matérialiste de l’esprit doit être la bonne — après tout, ne savons-nous pas, grâce aux découvertes de la science, qu’il n’y a vraiment rien d’autre dans l’univers que des particules physiques et des champs de force agissant sur des particules physiques ? [Nous aimerions savoir au nom de quoi il peut affirmer qu’il n’y a vraiment rien d’autre] Or, à l’évidence, on doit pouvoir donner une explication des êtres humains qui soit compatible et cohérente avec notre explication de la nature en général. Et ne s’ensuit-il pas, à l’évidence, de tout cela que notre explication des êtres humains doit être un matérialisme intégral ? Voilà donc notre philosophe en quête d’une explication matérialiste de l’esprit. C’est alors qu’il rencontre des difficultés. Il semble toujours qu’il laisse quelque chose de côté. Si l’on s’en tient au schéma général de la discussion, on peut voir que les critiques de la théorie matérialiste de l’esprit prennent ordinairement une forme plus ou moins technique ; mais en réalité, sous les objections techniques, se cache une objection plus profonde, laquelle peut se formuler plus simplement comme suit : la théorie en question a laissé de côté l’esprit ; elle a laissé de côté quelque caractéristique essentielle de l’esprit, comme la conscience ou les « qualia » ou le contenu sémantique. On rencontre sans cesse ce schéma. Une thèse matérialiste est avancée. Mais la thèse rencontre des difficultés ; les difficultés prennent différentes formes, mais elles sont toujours la manifestation d’une difficulté sous-jacente plus profonde, à savoir que la thèse en question nie des faits évidents que nous connaissons tous sur notre esprit. Et cela conduit à des efforts encore plus effrénés pour s’accrocher à la thèse matérialiste et essayer de contrer les arguments avancés par ceux qui s’obstinent à vouloir préserver les faits. Après quelques années de manœuvres désespérées pour expliquer les difficultés, on avance tel ou tel nouveau développement qui est censé résoudre les difficultés, quitte à s’apercevoir alors que de nouvelles difficultés surgissent, à ceci près qu’elles ne sont pas si nouvelles que cela — ce sont les mêmes que par le passé.[38] » 

Ainsi donc, nos théoriciens ne réussissent à élaborer des théories corps/esprit qu’en laissant de côté l’esprit. On aurait pu s’en douter dès le début. En fait, leur bavardage ne sont pas fait pour expliquer l’esprit mais pour masquer le problème et s’arranger pour noyer l’esprit dans le verbiage. Ces théories retombent toujours sur la difficulté que j’ai signalé plus haut qui est de faire se rejoindre les deux descriptions possibles de la conscience : celle de l’expérience vécue, et celle décrivant un système neurophysiologique. Continuons la lecture :

« Si nous disposions d’une science adéquate du cerveau, d’une analyse du cerveau qui nous donnent des analyses causales de la conscience sous toutes ses formes et espèces, et si nous surmontions nos erreurs conceptuelles, il n’y aurait plus de problème concernant les rapports du corps et de l’esprit. Toutefois, la possibilité d’une solution quelconque à ce problème a été très fortement contestée au fil des années par Thomas Nagel (1974, 1986). Son argumentation est la suivante : à l’heure actuelle, nous ne disposons tout bonnement pas de l’appareillage conceptuel qui nous permettrait ne serait-ce que de concevoir une solution au problème des rapports entre le corps et l’esprit. Parce que les explications causales fournies par les sciences de la nature ont, selon Nagel, une sorte de nécessité causale. Nous comprenons, par exemple, comment le comportement des molécules d’H2O est la cause de l’état liquide de l’eau, parce que nous voyons que la liquidité est une conséquence nécessaire du comportement des molécules. La théorie moléculaire fait plus que montrer que les systèmes de molécules d’H2O seront liquides dans certaines conditions ; elle montre plutôt pourquoi le système doit être sous forme liquide. Supposons que nous comprenions la physique en question, il est inconcevable que si les molécules se comportent ainsi, l’eau ne soit pas alors dans un état liquide. En bref, soutient Nagel, les explications scientifiques impliquent la nécessité et la nécessité implique l’inconcevabilité du contraire. Or, dit Nagel, nous ne pouvons parvenir à ce type de nécessité s’agissant des rapports entre la matière et la conscience. Aucune analyse possible du comportement neuronal n’expliquerait pourquoi, étant donné ce comportement, il nous faut, par exemple, avoir mal. Aucune analyse n’expliquerait pourquoi la douleur est une conséquence nécessaire de certaines sortes de déclenchements neuronaux. La preuve que l’analyse ne nous donne pas de nécessité causale, c’est que nous pouvons toujours concevoir le contraire. Nous pouvons toujours concevoir un état de choses dans lequel la neurophysiologie se comporte exactement comme on veut, et néanmoins, le système n’éprouve aucune douleur. Si l’explication scientifique adéquate implique la nécessité — et que la nécessité implique que le contraire est inconcevable, alors, par contraposition, la possibilité de concevoir le contraire implique que nous n’avons pas de nécessité, ce qui implique à son tour que nous n’avons pas d’explication.[39] » 

Ainsi, John Searle, bien que matérialiste convaincu, n’est absolument pas dupe du bavardage autour des théories corps/esprit. Des théories matérialistes expliquant le phénomène de la conscience, ce n’est pas cela qui manque. Depuis celle de Bouddha[40] (qui a l’avantage d’être compréhensible même aux débiles mentaux) ; jusqu’à celle (beaucoup plus sophistiqué) d’Edelman, nous n’avons que l’embarras du choix. Plutôt que de produire des théories, en veux-tu, en voilà ; il serait peut-être plus intéressant de commencer par élaborer des méthodes qui permettraient de faire un bilan des faits que ces théories sont censées expliquer. Et, puisque ces théories sont destinées à rendre compte du fonctionnement du cerveau, il serait plus intéressant d’abord, de dresser un inventaire général des propriétés de ce cerveau. Il se pourrait bien que, quand on aura dressé un tel bilan, il ne restera plus grand chose de la plupart de ces théories.

Il serait donc beaucoup plus intéressant de se poser d’abord la question de savoir si la conscience est, oui ou non, une propriété du cerveau indépendamment de tout présupposé philosophique. Comment pourrions-nous répondre à une telle question ? Si on ne veut pas partir d’un a priori “ métaphysique ”, il conviendrait de commencer par se demander s’il existe des propriétés observables chez l’être humain qui ne pourrait pas être intelligible comme propriétés du corps.

Nous allons voir maintenant ce qui pourrait être une position beaucoup plus intéressante, vis-à-vis du problème de la conscience, de la part d’un matérialiste :

“ Certes, nous ne comprenons absolument pas comment la conscience pourrait être la propriété d’un système organisé. Et intuitivement, il est clair que nous avons le sentiment que la conscience devrait plutôt être la propriété de quelque chose qui serait simple ; c’est à dire d’une âme. Cependant, nous avons d’excellentes raisons de penser qu’il n’en est rien. Le problème de la double substance constitue déjà une grave objection à l’idée d’une âme. Mais surtout, pratiquement chacun d’entre nous a fait l’expérience de la façon dont un peu d’alcool, ou n’importe quelle drogue, peut modifier la conscience, voire la supprimer. Ainsi, bien que nous ne comprenions rien au phénomène de la conscience, c’est une bonne raison de penser qu’elle est bien la propriété du cerveau. Si elle était la propriété d’une âme, comment des phénomènes physico-chimiques pourraient avoir sur elle un tel effet ? ”

Une telle position, serait beaucoup plus solide et sérieuse. Je crois d’ailleurs que John Searle ne la renierait pas. Et surtout, elle ne repose pas sur un a priori philosophique. Et après tout, il n’est pas forcément nécessaire, pour un matérialiste, d’élaborer une théorie de la conscience. Il est tout à fait suffisant de montrer qu’elle est effectivement la propriété du cerveau pour valider le matérialisme ; même si nous n’y comprenons rien. Cela n’est peut-être pas très satisfaisant d’un point de vue philosophique ; nous aimerions comprendre. En revanche, élaborer une théorie de la conscience n’est absolument pas suffisant, il faudrait, en plus, la valider. Ce qui semble à peu près impossible, au moins pour l’instant.

Cependant, il est sans doute tentant pour un matérialiste d’écarter le problème de la conscience, comme l’a fait Watson, ou de renoncer à l’expliquer ; mais cela reste gênant. En effet, si le matérialisme est vrai, la conscience ne peut être que la propriété d’un système. Et la méthode scientifique est tout à fait adaptée à l’étude des propriétés des systèmes. Pourquoi donc celle-ci lui échapperait ?

Examinons maintenant les deux arguments intéressants de la position ci-dessus : le problème de la double substance et celui de la dépendance de la conscience vis-à-vis des phénomènes physico-chimiques. L’argument de la double substance est extrêmement fort contre le dualisme corps/esprit. Comment une substance spirituelle pourrait-elle interagir sur une substance matérielle, de nature tout à fait différente ? Voici un exposé moderne de cet argument par Douglas Hofstadter :

« Depuis que Descartes s’est attaqué à cette théorie pour la première fois, les interactionistes se sont toujours heurtés à un problème apparemment insurmontable, comment expliquer qu’un événement sans propriétés physiques — sans masse, sans charge, sans position ni vitesse — puisse provoquer un changement physique dans le cerveau (ou ailleurs) ? Pour qu’un événement non physique créé une différence, il devrait engendrer un événement physique qui ne se produirait pas si ledit événement non physique n’avait pas eu lieu. Mais si nous découvrions un événement de ce type, ayant ce genre d’effet, pourquoi ne déciderions-nous pas pour cette raison même que nous aurions découvert un nouveau genre événement physique ? [41] »

Ainsi, d’un côté nous avons une position qui se heurte à l’impossibilité de comprendre comment un système pourrait être conscient ; et de l’autre, la position dualiste, qui se heurte à l’impossibilité de comprendre les interactions entre les deux parties de cette dualité.

Seulement voilà : cette objection de la double substance était tout à fait intéressante du temps de Descartes, et même jusqu’à il y a une cinquantaine d’année. Elle semblait effectivement insurmontable. Pratiquement personne, en effet, n’avait imaginé que la matière n’était pas une substance, mais un phénomène. Mais, peut-on continuer à faire une telle objection aujourd’hui en ignorant la théorie quantique ? Et, comment Hofstadter, (qui non seulement a une formation de physicien, mais dont le père est prix Nobel de physique), peut-il ignorer, qu’une particule sans masse, ni charge, est capable d’interagir avec une particule ayant une masse et une charge (comme, par exemple, le photon et l’électron) ? Et surtout, une “ particule ” quantique peut prendre, de façon indéterminée, plusieurs états sans que cela corresponde à des différences d’énergie. Le problème de la double substance suppose que la matière soit une substance. Hofstadter, avec ce qu’il sait de la physique, suppose-t-il encore que la matière est une substance ? Il raisonne manifestement selon des conceptions antérieures à la théorie quantique. De plus, si le réel ultime ne peut plus être tenu pour discontinu, comme le montre la théorie quantique, (nous verrons cela) la question de l’existence de l’âme ne peut plus être considérée comme une insanité. Maintenant que cette objection très puissante à l’encontre d’une conception dualiste est levée, il devrait être possible de pouvoir poser à nouveau l’hypothèse dualiste puisqu’il n’y a plus d’obstacle logique.

Je vais examiner maintenant l’argument de la dépendance de la conscience vis-à-vis des phénomènes physico-chimiques. Qu’est ce qui, dans notre expérience, nous permettrait d’éclairer ce problème ? Tout d’abord, nous observons que des perturbations apportées au système cervical telles que le sommeil, un traumatisme, ou une anesthésie, interrompent des fonctions comme la conscience. L’absorption de substances chimiques peut modifier la conscience ou l’expérience vécue. C’est un argument très fort en faveur du matérialisme, et même si nous ne comprenons pas comment la conscience pourrait être la propriété d’un système, ces observations nous invitent à le penser.

Mais, ce n’est pas si simple. Nous avons aujourd’hui bien des témoignages qui nous donnent à penser qu’il n’en est pas toujours ainsi, et qu’une fonction comme la conscience n’est pas toujours interrompue, ni par le sommeil, ni par un traumatisme ou une anesthésie. Ce qui devrait toujours être le cas si la conscience était la propriété du système cervical. Il arrive que des opérés revenant d’une anesthésie témoignent avoir vu l’opération et même des choses extérieures à la salle d’opération, que même leurs sens éveillés ne leur auraient pas permis de connaître du lieu où ils étaient. Des témoignages semblables existent dans le cas de traumatisme. On peut bien sûr refuser ces témoignages sans aucun examen ; mais on ne prouve jamais ainsi que sa propre sottise. La seule attitude intelligente consisterait à étudier ces témoignages, à concevoir des critères qui devraient nous permettre de les accepter ou de les refuser, et de voir s’ils satisfont, ou non, à ces critères. Et non de les refuser a priori pour la raison qu’ils seraient contraires au Dogme. Et la question de savoir si ce sont des faits scientifiques ne nous intéresse pas ; la question qui nous intéresse est de savoir si ce sont des faits tout court.

L’argument de la dépendance de la conscience vis-à-vis des phénomènes physiques est un argument très fort en faveur du matérialisme. Mais, pour que cet argument soit recevable, il faudrait aussi étudier soigneusement les témoignages qui tendent à montrer que notre conscience pourrait être indépendante de ces phénomènes. En refusant ces témoignages sans aucun examen sérieux, les matérialistes rendent irrecevable un de leurs meilleurs arguments (sinon le seul).

Nous abordons avec ces phénomènes le domaine appelé “ parapsychologique ”. Il existe bon nombre de récits d’événements radicalement incompatibles avec une conception matérialiste. Environ 10 ou 15 % d’entre nous disent, en effet, avoir été témoins de tels phénomènes. Les matérialistes n’ont jamais réellement assumé ces témoignages. Mais au contraire, ils les ont à peu près systématiquement niés, dénigrés, rejetés sans aucun examen sérieux. S’ils les avaient assumés, c’est à dire s’ils les avaient examinés attentivement, et honnêtement, en acceptant d’avance une éventuelle réfutation du matérialisme ; celui-ci en serait ressorti ruiné ou renforcé. Ce refus d’examen rend précaire la position matérialiste, mais lui évite sans doute la ruine. Mais, allez demander à des hommes d’examiner soigneusement des phénomènes incompatibles avec leurs façons de penser. On n’a jamais vu que des individus agir ainsi ; un tel comportement est l’exception, pas la règle, quand bien même on se pare de l’épithète “ scientifique ”. J’examinerai plus loin les attitudes et les arguments des matérialistes vis-à-vis de ces phénomènes.

La première question qu’il faudrait poser par rapport au problème corps/esprit serait de se demander si la conscience est bien la propriété du cerveau. Autrement dit, de savoir si nous avons une âme. Mais le principe méthodologique matérialiste interdit que l’on se pose une telle question. Mais il n’est pas interdit de se poser la question de la nécessité d’un tel principe.

Quand la question de l’existence de l’âme est abordée, dans les travaux sur le problème corps/esprit, elle est complètement expédiée. On peut voir comment l’attitude des matérialistes vis-à-vis du problème corps/esprit est extrêmement suspecte à deux choses :

* La manière dont ils évacuent toute hypothèse non-matérialiste de la conscience.

* La manière dont ils évacuent les observations  sur la conscience incompatibles avec le matérialisme.

Existence de l’Univers.

Le matérialisme doit également rendre compte de l’existence de l’Univers. Pour cela, il a toujours été associé à l’idée que l’Univers existe de toute éternité, et il n’est pas pensable autrement. Ce n’est pas une réponse satisfaisante. Mais il n’y a pas, à cette question, de réponse satisfaisante, quelque soit le point de vue que l’on adopte. En effet, si l’on dit que c’est Dieu qui a créé l’Univers cela rend bien compte de l’existence de l’Univers ; mais il faut alors expliquer celle de Dieu. On le fait généralement de la même façon que les matérialistes en disant qu’il existe de toute éternité. La réponse n’est pas plus satisfaisante, mais nous n’en avons pas d’autres. Le problème de l’origine n’a de toute façon aucune solution pensable.

Quoi qu’il en soit, il faut voir si cette réponse est compatible avec ce que nous observons, et la confronter avec les théories astronomiques, et évidemment la théorie du Big-Bang. Cette confrontation est fortement défavorable au matérialisme, sans toutefois l’invalider franchement. D’une part, cette théorie n’est pas tout à fait acquise, bien qu’il semble vraiment difficile d’y échapper. D’autre part, même en l’acceptant, il reste des interprétations possibles dans le cadre du matérialisme, notamment l’idée d’un Univers fermé et oscillant. Mais cette hypothèse aujourd’hui n’est pas non plus confirmé par l’observation, c’est le moins que l’on puisse dire. Si la théorie du Big-Bang n’invalide pas le matérialisme ; elle devrait suffire au moins à ce que le matérialisme cesse d’être considéré comme une évidence.

Jean Claude Pecker est tout à fait conscient du problème et, pour tenter d’éliminer le Big-Bang, a ressorti la théorie de la lumière fatiguée. Mais il a omis de payer le prix à payer pour cette idée qui eut été de réécrire la théorie quantique en tenant compte de cette fatigue de la lumière. Il faut dire que cela aurait pu présenter quelques difficultés, même pour un physicien génial, pour la raison que cette fatigue de la lumière serait un processus continu, alors que la théorie quantique décrit des processus discontinus.

Jean Marc Lévy Leblond cherche à nous rassurer. En effet : « L’idée même d’une “ origine ” de l’Univers ne laisse pas de troubler les esprits.[42] », ou encore : « Ce conte de fées [...] que l’on peut interpréter de diverses façons, de façon à traiter le trouble intellectuel que suscite l’idée de commencement.[43] » À cette fin, il réinterpréte la notion de temps de manière à ce qu’il n’y ait plus aucun sens à se demander : “ Qu’est-ce qu’il y avait avant ? ”. Pour la raison qu’il n’y aurait pas d’avant.

L’hypothèse de J. C. Pecker, comme celle de J. M. Lévy Leblond, n’ont pas pour but de rendre compte de la réalité[44], mais de pouvoir continuer à penser de la même façon et éviter ainsi une remise en question de la validité du matérialisme. N’y voyez cependant qu’une critique tout à fait relative. En effet, ils ont au moins le mérite d’être conscient du problème que pose à un matérialiste la théorie du Big-Bang et de tenter d’y apporter une réponse. Si leur position est scabreuse, cela vaut tout de même mieux que l’attitude de la plupart des matérialistes qui n’ont même pas l’air d’être conscient qu’il y a là un problème, qui peuvent adopter la théorie du Big-Bang (il est vrai que c’est vraiment difficile de faire autrement) sans pour autant sembler voir le problème.

Ainsi, la théorie du Big-Bang semble une pierre d’achoppement au matérialisme. L’astronomie est d’ailleurs riche d’implications “ métaphysiques ”. C’est pour cela que certains cherchent par tous les moyens, c’est à dire utilisent des arguments non recevables, à échapper aux conséquences de la théorie du Big-Bang, comme Pecker. Je ne veux pas dire pour autant que cette théorie aurait reçu la caution de la scientificité et qu’il n’y aurait pas, contre elle, d’arguments recevables. Mais ces arguments semblent vraiment difficiles à trouver. Elle est pratiquement incontournable. Mais en fait, nous allons voir que la théorie du Big-Bang n’est plus un véritable problème pour le matérialisme, car un autre problème beaucoup plus sévère, l’a relégué aux oubliettes.

Existence des conditions de possibilités.

Le matérialisme doit également rendre compte de l’existence des conditions de possibilité du vivant. Les lois de l’univers sont évidemment de telle sorte qu’elles permettent l’existence de la vie. Si les lois de l’univers avaient été autres, la vie aurait pris d’autres formes, et certaines combinaisons n’auraient pas permis l’apparition de la vie. Il y a encore une trentaine d’années on pouvait penser que l’ajustement de ces lois n’était pas critique et que le hasard pouvait expliquer cet ajustement. On ne pouvait rien dire de cet ajustement, mais on sait clairement aujourd’hui que ce réglage est extraordinairement précis, et cela pose un problème très difficile aux matérialistes.

C’est ce que l’on appelle le principe anthropique qui représente, au moins à mes yeux, la plus grande découverte scientifique du XXe siècle. Elle mérite une bien plus grande attention que celle qu’on lui accorde généralement. Elle est passée à peu près inaperçue, sans doute parce qu’elle est dépourvue d’application pratique. Les militaires, les politiciens, ou les industriels, ne risquent pas de le récupérer pour rendre, au nom du progrès, la terre encore un peu plus invivable. Ce qui contraste agréablement avec l’évolution répugnante de la science vers un pragmatisme débridé. Sa portée se situe uniquement sur le plan philosophique. C’est la raison pour laquelle je la considère comme la plus grande découverte, à l’inverse de la plupart des découvertes scientifiques qui servent à quelque chose mais dont il n’y a rien à en tirer sur le plan philosophique. Cela signifie aussi qu’il n’y a pas une seule découverte, dans tout le XXe siècle, qui ait autant d’implications sur ces questions que le principe anthropique. Ces implications se situent sur le plan ontologique. Il n’y a pas beaucoup de théories scientifiques qui aient des implications à ce niveau. Et la question ontologique est la question fondamentale de la philosophie.

Le principe anthropique est une idée tirée de l’ensemble de la science, il touche à la physique, à l’astronomie, à la chimie et à la biologie. Il nous montre que la vie n’est possible que dans le cadre d’un ajustement extrêmement étroit des lois et des constantes de l’Univers. Et que celles-ci auraient pu être a priori quelconque.

Cette présentation n’est pas tout à fait habituelle. Mais, l’exposition usuelle est très maladroite et prête le flanc à une critique facile. Celle que je donne me semble plus claire et l’idée fondamentale est la même. Elle est souvent mal présentée en ceci qu’il est dit que l’Homme serait la finalité de l’Univers ; ce qui lui donne un relent anthropocentrique inadmissible. Ce n’est pas un principe ; en serait-ce un que la qualification d’ “ anthropique ” serait inappropriée. Mais, rien dans l’argumentation qui conduit à poser ce “ principe ” ne donne à penser que l’Homme pourrait être cette finalité ; mais seulement qu’il pourrait y en avoir une et qu’elle serait la vie. Il serait donc préférable de le rebaptiser. D’autant que certains profitent de ce nom impropre pour en faire une critique facile. Cependant, tout le monde ne se contente pas de cette critique, et sans forcément l’accepter, comprennent bien que le problème reste posé malgré tout.

Ainsi, je propose de rebaptiser le principe anthropique et de parler de “ contingence de la matière ”. Cela présenterait un certain nombre d’avantages. C’est bien de contingence dont il est question dans le raisonnement qui conduit au principe anthropique ; elle serait donc ainsi beaucoup mieux nommée. Cela évoquerait également avantageusement Kant et sa “ démonstration ” selon laquelle on ne pourrait jamais prouver l’existence de Dieu ; car il faudrait pour cela prouver la contingence de la matière. L’intérêt, également, est que cela dirait quelque chose de la profondeur et la radicalité de l’idée. Quelle que soit, par ailleurs, sa validité ou sa invalidité, qui est une autre question. Cette idée de la contingence de la matière se situe en effet à un autre niveau que, par exemple, la critique du darwinisme. La réfutation du darwinisme, en supposant qu’il soit réfuté, montrerait qu’il y a une intention derrière le monde, alors que la contingence de la matière tendrait à montrer qu’il y a une intention derrière l’Univers. La distinction est importante, notamment par rapport au bouddhisme, dont la doctrine est incompatible avec l’idée d’une telle contingence. Alors qu’une éventuelle réfutation du darwinisme serait tout à fait compatible avec celui-ci. D’autre part, cela éviterait les critiques faciles et stupides qui n’ont de sens qu’en fonction d’une désignation malencontreuse, car elles ne portent que sur cette désignation et n’atteignent pas le contenu. Cette critique facile est d’autant plus mal venue que celui qui a choisit cette expression, Brandon Carter, est un matérialiste convaincu et qu’il est d’ailleurs navré de la tournure qu’a prise son idée. De même, cela éviterait la distinction facile d’un principe anthropique faible et fort.

Pour préciser un peu le problème, voici un exemple : certaines fenêtres de transparence de l’air et de l’eau correspondent au spectre d’émission du Soleil (ou des étoiles évidemment). Si elles ne correspondaient pas, l’air ou l’eau serait opaque et nous ne serions pas là. Cet ajustement n’est pas très précis. Mais le problème c’est qu’il y a une quantité énorme de tels ajustements, et certains beaucoup plus précis comme celui-ci :

Une des constantes de couplage est de 1/137, c’est le rapport entre plusieurs constantes physiques. On ne voit pas pourquoi elle est ce qu’elle est, et elle pourrait être a priori quelconque. Mais, si elle était très peu différente, dans un sens il y aurait très peu de carbone et beaucoup plus d’oxygène, dans l’autre sens il y aurait très peu d’oxygène et beaucoup plus de carbone. Le nombre des atomes possibles serait beaucoup plus petit ; et la vie serait sans doute impossible. On connait ainsi une soixantaine de nombres dont il était nécessaire qu’ils se situent à l’intérieur d’une fourchette très étroite pour que la vie soit possible[45]. Certains estiment la précision du réglage à 10-60[46]. Pour donner une idée de ce qu’un tel chiffre peut représenter, c’est à peu près comme si vous gagniez le tiercé vingt fois de suite. Bien entendu, ce chiffre est très contestable, ce n’est qu’une estimation. Mais, même si on le réduisait autant qu’il soit possible il resterait immense. Le problème que pose cette éventuelle contingence est incontournable.

Dans le cadre du matérialisme, il y a quatre réponses possibles à ce problème :

1) Le hasard : Quand la science était moins avancé, on pouvait toujours penser que l’ajustement des lois, des constantes et des conditions initiales n’était pas trop critique. On peut toujours affirmer n’importe quoi au sujet de ce que l’on ignore. L’incontournabilité du principe anthropique, ainsi que le calcul des probabilités, rendent l’explication par le hasard abracadabrante, et continuer à adopter ce genre d’explication, pour un matérialiste, relève purement et simplement de l’ignorance ou de la mauvaise foi.

Certains ont une façon habile de noyer le poisson, et de reconduire l’idée que l’ajustement des lois et des constantes de l’Univers est dû au seul hasard en distinguant un principe anthropique faible et fort. Le principe anthropique faible serait que : pour que la vie et l’homme existent, il faut que les conditions nécessaires soient réunies. Le principe fort serait que ces conditions sont intentionnelles. Ils acceptent volontiers le principe faible, qui est une pure tautologie. Mais cette distinction ne rend absolument pas compte de ce qui est précisément en question dans le principe anthropique, qui est de savoir comment il se fait que l’ajustement des lois et des constantes de l’Univers soient aussi remarquablement précis. Heureusement, tout le monde ne se paye pas aussi facilement de mots. Et certains, bien que restants matérialistes, reconnaissent la valeur de l’argumentation et adoptent des attitudes plus intéressantes que nous allons voir.

2) Il y aurait un lien logique entre ces lois et ces constantes. Dans cette optique, on postule qu’il est possible de rendre compte logiquement des lois et des constantes de l’Univers les unes par rapport aux autres. La limite de cette position serait de répondre à la question : “ Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ” Sans aller jusque là, on pourrait retomber dans une situation analogue à la précédente où le hasard redeviendrait une explication possible.

Le problème de cette attitude est que l’on voit très mal le lien qu’il pourrait y avoir entre, par exemple : la masse de l’Univers, la vitesse de la lumière et la constante gravitationnelle. On pourra peut-être découvrir quelques liens de cette sorte, mais de là à en trouver suffisamment, c’est une autre histoire. Le problème semble à peu près équivalent à celui qui consiste à calculer, à partir de la vitesse d’un bateau, l’âge du capitaine. Bien entendu, ceci n’est qu’une impression et pas un argument. Je ne suis pas physicien pour pouvoir critiquer valablement une telle position. Pour ceux qui ne craignent pas de pénétrer dans les difficiles arcanes de la physique, et qui aimeraient une critique plus fournie ; je les renvoie au livre très intéressant de John D. Barrow : La grande théorie[47].

Une fois n’est pas coutume, je vais apporter un peu d’eau au moulin des matérialistes. La notion de lois de l’Univers est extrêmement problématique. Elle fait partie de ces notions qui sont censées aller de soi et sur laquelle on ne s’interroge guère. Pourtant, si on y réfléchit un peu, elle n’a rien d’évident. Husserl pensait que les lois de l’Univers possédaient un statut ontologique. Il disait :

 « Si toutes les masses soumises à l’attraction disparaissaient, la loi de l’attraction ne s’en trouverait pas détruite, mais elle resterait simplement sans application possible. La loi, en effet, ne dit rien de l’existence des masses attractives, mais de ce qui inhérent à ces masses, comme telles.[48] » 

Une telle interprétation est implicite dès que l’on parle de “ lois ”. L’idée qu’il existerait une loi extérieure aux masses, et qui les obligerait à s’attirer est assez bizarre. Cette idée de lois de l’Univers extrinsèque à la matière me semble difficultueuse, a fortiori pour un matérialiste. D’où viendraient ces lois ? Cela pose aussi la question de leur statut ontologique. Un spiritualiste peut, à la rigueur, penser qu’elles auraient été édictées par Dieu. Qui plus est, si ces lois sont autonomes les unes par rapport aux autres, on ne voit pas pourquoi elles seraient aussi étroitement ajustées. Mais on peut fort bien supprimer la notion de lois et parler de propriétés de la matière (ou de l’éther). La matière n’obéirait pas à des lois mais simplement à ses propriétés inhérentes.

Cela réglerait la question de l’origine de ces lois, et de leur statut ontologique. L’idée que l’Univers obéirait à des lois est peut-être intimement liée à une représentation newtonienne. En effet, cette conception admet un espace absolu et des actions à distance. Pour comprendre comment cela serait possible, il faut un médiateur entre les objets sensés interagir à distance, ce serait le rôle des lois. Mais puisque nous avons abandonné la conception newtonienne, la notion de loi est-elle encore nécessaire ?

La notion de “ lois ” fait sans doute partie des notions inutiles. Surtout, il faudrait poser à leur sujet une question que les scientifiques ne se posent jamais, celle de leur statut ontologique.

Le matérialisme peut très bien être réinterprété en parlant de propriétés et non de lois. Le problème de l’ajustement ne serait pas réglé pour autant, il faudrait alors rendre compte de l’ajustement de ces propriétés. Mais il me semble que cela diminuerait l’impression subjective que nous pouvons avoir vis-à-vis de l’ajustement de ces lois, et qui tient en partie à l’idée que nous avons de l’autonomie des lois les unes par rapport aux autres, et qui est corrélative de la notion de lois. D’autre part, cela ne concernerait que l’ajustement des propriétés de la matière, mais pas celui des conditions initiales.

3) Les théories scientifiques sont des créations humaines. Et donc leur rapport à la réalité serait très problématique. La coïncidence que prétend montrer le principe anthropique serait une pure fiction. C’est l’interprétation instrumentaliste de la science. Ce serait la seule manière de nier le raisonnement qui conduit au principe anthropique.

Le problème de cette position est que les observations, et la logique, exercent une contrainte très forte sur les théories scientifiques. Les scientifiques ne manquent pas d’imagination pour inventer des théories. C’est la contrainte qu’exerce le réel qui réduit le nombre des théories acceptables. C’est d’ailleurs quand le réel a exercé une telle contrainte sur les théories, et qu’il n’en reste qu’une, qu’elle peut recevoir la caution de la scientificité. Si cette hypothèse était recevable le nombre des théories serait indéfini.

Précisons et relativisons ceci en prenant un exemple. Considérons la formule newtonienne de la gravitation : F = (k ×M1 ×M2) / D2. Pratiquement toutes les formules de physique font intervenir un coefficient ; ici k représente la constante gravitationnelle. Cette constante est mesurée et pourrait être a priori quelconque. Il n’y a apparemment aucune logique pour qu’elle soit ce qu’elle est. Si elle était très légèrement différente, le visage de l’Univers serait différent. Le Soleil serait un peu plus gros, ou un peu plus petit, les planètes n’auraient pas les mêmes orbites, etc. Et si elle était un peu trop différente la vie ne serait plus possible ; les étoiles ne s’allumeraient pas, ou brûleraient trop vite. On retrouve cette problématique bien des fois dans le raisonnement qui conduit au principe anthropique.

Or, il faut considérer ici deux choses : d’une part la formule, et d’autre part, les concepts explicatifs qui sont censés rendre compte de la gravitation (action à distance, courbure de l’espace, échange de particules, ou autres). Les formules sont descriptives et les concepts explicatifs. Et les formules demeurent valables quelques soient les concepts qu’on élabore pour tenter de les expliquer. Or, la position instrumentaliste est une position assez forte si ce sont les concepts qui sont en question ; mais très faible s’il s’agit des descriptions. Le principe anthropique est fondé sur la description que nous avons de l’Univers, et reste donc valable même dans le cas d’une interprétation instrumentaliste de la science. Sauf évidemment dans le cas d’une interprétation instrumentaliste forte ; c’est à dire où l’on prétendrait que la description même est subjective. Mais cette interprétation serait absurde ; chaque scientifique devrait alors pouvoir concocter ses propres formules qui devraient marcher tout aussi bien. Ainsi, une réponse instrumentaliste à cette éventuelle contingence me semble totalement inacceptable.

4) Il y aurait une multitude d’univers, chacun ayant des lois et des constantes différentes, et la vie ne serait possible que sur un très petit nombre d’entre eux. Le raisonnement qui conduit au principe anthropique a une telle force de conviction que certains vont jusqu’à estimer que la pluralité des univers serait prouvée. Comme si l’idée qu’il pourrait y avoir une intention derrière l’Univers est tellement absurde qu’elle n’est même pas à considérer. Les scientifiques n’ont jamais prouvé que Dieu n’existe pas, mais ils ont prouvé qu’ils étaient prêts à tout, et à n’importe quoi, pour éviter l’hypothèse Dieu. Voici ce dit Richard Morris à ce propos :

 « Pour être favorable à la vie, l’univers doit être très particulier. La véritable question que nous posons est la suivante : « Pourquoi l’univers est-il si particulier ? » […]

C’est comme si l’univers avait été consciemment modelé de manière à ce que la vie soit inévitable. Les scientifiques des époques précédentes n’auraient pas hésité à conclure que ces considérations prouvaient l’existence du Créateur […]

Un moyen très évident de contourner la difficulté consiste à imaginer qu’il y a un nombre infini d’univers. Les univers qui ne possèdent pas le caractère particulier du nôtre existent aussi, mais ils n’abritent aucune vie. La raison pour laquelle notre univers à certaines propriétés spéciales est que, s’il ne les avait pas il n’y aurait personne pour s’en rendre compte.

Il faut bien préciser que l’hypothèse selon laquelle il existerait un nombre infini d’univers n’est absolument pas une théorie scientifique reconnue. Cependant, je ne vois pas comment on pourrait éviter cette conclusion. Il n’y a tout simplement pas d’autres solutions raisonnables.[49] » 

Morris a tout à fait raison de remarquer que, ce qui eut été accepté comme preuve de l’existence de Dieu il y a quelques siècles, ne l’est plus aujourd’hui. On pourrait même ajouter que le raisonnement qui conduit au principe anthropique est tel qu’il eût vraisemblablement été accepté comme la meilleure preuve. Mais, Morris ne s’est malheureusement pas interrogé sur la question de savoir ce qui a changé. Pourquoi ce qui aurait prouvé quelque chose il y a quelques siècles, ne prouve plus rien aujourd’hui ? La notion de preuve a-t-elle changé ? Serions-nous plus exigeants sur les qualités d’une preuve ? Certainement pas. Parce que, comme le dit Morris, l’idée n’est pas raisonnable. Mais comment se fait-il qu’une idée qui aurait paru raisonnable il y a quelques siècles, ne l’est plus aujourd’hui ? Je vois, pour l’instant, trois réponses possibles :

1) Les hommes auraient fait des progrès, seraient devenus plus raisonnables, et sauraient aujourd’hui mieux distinguer ce qui est raisonnable, de ce qui ne l’est pas. Il faudrait une foi dans l’humanité à toute épreuve pour croire encore à une telle idée.

2) La science aurait démontré que cette idée est déraisonnable. Raisonnable ne signifie pas rationnel, et la science n’a évidemment rien démontré du tout de ce point de vue. La science est rationnelle, elle n’est pas raisonnable.

3) C’est un pur conformisme, une habitude mentale, ou une mode intellectuelle, qui nous fait trouver la même idée raisonnable à une époque, et déraisonnable à une autre. C’est la position qui me semble juste pour l’instant. Et je crois qu’il serait beaucoup plus intéressant de tenter de dégager sa pensée de ces conformismes intellectuels, plutôt que de décréter aussi rapidement que les idées qui n’ont pas cours dans le milieu où nous vivons ne sont pas raisonnables.

Cette attitude de Morris est intéressante en ceci qu’elle est révélatrice. Dire que la position adverse n’est pas raisonnable est l’argument qui reste quand on en a plus. Et Morris a l’air d’être conscient de n’avoir pas d’argument. Dire que l’existence de Dieu n’est pas une idée raisonnable est peut-être le seul argument qui reste aux matérialistes. Mais comme il n’en est pas un, on peut se demander si le matérialisme est encore raisonnable.

Commentaires.

On peut remarquer ici un point très intéressant. Mise à part la position 1 — qui est stupide —, quel que soit la position que l’on adopte, elles ont ceci en commun qu’il n’est plus possible de prétendre connaître les lois de l’Univers (ou les propriétés de la matière si nous remettons en cause la notion de lois). En effet, dans la position 2 les lois de l’Univers nous sont peut-être connaissables, mais nous ne les connaissons pas encore (nous ne connaîtrions que des lois secondes, non les lois fondamentales). Dans la position 3, elles sont de toute façon inconnaissables. Dans la position 4, elles nous sont définitivement inconnaissables faute d’informations possibles sur les autres univers (nous ne pourrions connaître que les lois qui régissent le nôtre ; et non les lois fondamentales de l’ensemble des univers). Il en va de même d’ailleurs pour une position spiritualiste, ces “ lois ” nous sont peut-être connaissables ; mais c’est une intelligence suprême qui les aurait édictées. Elles seraient donc contingentes, et cette contingence ne nous permettrait plus de parler de lois, mais seulement de règles ou de régularités.

L’ambition la plus profonde du projet scientifique (ou plutôt scientiste) est de découvrir les lois de l’Univers. Celle-ci est donc radicalement remise en cause par le raisonnement du principe anthropique. Dans cette optique, elle remet totalement en cause, non pas notre connaissance, mais seulement notre interprétation de celle-ci en tant que lois fondamentales. Ainsi, le principe anthropique affecte très directement, et de façon incontournable, la confiance que nous pouvons avoir dans la connaissance de l’Univers. Il nous oblige de toutes les façons non seulement à reconnaître que nous ne connaissons vraiment pas grand chose, mais que notre connaissance restera définitivement extrêmement limitée. Le scientisme présente deux versions, la forte est de dire que la science viendra à bout de tous les problèmes philosophiques, la version faible est de dire que le mode de connaissance scientifique est le seul mode de connaissance possible.

Il y a encore autre chose que semble avoir oublié Morris ainsi que tous ceux qui adoptent cette idée d’une pluralité d’univers. Elle présente une facture très lourde à payer pour le matérialiste et pour le scientisme, même dans sa version faible. Mais avant d’aborder ce point étudions le statut logique de la métaphysique par rapport à la science. Voyons ce que dit Dominique Terré-Fornacciari :

 « il est impossible de déduire directement une métaphysique à partir de la science ou plutôt de plaquer sans médiation aucune métaphysique sur la science ; autrement dit de prendre au pied de la lettre des données scientifiques en y trouvant une portée métaphysique.[50] »

Il convient de lire attentivement ce texte. On ne peut évidemment déduire une métaphysique de la science par définition même de la métaphysique : “ au-delà de la physique ”. Toutefois, il aurait fallu dire : “ une position métaphysique ”. Car ce qu’il dit est tout aussi valable pour le matérialisme, et le matérialisme n’est évidemment pas une métaphysique, mais représente une position métaphysique.

Terré-Fornacciari dit bien : « de plaquer sans médiation ». Effectivement, tout le problème réside dans la manière dont nous allons tirer des implications métaphysiques des découvertes scientifiques, et donc dans la qualité de cette médiation. Déduire directement signifierait de manière incontournable, avec une contrainte logique telle que la déduction répondrait aux exigences de la science. Une telle déduction ferait donc partie intégrante de la science. Or, la qualité de la médiation (pour la plupart, et sans doute presque toutes) des positions métaphysiques qui ont été déduites à partir de la science est d’une affligeante médiocrité. Et en quelque sorte, tout mon propos dans ce texte tournera autour de la critique de cette médiation concernant la position métaphysique matérialiste et tenter d’améliorer la qualité de cette médiation. Voici ce que dit Michel Bitbol : « Le cadre ontologique constitue l’arrière-plan nécessaire des propositions factuelles ; il n’est pas lui-même une proposition factuelle.[51] ». Cette phrase mérite, me semble-t-il, une réflexion un peu soigneuse.

Tout d’abord, à quoi s’applique le mot “ nécessaire ” ? S’il s’applique à toutes les propositions scientifiques, cela me paraît excessif. La proposition : “ l’eau est composé de deux parties d’hydrogène et d’une partie d’oxygène ” n’a pas besoin d’un cadre ontologique. Toutefois, la science dans son ensemble ne peut pas se passer d’un cadre ontologique. Cela veut dire que l’ensemble des propositions factuelles doit s’interpréter plus facilement dans un cadre ontologique que dans un autre. La science doit donc tenter de déduire une position métaphysique à partir de données factuelles, mais qui, effectivement, ne sera pas une donnée factuelle. Cette position sera bien déduite par une médiation, qui est de l’ordre de la logique. À vrai dire, on peut considérer que cela ne devrait pas être l’objet de la science, mais nous allons voir que l’on peut difficilement faire autrement.

Approchons cette question de façon moins abstraite en prenant des exemples. Un chimiste, par exemple, peut fort bien travailler en faisant abstraction de toute position métaphysique, mais pas un médecin. L’arrière plan ontologique de la médecine occidentale est le matérialisme. Toutefois, il existe d’autres médecines, comme la médecine indienne ou la chinoise, dont l’arrière plan n’est pas matérialiste, et elles ne sont pas séparables de leur ontologie. Et le médecin ne peut pas les ignorer. Il doit prendre parti pour ou contre, ou tout au moins certains médecins. Un chirurgien par exemple, peut se permettre de les ignorer et ne pas prendre parti, mais pas la médecine, en tout cas pas un médecin généraliste qui sera forcément confronté dans sa pratique à des patients qui auront recours à ces médecines. Il devra prendre parti sur ces médecines alternatives, que ce soit pour ou contre. Et ce parti ne doit pas être un parti-pris, il en va de la santé de ses patients et du sérieux de son travail. La science ne permet donc pas toujours de rester agnostique. D’ailleurs, nombre de scientifiques ont pris parti pour une position ontologique à partir des données à leur disposition. C’est normal, surtout dans la mesure où certaines de ces données ne peuvent pas être interprétées en dehors d’une position ontologique. C’est le cas, par exemple, du principe anthropique.

Mais la position ontologique que l’on prend doit être dégagée sans parti-pris à partir de l’ensemble des données factuelles que nous avons à notre disposition. Et le problème c’est que nous voyons des données factuelles écartées parce qu’elles ne valident pas une conception ontologique.

Nous avons vu que les scientifiques font constamment appel à des concepts “ métaphysiques ” sans lesquels ils ne pourraient pas faire de science. La sélection naturelle, par exemple, est un concept métaphysique. Personne n’a jamais observé la sélection naturelle. On a vu des oiseaux tomber du nid, ou des souris se faire dévorer par des chats, mais personne n’a pu voir la sélection naturelle. L’inertie est un concept métaphysique, ce n’est pas une donnée factuelle. Nous avons observé des objets en mouvement mais nous n’avons pas observé l’inertie. Tout concept est “ métaphysique ”, que l’on tire, certes, à partir de données factuelles, mais pas sans médiation. Il faut donc élargir la phrase de Terré-Fornacciari. Elle doit concerner tout concept, et non pas toute métaphysique. Mais ce n’est pas un véritable élargissement dans la mesure où tout concept est métaphysique. Il est donc tout à fait normal de tenter de déduire une position métaphysique à partir des données de la science. Et puisque tout concept est métaphysique, on ne voit pas pourquoi on devrait se limiter à déduire des concepts, et non pas une position métaphysique.

On voit mal aussi au nom de quoi on pourrait considérer comme nul et non avenu des raisonnements faisant appel à des concepts prétendument métaphysiques, puisque l’on ne voit même pas comment on pourrait raisonner sans faire appel à de tels concepts. Un raisonnement comporte forcément quelque être qui n’est pas localisé spatio-temporellement, et toute la science n’est constituée que de raisonnements. Lire une aiguille sur un cadran n’est pas faire de la science. N’importe qui, sauf un aveugle, peut en faire autant. La démarche scientifique consiste à essayer de rendre compte de la position de l’aiguille et non pas simplement de la constater. La science commence quand on élabore des raisonnements à partir des observations. Même si l’observation est première, comme je l’ai dit plus haut, ce n’est pas elle qui la constitue. Elle l’est d’ailleurs en tout les sens du mot “ première ”. Les observations sont ses matériaux, mais ce sont des raisonnements qui constituent la science. Toutefois, on peut faire de la science sans viser à expliquer. La théorie quantique, par exemple, se contente de décrire le comportement des particules sans l’expliquer. Mais on peut considérer que ce n’est plus de la science à proprement parler, seulement de la technique, tout au moins en ce qui concerne le formalisme de la théorie quantique. Dans une déduction portant sur une position métaphysique, comme dans toute déduction, l’idéal serait d’arriver à une conclusion qui, comme le disent Sokal et Bricmont :

 « aucune assertion sur le monde réel ne peut jamais être littéralement prouvée, mais pour reprendre l’expression très juste du droit anglo-saxon, elle peut l’être au-delà de tout doute raisonnable — le doute déraisonnable subsiste.[52] »

Ils ont tout à fait raison. Par exemple, le solipcisme récuse d’un coup toutes les affirmations que l’on peut porter sur le monde réel et on sait que l’on n’a jamais pu prouver la fausseté du solipcisme. Mais le solipcisme fait justement partie de ce doute déraisonnable. Si aucune assertion portant sur le monde réel ne peut être prouvé cela sera vrai a fortiori pour les assertions ayant un statut métaphysiques. Pour aborder le statut logique du principe anthropique, nous citerons encore Terré-Fornacciari :

 « Ce principe — dans sa forme forte — appelle plusieurs objections. D’abord son improductivité théorique à l’encontre du principe de l’économie qui régit implicitement la recherche scientifique. Il n’est en rien indispensable à l’explication des phénomènes. C’est moins un principe d’explication qu’un explicandum, d’une théorie réclamant à son tour une explication.[53] »

L’improductivité théorique dont il est question ici est d’ordre scientifique, et nous n’en avons strictement rien à faire. La productivité de ce principe est au contraire tout à fait remarquable sur le plan philosophique. C’est celle qui nous intéresse. Effectivement, il n’explique rien, mais il est bien une énigme à expliquer.

Les scientifiques n’ont généralement pas la formation philosophique qui permet d’escamoter les problèmes en faisant appel à des distinguos subtils. Seuls les contraintes logiques et observationnelles sont des arguments qu’un scientifique bien-né est capable d’entendre. Et justement, nombre de scientifiques (bien que matérialistes), ont parfaitement compris et accepter la contrainte logique que présente le principe anthropique et l’ont accepté. Cela les dérange bien, mais ils ont réussi à trouver un autre biais, pour neutraliser le problème, plus sérieux que ces bavardages.

Morris a le mérite d’exposer très clairement le problème. Un esprit naïf penserait immédiatement que si les constantes et les lois de l’Univers sont si étroitement ajustées c’est peut-être intentionnellement. Autrement dit, ce pourrait être par l’effet d’un calcul génial de la part du personnage que l’on appelle habituellement “ Dieu ”. Mais les scientifiques n’ont pas de ces naïvetés, et depuis le mot fameux de Laplace : « Sire, je n’ai pas besoin de cette hypothèse. », ils manifestent une extraordinaire résistance à envisager une telle hypothèse. On dirait même que le mot leur écorche la bouche. Ce n’est pourtant pas par timidité, ni qu’ils auraient l’esprit timoré, ou qu’ils manqueraient d’imagination. D’imagination et d’audace, ils savent parfaitement en faire preuve surtout quand il s’agit d’éviter cette hypothèse. Pour cela ils sont prêts à tout, même à se lancer dans une spéculation métaphysique de haute voltige, ce à quoi normalement ils répugnent profondément. Ils sont prêt à envisager n’importe quelle hypothèse, mais surtout pas celle-ci.

Morris ose prononcer le mot “ Créateur ”. Mais il se reprend aussitôt et se fait pardonner puisqu’il envisage immédiatement la seule hypothèse admissible pour un “ scientifique ”, l’idée d’une pluralité d’univers. Il n’est effectivement possible de prononcer ce mot qu’en ne prenant pas l’hypothèse au sérieux. Toutefois, d’autres scientifiques, (Demaret et Lambert) sont nettement plus habiles, puisqu’ils ont réussit à écrire un livre entier consacré au principe anthropique sans jamais faire appel à ce mot, là où Morris ne l’a pas éviter quand il n’y consacre qu’un paragraphe. Il est vrai qu’un autre scientifique (Denton) a consacré aussi un livre entier à ce sujet, et il n’hésite pas le moins du monde à appeler sa démarche “ théologie naturelle ”. Ce n’est pas possible, il doit être complètement déraisonnable, à moins qu’il ne craigne rien pour sa carrière. Il est vrai qu’il est australien, s’il était français, sa carrière serait sans doute fortement compromise.

Au XVIIIe siècle, le principe anthropique aurait été certainement considéré comme la meilleure preuve de l’existence de Dieu. Aujourd’hui, non seulement il ne prouve plus rien, mais il ne conduit même pas les scientifiques à se poser la question de son existence. Mais il faut se demander pourquoi et ce que vaut la notion de preuve quand on voit que ce que l’on considère comme prouvant quelque chose à une époque ne prouve plus rien à une autre, sans même qu’il soit jamais dit pourquoi cela ne prouverait plus rien. Examinons maintenant les implications du principe anthropique.

Il faudrait penser à payer la facture

L’idée des univers multiples est plus sérieuse et censée que les arguties scabreuses par lesquelles les matérialistes se sont souvent débarrassées d’un constat qui les dérangeait trop. C’est une reconnaissance de la valeur du raisonnement qui conduit au principe anthropique et de l’extraordinaire ajustement des lois et des constantes de l’Univers. D’autre part, elle est irréfutable logiquement. D’un point de vue logique, on peut tout aussi bien imaginer une multitude d’univers qu’attribuer cet ajustement à une intention. Ce n’est pas sur ce point que l’on peut critiquer une telle position. Pour les matérialistes, cette idée leur offre en prime l’avantage de pouvoir se débarrasser de l’encombrant problème que représente la théorie du Big-Bang. Les univers multiples apparaitraient alors en fonction de lois plus basiques et à partir d’un milieu qui peut être de toute éternité. Mais c’est alors la théorie des univers multiples qui devient un problème bien pire pour les matérialistes que le Big-Bang et qui leur coûte plus cher qu’ils n’ont l’air de le voir. Il ne reste plus qu’à leur envoyer la facture.

D’une manière ou d’une autre, il nous faut expliquer l’ordre que nous observons dans l’Univers. Et pour l’expliquer, nous n’avons jamais trouvé que deux solutions. L’une est que cet ordre est le produit d’une intention. Qu’il y a un être premier, simple, conscient et intelligent qui a pensé et voulu cet ordre. L’autre est que cet ordre est surgi par hasard au sein d’un univers fondamentalement chaotique.

Le principe anthropique apparaît comme un acquis définitif des sciences. Un argument courant des matérialistes devant une objection est que la science trouvera la réponse plus tard (bien entendu dans le cadre du matérialisme). Dans le cas du principe anthropique le recours à cet argument serait très mal venu, d’ailleurs je ne l’ai jamais vu employé. La tendance générale des découvertes va plutôt dans le sens d’une augmentation de la criticité de cet ajustement. Il est fort possible que des découvertes à venir permettent de réduire dans une certaine mesure la criticité de cet ajustement, mais il n’est guère imaginable qu’il puisse être réduit de manière à ce que le hasard redevienne une explication possible.

Si l’hypothèse des univers multiples n’est pas critiquable d’un point de vue logique, l’attitude des matérialistes face à elle peut faire l’objet d’une sévère critique. Car adopter une position quelconque n’est pas en soi suffisant, il convient aussi d’en déduire les implications. C’est là que le bât blesse. Et il blesse tellement que l’on n’a pas encore observé de matérialistes tirer les conclusions incontournables de cette multitude d’univers. Comme la plupart d’entre nous, ils renâclent à payer le prix de leur pensée. Le principe anthropique bouleverse complètement la conception que les matérialistes se font de l’Univers, ainsi que leur rapport à la pensée. Ils sont très loin d’avoir compris la révolution à laquelle ils sont contraints. Il me paraît clair qu’ils ont ici besoin d’un coup de main. Le prix à payer est lourd et ils ne peuvent guère y échapper. Le raisonnement qui conduit au principe anthropique possède une contrainte logique et observationnelle incontournable. On peut d’ailleurs penser qu’ils sont conscient intuitivement de ce prix, et que s’ils avaient trouvé le moindre chemin, pour contourner le principe anthropique, gageons qu’ils l’auraient empruntée.

Si la logique est sauve avec l’hypothèse des univers multiples, la crédibilité du matérialisme en est néanmoins sérieusement affectée. Cette hypothèse entraîne deux conséquences que les matérialistes ne semblent guère avoir perçues. Max Tegmark justifie l’hypothèse des univers multiples comme un moyen de réaliser une économie de pensée. Voici ce qu’il dit :

 « Les sceptiques s’inquiètent de la quantité d’information nécessaire pour spécifier tous ces univers invisibles, mais ils oublient qu’un ensemble complet est souvent plus simple que l’un quelconque de ses sous-ensembles. […] En ce sens, les univers multiples sont plus simples qu’un univers unique.[54] »

Il semble que l’économie réalisée soit beaucoup plus psychologique que conceptuelle. Elle consiste surtout à pouvoir continuer à penser de la même façon. D’ailleurs, nos intellectuels semblent si avares de leur pensée qu’ils l’économisent par tous les moyens. Non seulement ils cherchent à faire des économies de concepts dans la description de l’univers, ce qui est tout à fait normal. Mais ce qui l’est moins, est qu’ils ne prennent pas la peine de tirer les implications de leur pensée. Comme la plupart d’entre nous, ils semblent particulièrement paresseux quand il s’agit d’en tirer les conclusions indésirables. Quand bien même l’hypothèse des univers multiples permettrait de décrire l’Univers plus simplement, nous ne pensons pas que cette économie doive s’étendre jusqu’à éviter d’en tirer les conséquences. Nous allons donc gaspiller la pensée en envisageant ses implications, et tant pis pour les méninges paresseuses.

Cette simplicité à laquelle Tegmark fait allusion consiste à dire que l’ensemble des univers possibles se réaliserait et que nous aurions là une description simple. Sauf que cela ne peut être considérée comme une description. Car elle ne dit rien de ce que seraient les univers possibles et lesquels seraient impossibles. De plus si cette réalisation est aléatoire, on ne voit pas très bien pourquoi ils se seraient tous réalisés. Si elle ne l’est pas, qu’est-ce qui oblige à ce qu’ils se soient tous réalisés ? De plus elle escamote un problème. Le nombre des univers serait sans doute infini puisque le champ des possibles est continu. Mais dans ce cas nous tombons dans le problème de l’infini actuel. Cette description est effectivement très simple, le seul ennui c’est qu’elle est vide. C’est typiquement une explication de songe-creux.

Nous avons vu qu’il nous fallait expliquer l’ordre que nous observons dans l’univers, quand cet ordre est trop improbable, le hasard évidemment ne marche pas. Avec la sélection naturelle le darwinisme a apporté une explication plausible à l’ordre que l’on observait à l’époque, qui est celui des êtres vivants. Avant le darwinisme, la position matérialiste était très faible car il ne pouvait expliquer l’ordre que nous observons. Le principe anthropique réintroduit la difficulté en la redescendant d’un étage. Ce n’est plus l’ordre du vivant qui est inexplicable, mais l’ordre nécessaire à la vie. Le principe anthropique ramène en fait le matérialisme à une position analogue à celle d’avant le darwinisme.

Le point crucial, qui change tout, est que la criticité de cet ajustement les oblige à voir le chaos un cran en dessous. C’est-à-dire non plus dans l’entrechoquement des atomes, mais dans la distribution aléatoire des lois régissant les différents univers. Et en changeant de niveau il tombe dans le domaine de l’inobservable. C’est le premier inconvénient de ce changement de niveau. On pouvait observer le vivant, ou les fossiles, pour tenter de vérifier le darwinisme, avec la pluralité des univers on ne peut rien vérifier du tout.

Ainsi, ils sont réduits à décrire une infime portion de la réalité : notre univers visible. À partir de cette infime portion, comment peuvent-ils prétendre dire quoi que ce soit de la multitude d’univers dans son ensemble ? Dans une telle situation, un premier choix possible pour les matérialistes consiste à se résoudre à parler uniquement de notre univers puisque c’est le seul que nous pouvons observer. Il reste ainsi dans une démarche scientifique mais qui a renoncé à dire quoi que ce soit de profond sur la réalité. Leurs théories ne portent plus que sur une fraction absolument infime de cette réalité. Mais ils ne peuvent plus, à partir de cette parcelle, tirer quelque conclusion valable universellement. Autrement dit, en procédant ainsi, ils rouvrent du même coup la question de l’existence de Dieu.

Pour fermer cette question, car c’est bien de cela qu’il s’agit en fait, il ne s’agit pas de répondre à la question, mais de faire en sorte qu’elle ne soit pas posée. La réponse, ils l’ont déjà pensent-ils, et ils ne veulent surtout pas en douter. Pour la fermer donc, il leur faut élaborer des théories censées décrire l’ensemble de ces univers. Mais pour cela, ils sont contraints de se lancer dans une inflation spéculative et métaphysique totale. Une spéculation bien pire que celle qu’ils ont toujours reprochée aux spiritualistes. La situation ne manque pas de piquant. En effet, les spiritualistes ont tout de même du grain à moudre, ils ne sont absolument pas à court d’observations ou de témoignages. Ils ont la parapsychologie, ou le témoignage des mystiques. On peut en penser ce que l’on veut, mais ce n’est certainement pas rien, c’en est même loin. Les spiritualistes, en fait, ont toujours eu du grain à moudre. Cette critique selon laquelle les spiritualistes pensaient dans le vide n’avait une relative pertinence que par rapport à l’Église qui mouline passablement dans le vide. Avec l’hypothèse des univers multiples, les matérialistes n’ont absolument aucun grain à moudre. Une description telle que celle que propose Tegmark n’est en fait qu’un pur bavardage. Et toutes les théories que les matérialistes pourraient proposer à ce sujet ne sont que des bavardages. Les observations qui pourraient valider, ou invalider, les spéculations des matérialistes sur la multitude des univers sont absolument inexistantes et même impossible à imaginer.

Les matérialistes, reprenant la critique de Kant, voudraient interdire toute spéculation métaphysique, tout ce qui était de la raison pure, sans rapport avec l’observation. Mais les spéculations sur la multitude des univers, c’est de la raison garantie pure à 100 %. Le principe anthropique renverse totalement la situation. En fait, c’est pire qu’un renversement. Car c’était seulement aux yeux des matérialistes que les spiritualistes étaient dans la pure spéculation. Avec cette multitude d’univers, les matérialistes sont dans la spéculation pure même à leurs propres yeux.

Ce sont donc les spiritualistes qui se trouvent désormais dans une position très confortable. Pour commencer, il leur est facile de retourner l’argument et de dire : prouvez-nous donc que ces univers multiples existent. Pire encore, les matérialistes devant cet argument sont une position bien plus inconfortable que celle dans laquelle étaient les spiritualistes. D’abord, ils ont trop utilisé l’argument pour pouvoir y échapper, argument qui en plus a toujours été faux.

Ils n’ont strictement aucun indice de l’existence de cette multitude d’univers dont l’affirmation est purement gratuite et n’a d’autre rôle que d’échapper à l’hypothèse Dieu. Mais on ne peut quand même pas poser une affirmation totalement gratuite avec pour unique raison qu’elle permet d’échapper à une hypothèse que l’on se refuse d’examiner.

Les spiritualistes, en revanche, se retrouve devant une position bien plus confortable face aux matérialistes. Tout d’abord, il dispose d’un argument fort, supplémentaire et incontournable puisque les matérialistes eux-mêmes admettent l’argument. Ensuite, ils ne sont pas du tout soumis à l’inflation spéculative et métaphysique devant laquelle se trouve acculé les matérialistes. S’il est vrai que beaucoup de spiritualistes ne craignaient pas de se livrer à des inflations spéculatives débridées, ils n’y étaient nullement contraints et nombre de spiritualistes ne se livraient pas à de telles spéculations. Mais les matérialistes ne peuvent plus y échapper.

En tout cas, le principe anthropique bouleverse complètement l’équilibre de la balance et le matérialisme devient une position difficultueuse (en supposant que la position spiritualiste l’était, ce qui n’a jamais été le cas). On peut dire que Morris a fort bien vu le problème en affirmant : « Il n’y a tout simplement pas d’autres solutions raisonnables. ». Ceci est donc le seul argument qui reste aux matérialistes. Cet argument apparemment décisif, qui tranche la question, est complètement non-rationnel. Je crains que cela soit souvent le cas dans bien des situations, mais au moins ici c’est clair.

Mais un argument non-rationnel n’est pas forcément léger, or celui-ci est extrêmement léger ; c’est le moins que l’on puisse dire. Comment évalue-t-il la raisonnabilité de l’hypothèse Dieu ? Peut-on penser que cette évaluation est à peu près dégagée des processus psychologiques et sociologiques tels que les habitudes mentales, le conditionnement ? Quand les matérialistes voient dans l’idée que le spiritualisme permet d’échapper à la peur de la mort la principale raison pour laquelle les spiritualistes y adhèrent, ils ne peuvent nier que le matérialisme a aussi ses propres intérêts psychologiques. D’ailleurs, les matérialistes ont trop insisté sur les inconvénients et l’aliénation que représenteraient à leurs yeux les religions ou la croyance en Dieu, pour qu’ils refusent de voir les avantages psychologiques que représentent, à leurs yeux, sa négation. Ces avantages ne sont d’ailleurs liés qu’à une conception particulière de Dieu. Les matérialistes ont souvent leur propre conception de Dieu et ne sont matérialistes que par rapport à cette conception. Et quand on a plus d’autre argument qu’une évaluation purement subjective portant sur l’invraisemblance d’une hypothèse on ne peut pas éviter de se poser sérieusement la question de sa détermination par des processus d’ordre psychologique.

En plus, il y a une gratuité totale dans cette affirmation. Einstein, Pascal, n’étaient donc pas des personnes raisonnables ? Pire encore, le matérialisme est une position minoritaire. Dire que l’hypothèse Dieu n’est pas raisonnable, c’est dire que vous seriez les seuls à être raisonnables. De plus, il y a bien des scientifiques (il n’y a pas qu’Antony Flew), qui depuis quelques dizaines d’années ont abandonné leur position matérialiste en raison des avancées de la science. Eux non plus ne doivent pas être raisonnables. Les matérialistes ne peuvent nier qu’ils sont en minorité. Pourquoi donc sont-ils les seuls à trouver invraisemblable l’hypothèse Dieu ? Nous prennent-ils pour des imbéciles ? De plus, un tel argument a vraiment très peu de poids. La science n’a-t-elle pas été contrainte d’admettre si souvent des hypothèses qui paraissaient hautement invraisemblables ? On pense tout de suite à la théorie quantique, entre autre à la non-séparabilité, il y a bien d’autres exemples. On ne voit vraiment pas pourquoi, sinon au nom d’une affirmation qui fonctionne comme un dogme, l’idée selon laquelle cet ajustement serait intentionnel serait déraisonnable.

Une autre conséquence que les matérialistes ne semblent pas avoir perçue est que l’idée des univers multiples ne leur permet plus guère de refuser l’hypothèse des univers parallèles. La différence est que les univers multiples nous sont complètement inaccessibles, nous n’avons avec eux aucune communication possible. Les univers parallèles, au contraire, seraient proches de nous. Nous pourrions éventuellement communiquer avec eux par la voyance, la médiumnité ou autrement. On voit très mal comment on pourrait accepter l’idée des univers multiples, dont on ne peut faire aucune observation, tout en refusant simultanément l’hypothèse des univers parallèles qui pourrait éventuellement faire l’objet d’observations, au moins indirectes. « N’est-il pas vrai, en effet, que la conscience moderne a mis fin au règne des arrière-mondes ? [55] » nous dit Robert Misrahi. C’est sans doute ce qu’à fait la conscience moderne, mais c’est peut-être ici que réside toute la sottise de la modernité.

L’hypothèse des univers multiples conduit à d’étranges conclusions. Il est nécessaire que ces univers n’interfèrent pas entre eux, tout au moins pas avec le nôtre. En effet, ils seraient si nombreux que même si une très petite proportion d’entre eux interférerait avec le nôtre, ils le perturberaient sérieusement. Même une très faible fraction représenterait un nombre immense. L’hypothèse des univers multiples doit donc s’accompagner d’une autre hypothèse : ce ne sont point des univers parallèles, ils n’interfèrent pas avec le nôtre.

En admettant l’hypothèse des univers multiples les matérialistes ont donc mis le doigt dans un engrenage qui peut les entraîner loin. Ils ont toujours refusé d’attribuer tout crédit et tout examen sérieux aux phénomènes spirites ou autres du même genre. S’il y a une multitude d’univers, on voit mal pourquoi a priori les tables ne pourraient pas tourner sous l’effet d’un principe se trouvant dans un univers parallèle. Et s’ils ne peuvent observer les univers multiples, on voit mal pourquoi ils pourraient déblatérer sur des univers qu’ils ne peuvent pas observer, tout en refusant d’expérimenter des modes de communication avec des univers parallèles possibles puisque, par principe, il semble qu’il leur soit difficile d’en refuser a priori l’existence. Et si les matérialistes continuent de refuser toute expérimentation avec ces univers parallèles, quel crédit pourra-t-on encore leur attribuer ?

J’espère avoir aidé à faire prendre conscience aux matérialistes du prix à payer pour leur pensée, et qu’ils garderont désormais pour eux leurs réflexions sur la métaphysique. Et si les rôles entre matérialistes et spiritualistes sont maintenant plus que totalement renversés, nous ne serons absolument pas surpris d’observer les tenants du dogme d’aujourd’hui réagir aussi stupidement que les tenants du dogme d’hier.

Autres implications métaphysique du principe anthropique

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les implications métaphysiques du principe anthropique les plus intéressantes ne concernent pas l’opposition matérialisme/ spiritualisme, mais l’opposition théisme/ panthéisme.

Pour un spiritualiste, cette opposition est extrêmement délicate. Car il y a très peu d’argument en faveur de l’un ou de l’autre. Je n’en vois que trois. Tout d’abord, la position panthéisme me paraît forte intuitivement, même si ce n’est pas vraiment un argument. Ensuite, l’expérience védantine constitue un argument très sérieux en sa faveur. En faveur du théisme, il y a le fait que les panthéistes ne réussissent pas à vivre en accord avec leur conception. J’examine cette question dans le texte que vous trouverez en cliquant ici.

Or, le principe anthropique constitue un argument très fort en faveur du théisme. La proposition fondamentale du védânta (la branche principale de l’hindouisme) est la proposition de Sankarâchârya : « Il n’y a qu’une seule substance, et cette substance c’est le Brahman. » Comment le Brahman pourrait-il modifier sa propre substance pour rendre la vie possible ? Le principe anthropique évoque très fort un Dieu-potier, extérieur à sa création, et non un Dieu manifestant l’Univers à partir de sa propre substance.

Il y a pas mal de scientifiques qui ont abandonné une position matérialiste suite aux développements de la science. Or, beaucoup d’entre eux, peut-être la plupart, ont opté pour une position panthéiste. Curieusement, ils ne semblent même pas s’être aperçus de la difficulté que posait le principe anthropique pour le panthéisme.

Je dois ajouter que je ne prêche pas pour ma paroisse. Je suis panthéiste. Le principe anthropique me pose, à moi aussi, problème.

Physique.

Je vais m’attarder un peu sur la théorie quantique car cette théorie a bien des choses à nous dire, en essayant de vous faire partager la fascination que j’éprouve pour elle. Si les physiciens ont dû suer pour mijoter la théorie quantique le philosophe, lui, se régale. Elle constitue une merveille, une mine d’or, où il peut puiser à loisir. Malheureusement, nos philosophes manifestent à son égard une ignorance qui rivalise avec celle que Roger Paul Droit a très justement dénoncée à propos de l’Inde[56].

Cette théorie est un formalisme mathématique qui décrit le comportement des “ particules ” élémentaires. Elle est acceptée par tous les physiciens, et n’a reçu aucun démenti de l’expérience. Et, contrairement à ce que l’on dit et que l’on croit souvent, Einstein ne s’y est jamais opposé. D’ailleurs, pour un physicien, contester une théorie n’a de sens qu’à la condition d’en proposer une autre à la place, et il n’existe aucune théorie concurrente (il y a toutefois des théories équivalentes à celle de Schrödinger). Les divergences entre les physiciens portent sur son interprétation. D’ailleurs, ce n’est pas la théorie quantique elle-même qui est intéressante, d’un point de vue philosophique, mais son interprétation. Nombre de personnes n’hésitent pas à la récupérer pour tenter de valider une ontologie, et tentent de lui faire dire ce qu’elle ne dit pas. J’examinerai ce que la théorie quantique peut nous dire à propos de l’ontologie.

On peut diviser l’histoire de la physique en trois temps. Le premier est la physique antique créé par Aristote. Cette physique est intuitive et intelligible. On peut dire qu’elle représente le mariage de la raison et de l’intuition. La seconde période est celle de la physique classique fondée par Galilée. Cette physique est contre-intuitive et intelligible. Par exemple, un des principes fondamentaux de cette physique est : “ le mouvement rectiligne uniforme est comme nul ”. Une telle proposition n’est nullement évidente intuitivement, mais compréhensible après réflexion. Cette physique représente le divorce de la raison et de l’intuition, au profit de la raison. Elle a sa part dans l’avènement de la philosophie des Lumières. Le troisième temps, la physique moderne, correspond à la fondation de la théorie quantique. Celle-ci est contre-intuitive et inintelligible. Elle représente la déroute de la pensée. Sans pour autant être une revanche pour l’intuition ; car elle est bien plus radicalement contre-intuitive que la physique classique. Elle joue un rôle, modeste mais réel, dans l’extinction des Lumières.

La théorie quantique est l’aboutissement de quelques siècles de démarche scientifique, et représente le couronnement de cette démarche. Mais c’est d’une manière totalement inattendue que la raison triomphe et que la démarche scientifique trouve son couronnement : en mettant la pensée en déroute. Ceci, en nous révélant une réalité radicalement contre-intuitive et inintelligible. Et cela est tout à fait fascinant. En effet, les raisonnements que nous avons coutume d’élaborer nous semblent satisfaisants et compréhensibles. Nous n’avons absolument pas l’habitude de construire des raisonnements qui nous dévoilent une réalité absurde, au moins à nos yeux. La théorie quantique s’impose à nous de façon implacable et inévitable et nous montre en même temps une réalité inintelligible et complètement contre-intuitive. C’est la première fois dans l’histoire de la pensée, me semble-t-il, que l’on a produit une théorie qui présente ce double caractère. C’est un choc pour l’esprit des Lumières pour qui la raison est censée pouvoir triompher du réel, mais non de la pensée. La raison des Lumières était censée nous révéler un réel intelligible, pas un réel ou nous ne comprenons rien et qui soit aussi totalement déroutant pour notre esprit. Ainsi, la physique quantique ne nous dit pas seulement quelque chose à propos de la matière ; mais aussi à propos de notre faculté de connaître. On dit souvent qu’elle nous contraint à changer nos représentations. Mais ce n’est cela du tout. Changer de représentations ne nous poserait pas de difficultés ; ce n’est pas la première fois que nous faisons cela. Il faut effectivement se débarrasser des images que nous avons, mais le problème est que, précisément, nous n’en avons pas d’autres à mettre à la place. Et nous ne comprenons absolument pas ce que peut être une “ particule ”.

Je vais essayer maintenant de vous faire saisir la déroute qu’elle représente pour notre pensée. Au XVIIIe siècle on concevait la lumière comme étant des particules. Au XIXe, Young a réalisé une expérience qui a conduit à la réinterprètée comme étant une onde. Cette expérience consiste à faire passer un faisceau lumineux à travers un écran comportant deux fentes, et on observe, sur un second écran, des franges d’interférences. On peut refaire aujourd’hui cette expérience avec d’autres “ particules ” et on obtient le même résultat. Ces franges d’interférences sont un phénomène très connu, que nous avons tous observé, tout à fait caractéristique de la notion d’onde. Il se produit à la rencontre de deux systèmes d’ondes, par exemple en lançant deux cailloux dans une mare d’eau. Les bosses et les creux de chaque système, en s’additionnant ou en s’annulant, forment des figures particulières, différentes des deux systèmes d’ondes en présence. En examinant de plus près les franges obtenues dans cette expérience, on s’aperçoit qu’elles sont formées, non par des ondes ayant une plus forte intensité à un endroit qu’à un autre, mais par des particules, des impacts ponctuels, dont les différences de concentration dessinent ces franges.

La première interprétation qui vient à l’esprit est de concevoir à nouveau la lumière comme étant des particules qui, bizarrement, interféreraient entre elles à la manière des ondes. Pour vérifier cette interprétation, on évite que deux photons interfèrent entre eux en diminuant l’intensité de la lumière de manière à ce que, très rarement, deux photons se trouvent ensemble sur le chemin de la source à l’écran. Or, on observe toujours ces franges d’interférences. Ainsi, une “ particule ” peut passer par deux trous à la fois, interférer avec elle-même comme le fait une onde, tout en produisant un impact ponctuel sur un écran. Autre bizarrerie, la particule n’interfère jamais qu’avec elle-même, non avec les autres particules, tout en étant un système unique.

Ainsi, il nous faut concevoir cette “ particule ” comme étant capable de passer par deux trous à la fois en se “ récupérant ” de l’autre côté de l’écran. Si vous envoyez une onde ordinaire sur un écran muni de fentes, une partie de l’onde est reflétée par l’écran, une autre partie passe à travers les fentes. Si vous envoyez une particule non quantique, soit elle est arrêtée toute entière par l’écran, soit elle passe toute entière à travers une des fentes. Une “ particule ” quantique peut être arrêtée toute entière, comme le fait une particule ordinaire. Mais, si elle passe, elle passe toute entière, et par les deux trous à la fois, en produisant des effets d’interférences, tout en donnant un impact ponctuel. Pourtant, on ne peut pas considérer, au moment de son passage, cette “ particule ” comme étant coupée en deux. C’est toujours un système unique. On ne peut jamais récupérer, de l’autre côté de l’écran, deux moitiés de particules. Si on met entre les deux fentes un écran pour les empêcher de se recomposer, cela ne marche pas, on ne récupère jamais que des “ particules ” entières ; à ceci près que l’on observe plus les franges d’interférences. Comment la particule “ sait-elle ” qu’il y a un écran derrière les fentes qui va l’empêcher de se recomposer ? Et si elle ne le “ sait ” pas, comment fait-elle pour se recomposer derrière l’écran ? Bien évidemment, la particule ne sait rien du tout, mais que ce passe-t-il ? On observe un phénomène semblable (en fait, c’est le même phénomène) dans ce que l’on appelle la non-séparabilité.

La description que nous donne la physique quantique des “ particules ” est si étrange qu’elle nous montre clairement que nous ne comprenons rien à leur nature. Ce qui, pour une théorie scientifique, qui devrait au contraire nous aider à comprendre, témoigne, vous en conviendrez, d’un manque total de savoir-vivre. Beaucoup se croient ainsi autorisés à la traiter avec un mépris souverain, comme d’une domestique engendrée par un bricoleur, dont on ne pourrait se passer de ses services, mais avec laquelle on ne saurait frayer. Elle a, par exemple, le mauvais goût de reposer, en d’autres termes, beaucoup de problèmes philosophiques que les scientistes avaient crûs bon de pouvoir évacuer comme étant sans signification.

Une façon très courante d’évacuer ces problèmes est de parler de la double nature onde/ corpuscule des “ particules ” quantiques. Or, un des problèmes majeurs de son interprétation est précisément la nature de “ l’objet ” qu’elle décrit. Et, la question est que celui-ci n’est ni une onde, ni une particule, ni onde ou particule, ni onde et particule. Et, chacune de ces hypothèses se trouve contredite, à un moment ou à un autre, par une expérience ou une autre. Il serait beaucoup mieux de parler d’un double aspect onde/ particule. Et que ces “ particules ” se présentent à nous de façon si étrange que nous ne comprenons rien à leur nature. Richard Feynmann disait :

 « Je crois pouvoir dire à coup sûr que personne ne comprend la mécanique quantique.[57] » 

Plus exactement, ce n’est pas la théorie quantique elle-même qui est inintelligible ; mais “ l’objet ” qu’elle décrit. Voici également ce que dit J. M. Lévy Leblond :

 « Les objets quantiques ne sont pas des patchworks d’ondes et de particules, ce ne sont ni des ondes, ni des particules, même s’ils leur ressemblent sous certains aspects. Ils méritent donc un nom bien à eux, on les appelle maintenant " quantons ". Mais la reconnaissance de leur spécificité est assez récente et à dû battre en brèche des décennies de pensée paresseuse.[58] » 

Nos philosophes et nos intellectuels ont tout à fait acquis et admis l’idée d’hyper-complexité, mais pas celle d’hyper-complication (voir mon texte Sciences, philosophie et metaphysique). Ils n’ont pas encore réalisé que le simple (c’est à dire ce qui est indécomposable) est effroyablement compliqué. Les limites dues à l’hyper-complication risquent fort d’être bien plus incontournable que celles provenant de l’hyper-complexité. Prenons un exemple : un domaine où nous affrontons ces problèmes d’hyper-complexité est évidemment celui du corps humain. Mais ils n’empêchent pas la médecine de faire des progrès. L’interprétation de la théorie quantique fait également des progrès, mais différemment. C’est positivement que la médecine fait des progrès, en ajoutant des connaissances à celles déjà acquises. Alors que c’est négativement que l’interprétation de la théorie quantique progresse ; c’est à dire en excluant certaines interprétations qui semblaient possibles. C’est ainsi que l’interprétation que préconisait Einstein est désormais exclue. Mais cela ne résout rien quant à savoir ce qu’est un quanton. Les interprétations que l’on exclut sont généralement celles qui nous paraissaient les plus simples, les plus naturelles. La médecine fait des progrès en réduisant la part d’inconnu, l’interprétation de la théorie quantique en épaississant le mystère. Les progrès de la médecine sont continus et nous n’en entrevoyons pas les limites. Bien cela risque de ne pas toujours durer, mais c’est une autre histoire. Mais par quel biais pourrons-nous jamais résoudre les problèmes d’interprétations de la théorie quantique ? Il nous faut certainement faire table rase de tout ce que nous avons imaginé, comme le préconise M. Bitbol, mais pour mettre quoi ? Nous n’en savons rien.

Ainsi, la théorie quantique bouleverse le rapport que nous entretenons avec nos idées. Elle pose la question du statut du bon sens ou de l’évidence. Ou plus exactement, il ne s’est jamais posé de façon aussi aiguë. Ainsi, la théorie quantique nous invite à nous fier beaucoup plus à l’expérience et beaucoup moins à notre jugement, nous entrons avec elle de plain-pied dans le mystère.

La physique moderne nous montre que la matière n’est pas une substance, mais un phénomène. Si la nature de cet phénomène qu’est le quanton nous est insaisissable, il y a encore, à mon sens, quelque chose de pire. Certains physiciens comprennent ce phénomène comme advenant dans le vide. Voilà bien une des propositions les plus invraisemblables qui se puisse concevoir. Cette idée d’un phénomène qui se déroulerait avec le vide comme substrat fait penser au chat du Cheshire d’Alice au pays des merveilles qui disparaissait en laissant son sourire sur place.

Au XIXe siècle, après que l’on ait réinterprété la lumière comme étant une onde, et constatant qu’elle se propage dans le vide, on s’est demandé : “ Qu’est-ce qui vibrait ? ”. Et on a introduit la notion d’éther. Même si celle-ci était assez problématique, il fallait bien imaginer un substrat à cette vibration. Einstein a supprimé la notion d’éther, une des raisons était l’impossibilité de mettre en évidence le vent d’éther. C’est à dire le déplacement de la terre à travers cet éther. Mais les raisons pour lesquelles on avait jugé bon de l’introduire sont toujours là. Et il est encore moins possible aujourd’hui, qu’au XIXe siècle, de considérer les photons comme des billes. Ainsi, on comprend aujourd’hui la matière, ou la lumière, comme étant une espèce d’onde ; mais sans support sur lequel cette onde adviendrait, sinon un champ. Mais le champ n’est pas non plus une substance, mais un état. Et qu’il nous faudrait bien, tout de même, considérer comme un état de quelque chose. Basarab Nicolescu dit :

 « Il est très important de ne pas confondre éther et champ […] C’est un peu comme une membrane (l’éther) et les tensions (les champs) qui sont présentes dans cette membrane. On ne peut pas confondre « membranes » et « tensions ». Ce système universel de référence — l’éther — devait, en principe, entraîner un bon nombre d’effets expérimentaux. Les nombreuses expériences destinées à mettre en évidence ces effets ont été toutes négatives. L’idée du « champ » en tant qu’« entité fondamentale » se frayait lentement son chemin. La relativité restreinte d’Einstein a montré nettement que la notion d’éther était superflue. Elle n’était pas logiquement contradictoire, mais tout simplement non-nécessaire. L’idée de « champ » s’imposait de plus en plus, on oubliait la « membrane », en ne gardant que les « tensions ».[59] » 

Vous avez bien lu. Ce passage de B. Nicolescu traduit bien à la fois l’embarras des physiciens ainsi que leur façon de faire comme si tout était simple et clair. Ces messieurs nous la baillent belle, il leur reste à nous expliquer comment on fait pour supprimer une membrane en conservant sa tension. Et, puisque la notion d’éther est incompatible avec la théorie de la relativité, il vaudrait peut-être mieux reconnaître qu’il y a là un immense problème pour la physique, plutôt que de le glisser discrètement sous le tapis et de parler des “ fluctuations quantiques du vide ”, comme si cela avait un sens. Mais pour éviter une tempête dans leurs têtes, nos physiciens préfèrent écouter une sirène leur chanter que le néant fait des vagues.

On parle ainsi de “ vide quantique ”. Mais qu’est-ce qui différencierait un vide quantique d’un vide non-quantique ? Sinon que ce vide quantique devrait posséder certaines propriétés. Pourrait-il y avoir plusieurs sortes de vide ? Mais comment attribuer des propriétés au vide ? Voici ce que dit Serge Jodra :

« L’Univers peut parfaitement être vide à condition d’attribuer une certaine énergie à ce vide. Reste maintenant à comprendre comment cela est possible. […] Le vide de Dirac, saturé de particules possède les défauts de la mécanique quantique de son temps ; il s’agrémente de quelques quantités infinies dont on se passerait bien. Ces incohérences seront levées cependant dans les années 40 grâce à une redéfinition du vide conçu désormais comme un milieu fluctuant, effervescent et grouillant de potentialités.[60] » 

Les physiciens ont une façon bien à eux de lever les difficultés. Ainsi, le vide quantique est assez particulier en ceci que c’est un vide plein. Il est, en effet, nécessaire qu’il soit vide pour rendre compte de l’absence de vent d’éther. De même, il est nécessaire que ce vide soit plein de manière à pouvoir rendre compte de l’existence du phénomène qu’est le quanton. D’ailleurs, est-il réellement suffisant d’attribuer à ce vide une énergie ? Pour les équations peut-être, mais pour la compréhension des phénomènes ? L’énergie ne peut être considérée comme un substrat sur lequel ce phénomène adviendrait, mais seulement une condition nécessaire à sa venue. Ainsi, une vague a besoin d’un substrat (le plan d’eau), et aussi d’une énergie. Mais on ne peut pas confondre les deux. On le voit très bien en ceci que l’énergie se déplace en même temps que la vague, alors que le substrat ne bouge pas. C’est toujours la même différence qu’entre la membrane et la tension. Pour créer une tension dans une membrane il faut bien une énergie. Mais cette énergie, sans la membrane, ne saurait être considérée comme suffisante.

Dans ma naïveté, je croyais qu’il n’y avait que dans les contes pour enfants que l’on pouvait voir un sourire sans visage qui sourit. Jamais je n’aurais pu penser que les physiciens peuvent en faire autant. Toutefois, comme je n’ai pas de formation de physicien, mais que je suis seulement philosophe, je continuerais à penser que si les particules ne sont pas des substances, il nous faut tout de même bien récupérer quelque part la notion de substance ; sauf à sombrer dans la pire absurdité. Je pense qu’il serait beaucoup plus sensé de réintroduire la notion d’éther, comme le préconisait Dirac. Pour ne pas entrer en conflit avec la relativité, il faudrait que cet éther soit non-spatiotemporel.

La première exigence des physiciens, vis-à-vis des théories physiques, c’est qu’elles fonctionnent, que les équations soient vérifiées par l’expérience. La seconde est de donner un contenu physique à ces théories. La première est impérative, la seconde est désirable. Le physicien a évidemment envie de comprendre. Il a toujours été difficile de les concilier, mais avec la théorie quantique cela devient de plus en plus ardu, et l’on peut se demander si le monde nous est réellement compréhensible. En affirmant que le vide aurait une énergie, ou qu’il pourrait y avoir des tensions sans membrane, les physiciens se payent de mots. Il me semble qu’il serait mieux de dire qu’ils ont, au moins pour l’instant, totalement échoués à donner un contenu physique à la théorie quantique. Devant ce problème nous avons donc trois possibilités :

1) Réintroduire la notion d’éther.

2) Interpréter la matière comme étant une substance. Celle-ci est certainement la plus problématique.

3) Interpréter la matière comme étant un phénomène avec le vide pour substrat. Cette position à l’avantage de résoudre les problèmes par rapport à la théorie de la relativité et à la théorie quantique.

La première solution, qui semble la plus logique, pose un problème aux matérialistes. Les physiciens n’observent que des phénomènes, jamais leur substrat. Ainsi, l’essentiel leur échappe. Nous avons vu que pour eux notre univers s’était réduit à une portion absolument insignifiante du réel avec l’idée des univers multiples, mais en plus, dans notre univers lui-même l’essentiel nous échappe. La portion de la réalité accessible à nos sens et à leur prolongement continue de se réduire comme peau de chagrin. L’ennui, c’est que les matérialistes ont toujours postulé que tout pouvait, par principe, tombé sous nos organes des sens, ou de leur prolongement. Ce qui est logique, si tout est matière, nos corps étant eux-mêmes matière, ils peuvent interagir avec la matière. Mais la matière n’est plus une substance, et la substance échappe complètement à nos expériences.

Il y a bien d’autres choses dans la physique assez surprenante. Elle remet radicalement en cause certaines des notions qui nous semblaient les plus évidentes et incontournables. La physique antique concevait la matière comme étant une substance, actionnée par des forces, et parcourant des trajectoires, déterminées par des lois, dans le temps et l’espace, que la physique décrivait. La physique classique a fait intervenir des concepts nouveaux, fournissait une autre description, mais ne remettait absolument pas en cause ces six concepts fondamentaux que sont : la matière comme substance, la force, la trajectoire, le déterminisme, le temps et l’espace. Pourquoi les aurait-elle remises en cause ? Ces concepts nous semblent si évidents, si adéquats à ce que nous observons. On ne pouvait le faire sans d’excellentes raisons. Il n’y en avait point ; nous en avons aujourd’hui.

Nous savions depuis longtemps que nos sens nous trompent. Si nous percevons un objet comme étant rouge, nous savons depuis quelques siècles que cette perception est une construction de notre cerveau, et que la couleur n’est nullement une propriété de l’objet. La théorie quantique continue dans cette même voie de la remise en cause de nos perceptions et des concepts tirés de ces perceptions, mais avec une profondeur et une radicalité à laquelle nous ne nous attendions pas.

La notion de force, par exemple, a disparu. Les quantons interagissent entre eux non par des forces mais par des échanges d’autres quantons. Et ce que nous appelons “ forces ” au niveau macroscopique n’est pas du tout la somme de micro-forces s’exerçant au niveau des quantons. Ces quantons ne parcourent pas non plus des trajectoires. La physique classique supposait que l’on pouvait localiser les objets avec une précision aussi grande que l’on voulait, les limites étant celles de nos moyens techniques. Aujourd’hui, la notion même de localisation est problématique.

J’ai voulu montrer que la raison mettait la pensée en déroute, et remet en cause les concepts qui nous semblent les plus solides. Pourtant, la physique quantique est la meilleure raison que nous avons pour raison garder, même et surtout quand elle met la pensée en déroute.

Bilan.

D’une manière générale, on peut dire que l’attitude des matérialistes vis-à-vis du darwinisme, du problème corps/esprit, des phénomènes parapsychologiques ou du principe anthropique, pourrait se justifier à la condition expresse que le matérialisme soit prouvé par ailleurs ; mais où ailleurs ? Toutes leurs attitudes sont en effet la conclusion normale d’une position matérialiste ; il leur reste à valider celle-ci. Mais, les matérialistes se comportent généralement comme si le matérialisme avait reçu une validation positive, alors même qu’une telle validation est impossible, et simultanément se dérobent devant toute tentative d’invalidation. Le matérialisme ne pourrait être une position légitime qu’à la condition que les matérialistes aient soigneusement et honnêtement pris la peine d’examiner les observations susceptibles de l’invalider. Il est clair que ce n’est pas ce qu’ils ont fait. Par un examen honnête, je veux dire une étude où l’on n’est pas convaincu d’avance du résultat, où l’on accepte de courir le risque de devoir changer d’avis. On peut voir à deux choses que ce n’est pas du tout ce qu’ils ont fait. La première est que nombre de matérialistes ont décidé, à un moment ou à un autre, de faire un tel examen et ont cessé de l’être. Cela n’a rien changé quant aux autres, et ceux-ci n’ont récolté généralement que des sarcasmes. La seconde est que le petit nombre de ceux qui ont fait une étude approfondie des phénomènes parapsychologiques (Alcock, Broch) et qui sont restés matérialistes, l’ont fait avec une mauvaise foi assez patente, ce que nous verrons.

On s’est longtemps demandé si la religion était compatible avec la science. Il serait temps aujourd’hui de se demander si le matérialisme est compatible avec la science. L’évolution de la science, depuis quelques dizaines d’années, n’a pas arrangé la position du matérialisme (c’est le moins que l’on puisse dire), sans toutefois l’invalider franchement. Mais, on peut se demander si le matérialisme serait une position tenable aujourd’hui si les scientifiques n’avaient pas exclu d’emblée tous les phénomènes incompatibles avec lui. Autrement dit, si les scientifiques avaient respecté l’éthique dont ils se réclament, le matérialisme serait-il aujourd’hui une position tenable ? Cela revient évidemment à dire que la pratique scientifique est habituellement pseudo-scientifique, au moins vis-à-vis du matérialisme. Il est tout à fait remarquable de voir comment certains scientifiques peuvent, pour préserver le matérialisme, adopter des hypothèses dont le statut scientifique est très douteux, parce qu’elles ne sont pas testables, comme l’idée de la pluralité des univers. Et que, dans le même temps, d’autres scientifiques se gardent bien non seulement de répéter, mais de prendre en considération des observations pour la seule raison qu’elles ne sont pas compatibles avec le matérialisme, et ceci bien qu’elles satisfont au critère de scientificité.

D’ailleurs, affirmer que la science n’est pas compatible avec la religion est déjà en soi une mystification. En effet, la science prétend, par principe méthodologique, se situer dans une perspective matérialiste. Ce qui pourrait être légitime, à condition d’en payer le prix. Il est clair que le prix à payer, en l’occurrence, serait de renoncer à dire quoi que ce soit sur la question. Ainsi la science ne pourra jamais valider le matérialisme, mais elle pourra éventuellement l’invalider. Pour pouvoir le valider, il faudrait d’abord qu’elle renonce à son présupposé méthodologique matérialiste et il y aurait un risque à courir. Voilà le genre d’escroquerie intellectuelle avec laquelle nos universitaires fonctionnent depuis au moins un siècle.

Selon C. Rosset les spiritualistes ignorent le réel, et ce rejet du réel est la marque de la folie : « Cette machine a ignorer le réel qui constitue la spécialité de la folie.[61] ». Je partage tout à fait cette définition de la folie ; mais il reste à savoir à qui il convient de l’appliquer. Voici également ce qu’il dit :

 « Beaucoup d’autres, pour ne pas dire la plupart, placés devant un dilemme comparable, choisiraient l’autre voie : préférant l’opinion au fait. Car s’il est une faculté humaine qui mérite l’attention et tient du prodige, c’est bien cette aptitude, particulière à l’homme, de résister à toute information extérieure dès lors que celle-ci ne s’accorde pas avec l’ordre de l’attente et du souhait, d’en ignorer au besoin et à sa guise ; quitte à s’y opposer, si la réalité s’entête, un refus de perception qui interrompt toute controverse et clôt le débat, aux dépens naturellement du réel. Cette faculté de résistance à l’information a quelque chose de fascinant et de magique, aux limites de l’incroyable et du surnaturel.[62] » 

Nos intellectuels savent très bien ce qu’est la raison, trop souvent, ils ne connaissent même que cela. Á tel point que pour savoir si une chose existe, ou non, ils n’ont nul besoin de s’en référer au réel, la raison leur suffit. Vous avez parfaitement raison, Mr. Rosset, c’est bien de folie qu’il s’agit, mais il reste à savoir de quel côté elle se situe. Mais je ne vois pas très bien quel fait, selon vous, les spiritualistes nieraient, et à quelle information nous résisterions, pourriez-vous nous le signaler ? En revanche, je vois très bien ceux que les matérialistes ont l’habitude de nier et je vois aussi qu’il ne sert généralement à rien de le leur signaler. Cependant, je comprends tout à fait votre étonnement devant la résistance extraordinaire qu’opposent certaines personnes devant toute remise en cause pour l’avoir moi-même souvent observé ; notamment chez les matérialistes. En effet, on peut penser ce que l’on veut de ce que je viens de dire ; toujours est-il que le point essentiel est celui-ci : le matérialisme ne s’appuie sur aucune expérience.

Quand un matérialiste s’oppose à un spiritualiste il y a deux cas de figures. Dans un premier cas, le spiritualiste se réfère à la foi. Le matérialiste alors dans une position forte. Mais celui-ci peut se trouver devant un spiritualiste qui ne réfère pas à la foi, mais à l’expérience. Du coup, les rôles sont renversés. Le matérialiste se retrouve dans une position faible. Le matérialiste se réfère toujours à la raison, il se fonde uniquement sur une spéculation. La réfutation du matérialisme est fondée sur l’expérience.

Il y a une logique à cela. Rationalisme, matérialisme, scientisme, réductionnisme sont étroitement liés. Je le montre ici. Le matérialiste a même l’impression non seulement d’être rationnel, mais même d’être raisonnable. Et devant celui qui n’a que la foi a lui opposer, ce qui est sans doute le plus souvent le cas, on peut comprendre son impression et son assurance. Mais on peut aussi observer leur embarras devant les spiritualistes qui ne leur opposent pas la foi, mais l’expérience. Que 10 ou 15 % d’entre nous ait fait une expérience incompatible avec le matérialiste ne leur suffit pas. Que parmi eux, il y en ait dont ni la parole ni leur faculté ne peuvent être mis en doute ne leur suffit pas non plus. Et s’il s’agit d’une expérience faite en laboratoire, il trouve toujours une virgule qui manque dans le compte-rendu d’expérience. Mais évidemment, leur position devient extrêmement précaire. Elle pourrait même s’effondrer rapidement le jour où une expérience répétable, indéniable, incompatible avec le matérialisme et à laquelle il soit donnée un écho qui la rende incontournable.

Si le matérialisme est si faible logiquement, il nous faut expliquer pourquoi il a triomphé, et pourquoi il garde encore tant de force. Il est tout à fait intéressant de voir comment une idée qui ne s’appuie sur aucun fondement sérieux peut engendrer une telle certitude. Et leur attitude réclame une explication. Et, puisque le matérialisme ne peut s’expliquer logiquement ; il faut l’expliquer psychologiquement. J’ai l’air de vouloir faire ici ce que je reprochais aux matérialistes. Mais je voudrais faire remarquer que :

 Premièrement, je viens de prendre la peine d’examiner la question des fondements logiques du matérialisme, et que c’est seulement en constatant l’absence d’un tel fondement que l’on peut légitimement se poser la question des mécanismes psychologiques opérants.

Secondement, et à l’inverse également des matérialistes, je n’en fait absolument pas un argument. Quel que soit ces processus, que nous allons voir, je ne prétends absolument pas que cela prouve quoi que ce soit sur sa fausseté.

C’est seulement à ces conditions qu’un examen des mécanismes psychologiques qui déterminent l’adhésion à une idée à laquelle nous n’adhérons pas nous-mêmes, peut être légitime. En revanche, l’attitude des matérialistes, quand ils avancent un tel argument, est généralement une radicale fumisterie. Tout d’abord, ils se contentent de dénoncer les mécanismes psychologiques qui déterminent nos idées et se croient ainsi dispenser d’un examen logique des idées des autres. Dans le même temps, ils prétendent, implicitement ou explicitement, qu’eux-mêmes ne seraient pas déterminés par de tels mécanismes et, qu’au moins en ce qui concerne le matérialisme, c’est la raison qui les a menés à leur adhésion. Alors qu’en fait, comme nous l’avons vu, ils sont tout à fait incapables de nous présenter un fondement que l’on puisse prendre au sérieux. Et c’est même précisément parce qu’ils sont absolument incapables de nous présenter un tel fondement qu’ils nous resservent à toutes les sauces l’argument psychologique.

Nous allons donc examiner les arguments des matérialistes vis-à-vis des phénomènes parapsychologiques et tenter d’élaborer des explications psychologiques, et sociologiques, à l’acceptation du Dogme. Qu’il faille chercher une explication au matérialisme du côté de la psychologie, plutôt que de la logique, nous le verrons plus clairement encore en examinant les attitudes, et les arguments, des matérialistes.

Arguments des matérialistes.

Un des arguments couramment utilisés, particulièrement à propos des phénomènes parapsychologiques, est de dire que c’est au déclarant de prouver son affirmation. Mais qui est déclarant ? Seul, un agnostique, ou un sceptique, ne peut être considéré comme déclarant et est ainsi dispensé de la charge de preuve. L’agnosticisme n’est certainement pas une position commode, l’ignorance n’est pas confortable ; mais c’est une position facile, on n’a rien à prouver. Les matérialistes ont acquis une position dominante sans jamais prouver quoi que ce soit sur sa validité, et prétendent ensuite que ce serait au déclarant de prouver son affirmation sur les phénomènes incompatibles avec celui-ci. Mais eux-mêmes ne semblent pas considérer qu’ils pourraient avoir quelque chose à prouver. Une telle attitude serait légitime si le matérialisme avait été validé par un raisonnement ; et qu’il appartiendrait alors, à ceux qui le mettent en doute, de montrer où est la faille. Mais, l’inexistence d’un tel raisonnement ne leur permet pas d’utiliser cet argument sans qu’il se retourne contre eux.

On réclame souvent une telle preuve à celui qui va à l’encontre des idées généralement admises. Mais, on peut voir comment des phénomènes tels que le mimétisme, le conformisme, les habitudes mentales, ou le conditionnement, interviennent pour une part importante dans la genèse de nombre de nos idées. Ainsi, réclamer de celui qui va à l’encontre d’une idée généralement admise de prouver quelque chose, alors que celles-ci n’auraient rien à prouver, c’est donner une prime aux idées conformes. Or, celles-ci reçoivent déjà une prime énorme et indue. Ainsi, les idées généralement admises ne sont nullement dispensées pour autant de la charge de la preuve (ou à tout le moins de leur légitimation). C’est malheureusement souvent ainsi que cela se passe.

Si on leur apporte ce que l’on peut penser être une “ preuve ” (nous verrons plus loin ce qu’il faut penser de cette notion), les matérialistes sont généralement extraordinairement exigeants sur la qualité des preuves qui seraient susceptibles d’invalider leur point de vue. Ils réclament une preuve d’une telle qualité, qu’en somme ils n’accepteraient seulement que de passer d’une certitude à une autre. Cette façon de réclamer des preuves solides leur donne l’air à bon compte d’être rigoureux ; ils donnent ainsi à penser qu’ils n’acceptent que les idées solidement prouvées. Mais, si c’était le cas, ils devraient commencer par être agnostiques, et certainement pas matérialistes. Il est regrettable qu’ils ne se montrent pas aussi tatillons sur la qualité des arguments qui pourraient valider le matérialisme. Ce type d’attitude n’est évidemment pas l’apanage des matérialistes. Pour la plupart d’entre nous, une fois que nous avons adopté une idée, nous sommes extrêmement laxistes vis-à-vis des raisonnements la validant et extrêmement exigeants envers les arguments l’invalidant. Nous avons tous observé cette attitude. Ils ont d’ailleurs parfois conscience du niveau de leur exigence. Comte Sponville reprend l’argumentation de Hume à propos des miracles et dit :

« Un témoignage n’est jamais que probable, et doit être pour cela confronté à la probabilité de ce qu’il énonce, si l’événement est plus improbable que la fausseté du témoignage, les raisons mêmes qui nous font croire à celui-ci (sa probabilité, aussi grande soit-elle) doivent nous faire douter de sa véracité (puisque cette probabilité ne saurait compenser l’improbabilité plus grande du fait en question). Or c’est le cas, par définition, dans tous les miracles, auxquels il est donc déraisonnable de croire.[63] » 

Le problème est évidemment de savoir comment nous effectuons cette évaluation, et si elle peut être faite indépendamment de notre conditionnement, de nos habitudes mentales ou du mimétisme. Mais le meilleur appareil dont nous disposions pour évaluer cette probabilité est le pifomètre. Et cet instrument, déjà par lui-même peu fiable, peut être gravement perturbé par les idées préconçues. Qui plus est, il est souvent gravement endommagé par des années d’usage dans un milieu peu propice à un fonctionnement optimum et à son entretien, comme le milieu universitaire. Et je crois qu’il serait préférable de renoncer autant que possible à utiliser un instrument dont les données sont aussi peu fiables et de faire plutôt appel à l’expérience et à la raison. C’est tout au moins ce qui serait désirable, mais il faut reconnaître que son utilisation est souvent inévitable, quel que soit son imperfection. Mais, il serait bon alors d’être conscient de ses limites et de ses défauts, de savoir d’où l’on parle, et de ne pas prendre abusivement le masque de la rationalité.

Mais le pifomètre, c’est bon pour le commun des mortels. Et si vous avez lu attentivement, vous avez remarqué que pour Comte Sponville, ce n’est pas du tout à vue de nez qu’il prétend faire cette évaluation. Et, en tant que philosophe, il a beaucoup mieux que cela. C’est par définition qu’il évalue cette probabilité. Ainsi, il est définitivement armé contre toute intrusion intempestive du réel dans sa pensée.

C’est un magnifique exemple de la manière dont les matérialistes peuvent verrouiller leur position et la mettre à l’abri de toute intrusion du réel dans leur pensée, sans cesser évidemment de se prétendre rationaliste et réaliste. Quel merveilleux tour de passe-passe !

Il existe pourtant des voies pour évaluer la valeur des témoignages beaucoup plus intéressantes que cette approche totalement subjective et arrogante (vis-à-vis du réel). Celle, par exemple, d’étudier ces témoignages comparativement et de voir s’il existe des régularités dont on ne pourrait rendre compte par l’imagination ou la culture. Ce qu’a fait Raymond Moody[64] à propos des EMI.

Pour ma part, je ne vois pas très bien en quoi des phénomènes comme la télépathie, la réincarnation, ou les fantômes, seraient, a priori, invraisemblables. En revanche, l’idée selon laquelle la matière serait un phénomène avec le vide pour substrat me paraît le comble de l’absurde, bien qu’elle n’ait pas l’air de déranger particulièrement nos physiciens. Ils ont bien l’air parfois de trouver cela un peu étrange, mais pas outre mesure. En effet, j’ai cité Nicolescu qui semble tout de même trouvé un peu bizarre cette idée d’une tension sans membrane, mais c’est une exception, et la plupart des physiciens n’en parlent même pas. Mon attitude est sans doute subjective, et ce n’est peut-être qu’une question de routines mentales, et j’arriverais un jour à m’habituer à l’idée que l’Univers est une vague à la surface du néant ; mais je n’en suis pas encore là.

Qu’est-ce qu’une preuve ?

Analysons maintenant la notion de preuve. Avant de réclamer une preuve, il faudrait définir ce que l’on entend par là ; c’est à dire élaborer des critères qui nous permettraient d’évaluer la qualité d’une preuve indépendamment de ce qu’elle est censée prouver. Mais, cette évaluation est en partie subjective, si bien que chacun peut rejeter assez aisément, ou considérer comme preuve, ce qui est contraire, ou confirme, ses convictions. Et personne, ou presque, ne s’en prive. Nous avons vu comment ce qui aurait été considéré comme une excellente preuve de l’existence de Dieu il y a quelques siècles ne prouve plus rien aujourd’hui, alors qu’est-ce qui prouve ?

Qui plus est, la notion de preuve est ambiguë. Une preuve est ce qui confère une certitude. Mais la question reste posée de savoir si une preuve doit être transmissible, ou non, pour être une preuve. Si quelqu’un fait une expérience particulière, cette expérience peut avoir un caractère tel qu’elle confère à celui qui l’a faite une certitude au-delà de tout doute raisonnable. Pourtant, ce n’est une preuve que pour lui-même s’il ne nous est pas possible de répéter l’expérience. Du coup, on se trouve devant un problème de confiance. Celui-ci se pose d’ailleurs même dans le cadre de la science.

Mais, le principal problème est évidemment : qu’est-ce qui prouve ? Les problèmes de régression à l’infini sont connus et je ne m’y attarderai pas. Il y a d’ailleurs deux formes de cette régression (voir D. Hofstadter). Ces problèmes sont d’ailleurs peut-être purement formels en ceci qu’il ne concerne que la logique pure ; mais passons. Je voudrais ici remarquer une limite moins reconnue à la qualité d’une preuve : la question de la confiance. Non pas la confiance en la personne qui vous fournit cette preuve ; mais la confiance en soi-même. Si on vous donnait un raisonnement sur lequel vous ne trouviez strictement rien à redire ; qu’est-ce qu’il prouverait ? Comment pourriez-vous avoir la certitude qu’il n’y aurait pas une erreur dans ce raisonnement et que vous ne l’auriez pas vue ? Une preuve par elle-même ne suffit pas, il faudrait aussi prouver qu’elle prouve. Ceci n’est nullement une idée en l’air. Il existe des exemples dans l’histoire où des raisonnements ont été acceptés parce que personne n’y avait trouvé de défauts ; et que ceux-ci n’ont été détectés qu’après. Ainsi, la “ loi ” de la conservation de la masse était considérée comme largement prouvée, mais elle s’est avérée fausse. De même, la physique newtonienne pendant longtemps semblait tout à fait prouvée.

Celui qui est un peu entraîné à manier les idées peut aisément s’apercevoir, que la majorité des idées adoptées par la plupart d’entre nous reposent, à un moment ou à un autre, sur un argument déterminant et pourtant fallacieux, ou contiennent une erreur de logique. Et les plus grands penseurs ne sont pas à l’abri de telles erreurs ; l’histoire des idées fourmille d’exemples de cette sorte. Rien ne nous garantit, quand un raisonnement est complexe, qu’une erreur ne s’est pas glissée et que nous n’aurions pas vu. Ainsi, même un raisonnement qui nous semble impeccable, en toute rigueur, ne prouve rien. Je ne prétends pas qu’il faille dire “Adieu à la raison”, comme Feyerabend. Je pense que la raison est infaillible ; c’est plutôt nous qui ne savons pas l’utiliser et qui sommes faillibles. Je crois seulement que penser est difficile.

Nous pouvons remarquer ici quelque chose d’intéressant. Si un scientifique et un philosophe n’ont pas les mêmes exigences vis-à-vis des qualités d’une preuve, et si nous évaluons la qualité d’une preuve en fonction du degré de conviction qu’elle est susceptible de conférer ; la meilleure preuve, au moins pour une personne en particulier, n’est pas forcément la preuve scientifique. Une expérience personnelle peut conférer une certitude bien plus forte qu’aucune démonstration.

La notion de preuve a un caractère d’absoluïté difficilement compatible avec la finitude de la condition humaine. Et cette façon d’aborder les questions en termes de preuves et de certitudes me paraît totalement erronée. Plutôt que de raisonner en de tels termes, il me paraît beaucoup plus intéressant de parler de convictions. La différence est énorme. Il y a notamment ceci que la certitude est acquise par une démarche positive ; alors que la conviction est acquise par le doute, qui est une démarche négative. Plutôt que de croire que certaines idées seraient prouvées, il me paraît beaucoup plus intéressant d’être convaincu des idées dont nous n’avons pas réussi à douter. Il vaut mieux mettre nos idées à l’épreuve, plutôt que leur chercher des preuves. Évidemment, c’est moins confortable. Ou plus exactement, il faut faire les deux. Et aussi, ne pas oublier que ce n’est pas parce qu’une idée n’est pas prouvée, qu’il est prouvé qu’elle soit fausse. Et que, s’il existe une certitude possible, elle est rarement du domaine de la raison. Elle est peut-être à rechercher plus du côté de l’expérience personnelle ou de l’intuition.

Ma position est tout à fait différente du scepticisme. Le sceptique, sous prétexte que l’on ne peut rien prouver, renvoie toutes les idées dos à dos en leur attribuant une valeur équivalente, une équiprobabilité du point de vue de leur véracité. Kant posait la question : « Que puis-je savoir ? » ; il voulait dire par là : “ Que puis-je savoir avec certitude ? ”. Mais, une connaissance qui n’est pas absolument certaine est-elle équivalente à une ignorance ? Si nous faisons une telle équivalence, cela signifie qu’à une question donnée, toutes les réponses possibles sont équiprobables, si nous ne sommes pas absolument certains d’une réponse particulière. Ce qui est évidemment absurde. C’est pourtant en de tels termes que les philosophes pensent très souvent, notamment Kant. Qui plus est, le sceptique ne reconnaît généralement que la raison et la juge insuffisante à pouvoir nous conférer une certitude. Mais, qui nous dit que la raison est le seul mode de connaissance ? Ces difficultés de la notion de preuve sont surtout liées à l’usage de la raison. Si la raison intervient pour une part importante dans l’élaboration d’une preuve, la question de sa validité devient délicate. Il n’en va pas de même si une idée relève d’une expérience beaucoup plus directe.

La parapsychologie et les lois de l’Univers.

Un argument couramment employé à l’encontre de la parapsychologie est la prétendue contradiction avec les lois de l’Univers. Voici une définition donnée par J. E. Alcock :

 « Le terme « paranormal » est employé pour décrire des phénomènes qui sont supposés se produire et ne peuvent s’expliquer dans le cadre des théories naturelles admises aujourd’hui parce qu’ils violent un ou plusieurs des principes de base ou axiomes de la conception scientifique du monde.[65] » 

Que veut nous dire Alcock par « conception scientifique du monde » ? On peut, en effet, le comprendre de deux manières :

1) Soit que cette conception aurait satisfait aux exigences de scientificité.

2) Soit qu’elle est la conception généralement adoptée par les scientifiques. C’est à dire la philosophie des scientifiques.

 Il parle d’ailleurs d’axiomes ou de lois dans une semblable ambiguïté. Si ce sont des axiomes, cela veut dire évidemment la philosophie des scientifiques. Mais si ce sont des lois, elles ne sont censées être reconnues comme telles qu’après avoir subi les exigences de la scientificité. Je pense que cette ambiguïté n’est nullement un hasard. Beaucoup de scientifiques aiment volontiers penser que leur philosophie n’en serait, en fait, pas une. Prétendre que ces phénomènes violent les lois de la nature est une attitude très courante. Voici ce que dit Rémy Chauvin :

« Dans son enquête sur la compréhension humaine, […] le grand philosophe (Hume) exprime avec pompe une des sottises les plus évidentes qu’on n’ait jamais vu figurer dans l’histoire de la philosophie, et Dieu sait pourtant si l’on en trouve … Voilà ce qu’il dit : « Aucun témoignage n’est suffisant à établir un miracle, à moins qu’il ne soit tel que sa fausseté serait encore plus miraculeuse que le fait qu’il tente d’établir […]. La traîtrise et la folie des hommes sont telles que je croirais plutôt aux événements les plus extraordinaires naissant de leurs concours que d’admettre une violation des lois de la nature ».

Cette histoire des violations des lois de la nature nous a été présentés depuis plusieurs siècles sous toutes sortes d’accommodements, alors qu’un peu de bon sens suffit à réduire l’argument à zéro. Hume suppose en effet, pour n’en rester qu’au miracle :

a) qu’il possède la liste complète des lois de la nature, ce qui est grotesque

b) qu’il y a violations des lois connues en cas de miracle, ce qui n’est nullement démontré.[66] » 

Non Mr Chauvin, il n’est pas nécessaire de posséder la liste complète des lois de la nature ; il suffirait qu’une seule loi soit violée pour que l’argument soit valable. Cependant, vous n’y êtes pas encore, et Hume est bien plus grotesque que vous ne le pensez. En effet, il est connu comme étant un des plus sceptiques parmi les philosophes. Pire encore, son travail le plus célèbre est la critique de la méthode inductive ; méthode par laquelle ces lois de la nature sont censées être connues. Ainsi, selon sa critique, il ne devrait même pas lui être possible de prétendre connaître une seule de ces lois. Mais, le pire est que si nous arguons de notre connaissance des lois de l’Univers pour rejeter certaines observations, alors cela veut dire que nous connaissons ces lois indépendamment de l’expérience. Nous aimerions savoir comment. Ainsi, Hume est surtout sceptique vis-à-vis des idées des autres. Si tous les matérialistes, pour ce qui est du grotesque, n’atteignent pas de tels sommets, beaucoup ont une attitude semblable.

En fait, nous ne savons même pas si l’Univers obéit, ou non, à des lois ; il n’y a peut-être que des régularités. Et le simple fait de parler de lois de la nature c’est déjà là, sans doute, une authentique option métaphysique. Nous avons vu que le raisonnement qui conduit au principe anthropique ne nous permet plus de faire une telle affirmation. Quand bien même on n’accepterait pas le principe anthropique, ou ce que j’en ai dit, il n’en reste pas moins que : pour continuer à parler imperturbablement, comme si nous étions encore au XIXe siècle, de notre connaissance des lois de la nature, il faut être complètement ignorant des problèmes d’interprétation de la théorie quantique.

Et, quand bien même ces phénomènes seraient contradictoires avec les prétendues lois de la nature, ils n’en seraient que plus intéressants et mériteraient un examen d’autant plus soigneux. Car, comment connaîtrions-nous ces lois (en supposant que nous les connaissions), sinon par l’expérience ? Remarquer la contradiction entre les lois de la nature et les phénomènes parapsychologiques, si contradiction il y a, c’est en souligner l’intérêt comme excellent test possible de la validité de ces lois. Mais, arguer de cette contradiction pour récuser les phénomènes parapsychologiques sans examen, c’est faire preuve de dogmatisme. Et c’est parfaitement contraire à l’éthique scientifique. Mais quand c’est une soi-disant connaissance des lois de la nature qui permet de juger de ce qui a le droit, ou non, d’exister, ce n’est plus de la science, mais de la métaphysique, et de la plus mauvaise.

Non-répétabilité des phénomènes parapsychologiques.

Un autre des arguments couramment utilisé est la non-répétabilité de ces expériences. Est-ce vraiment si simple ? Et qu’en est-il de la répétabilité des expériences scientifiques ? Prenons l’expérience qu’a réalisée Alain Aspect. Elle a nécessité le travail d’une quinzaine de personnes pendant trois ans environ. Si vous voulez la répéter, il vous faudra d’abord faire dix ans d’études, et ensuite faire fortune. Il est en effet douteux que vous puissiez obtenir des crédits pour répéter une expérience qui a déjà été faite. Il vous sera certainement beaucoup plus facile d’observer un phénomène parapsychologique que de répéter une telle expérience. Il existe pour cela bien des techniques telles que l’hypnose, le rêve lucide, le yoga, ou d’autres encore, facile à mettre en œuvre, même si ce n’est pas toujours si facile d’obtenir des résultats.

Il y a toutefois une grande différence entre l’expérience d’Aspect et un phénomène d’ordre parapsychologique. Vous ne pouvez pas assigner un rendez-vous à ce type de phénomènes. Une fois les conditions réunies, vous pouvez observer les phénomènes qu’a observés Aspect ; même si elles sont difficiles à réunir. Mais, si vous réunissez les conditions propices à l’observation d’un phénomène parapsychologique vous n’avez qu’une chance relativement minime d’observer quelque chose. Ainsi, ces phénomènes ne sont pas aussi non-répétables qu’on le dit et il conviendrait d’être plus nuancé. Il serait plus juste de dire qu’ils sont insaisissables.

Mais, de toute façon, même si les phénomènes parapsychologiques n’étaient nullement répétables, cela ne constituerait, en aucune manière, un argument contre leur existence ; mais seulement contre leur scientificité. Tout ce que montrerait une non-répétabilité éventuelle de ces phénomènes serait qu’ils ne pourraient pas faire l’objet d’une étude scientifique, selon les critères en usage dans la communauté scientifique, mais rien de plus. Et la question intéressante, n’est pas de savoir si ces phénomènes sont scientifiques, mais s’ils existent. Il n’y a pas que la méthode scientifique pour tenter de découvrir ce qui est. C’est aussi ce que fait un commissaire de police, il procède par d’autres voies. Mais, les négateurs de ces phénomènes utilisent souvent cette non-répétabilité comme argument contre leur existence. Que les scientifiques respectent les critères de scientificité, c’est tout à fait normal, et nous aimerions voir les scientifiques les respecter un peu plus ; mais nous ne voyons pas pourquoi les phénomènes devraient respecter ces critères pour qu’on leur reconnaisse le droit à l’existence. Mais quand les scientifiques réclament des phénomènes qu’ils satisfassent aux critères de scientificité pour leur accorder le droit d’exister, ce sont eux qui ne satisfont plus à ces critères et qui sont de pseudo-scientifiques.

Quelques attitudes suspectes.

Mais il y a beaucoup plus grave, en ceci que : quand une observation est répétable, les matérialistes se gardent bien de la répéter. Et c’est là que leur attitude devient extrêmement suspecte. Il me faut montrer ceci par des exemples.

Mr Ill a fait l’expérience suivante : il voulait mesurer la résistance à un produit d’une colonie de cellules. Pour cela, il en a prélevé régulièrement une partie, sur laquelle il a testé la résistance à ce produit. Pour avoir une mesure valable, il devait répéter ce test plusieurs centaines de fois. Il s’est alors aperçu que la résistance augmentait. Et ceci, sans qu’une communication soit possible entre la souche mère et les cellules testées[67]. Or, depuis 25 ans que cette expérience a été publiée elle n’a jamais été répétée. Messieurs les scientifiques, puisque vous aimez soumettre vos idées à un test expérimental ; qu’attendez-vous pour la répéter et pour soumettre le Dogme à un tel test ? Qui plus est, si réellement une communication est possible entre cellules, qui ne passerait pas par la voie chimique, c’est une révolution extraordinaire pour la biologie. L’éthique scientifique consiste à soumettre sa pensée inconditionnellement à l’expérience.

Ainsi, quand les matérialistes entendent parler d’expériences non-répétables, ils font un argument de cette non-répétabilité pour s’en désintéresser. Quand ce n’est pas pour nier le phénomène ; comme si non-répétabilité était synonyme de non-existence. Mais, quand elle est répétable ; ils ne la répètent pas. Mais pire encore, s’il advient qu’une expérience soit répétée ; ils ont alors recours à une autre tactique, ils l’ignorent. Il en va ainsi des observations de Ian Stevenson qui étaient une tentative pour observer plus systématiquement des phénomènes qui avaient déjà été observés ; de même que les expériences d’ERM par hypnose.

Les observations de Stevenson[68] concernent des enfants qui racontent des vies qu’ils auraient vécues. Et on vérifie qu’ils connaissent des évènements qu’ils n’étaient pas du tout censés connaître. Il existe quantité de travaux et de témoignage sur la réincarnation, les travaux de Stevenson sont de loin les plus sérieux sur la question. Si la réincarnation existe, c’est une révolution extraordinaire pour la pensée. Toutefois, ces observations ne prouvent pas la réincarnation, d’ailleurs Stevenson n’a jamais prétendu l’avoir prouvé. Il existe d’autres interprétations alternatives à ses observations. Quoi qu’il en soit, aucune de ces interprétations n’est compatible avec le matérialisme. C’est sans doute la raison pour laquelle elles sont ignorées. Bien qu’elle satisfasse à tous les critères de scientificité, notamment la répétabilité de la démarche. Ses observations sont si aisément répétables qu’il a pu observer plus de 2 000 cas. Nombre de ces cas, toutefois, ne sont certainement pas probants.

Les travaux de Stevenson sont sans doute ce qu’il y a eu de plus important au XXe siècle en matière de parapsychologie. Tout d’abord, par le sujet, il s’agit de réincarnation et les enjeux philosophiques sont autrement plus importants que pour la télépathie, dont nous n’aurions pas grand chose à faire d’un point de vue philosophique. Et aussi par la qualité de ses travaux, dont on voit mal les critiques qu’il est possible de leur faire. Par leur répétabilité, quoi de plus simple que de faire une enquête ? Et le matériel requis est à la portée de toutes les bourses. Est-ce vraiment un hasard si les détracteurs de la parapsychologie n’en parlent jamais, mais se contentent de critiquer des travaux bien plus douteux ? C’est sans doute plus facile, mais c’est moins honnête.

Voici un autre exemple : elle consiste à injecter sur les points d’acupuncture répertoriés par la médecine chinoise un produit radioactif, et à observer la diffusion de ce produit dans les minutes suivantes. Or, cette diffusion s’effectue selon les méridiens d’acupuncture[69]. Cette expérience est très facile à faire et a déjà été répétée plusieurs fois. Alors pourquoi ne s’y intéressent-ils pas ? Manifestement, les scientifiques aiment poser des questions à la Nature, mais ils détestent que ce soit la Nature qui leur pose des questions.

Le problème, en effet, est qu’ils n’y comprennent rien. Les méridiens et les points d’acupuncture ne correspondent à aucune structure anatomique connue. Et nous connaissons aujourd’hui l’anatomie du corps humain, de façon si fine et si détaillée, que l’on ne voit pas du tout comment une telle structure, si elle existe, aurait pu passer inaperçue. Ainsi, cette expérience, si on l’accepte, suggère fortement l’existence d’un corps subtil. Ce qu’enseigne d’ailleurs la médecine chinoise. Ce qui ne fait qu’augmenter l’enjeu de la question pour la médecine. Il faut dire que nos médecins ont une “ excellente ” raison de ne pas reconnaître l’existence d’un corps subtil. En effet, ce ne serait certainement pas une découverte dont notre médecine pourrait s’enorgueillir, puisque cette idée est soutenue par beaucoup de médecines traditionnelles. Ainsi, non seulement il leur faudrait reconnaître que certaines médecines en connaissaient, au moins sur certains points, plus long qu’eux. Mais surtout, expliquer comment ils auraient pu passer si longtemps à côté de cette connaissance et la nier aussi superbement. Ils auraient là de quoi raser les murs. Ce ne serait pas la première fois que les professionnels chargés de notre santé portent des œillères. Voici un exemple : Semmelweis était chef de service dans une maternité. Il y avait, à cette époque, une épidémie de fièvre puerpérale qui tuait la majorité des femmes en couche dans les services d’accouchement. Il découvrit l’antisepsie qui lui permit d’arrêter pratiquement l’épidémie dans son service. Mais l’immense disproportion du taux de mortalité dans son service, d’avec celui des autres, ne semblait pas une raison suffisante. La réaction de ses chers collègues fut un rejet total pour ses pratiques “ malsaines ” ; ils ont même réussi à ruiner sa carrière[70].

Il n’y a rien de changé sous le Soleil. Certes les dogmes d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’hier. La science a fait des progrès ; mais pas les scientifiques. J’ai sur Semmelweis l’avantage de n’avoir jamais eu l’idée de faire carrière ; ce qui me confère aujourd’hui la possibilité de me payer votre tête gratuitement.

Non-confrontation des explications.

S’il arrive qu’un phénomène parapsychologique ne puisse être ni nié, ni ignoré, les matérialistes ont alors recours à une autre stratégie : il l’explique. Et là où leur attitude est également extrêmement suspecte, c’est qu’il se garde bien de confronter leurs explications avec ce qu’elles sont censées expliquer. Et si jamais ils la font, ils ne prennent souvent pas n’importe quels témoignages mais les choisissent parmi les plus fragiles.

Nous voyons très bien chez J. E. Alcock ce type d’attitude. Il a écrit un livre dans lequel il analyse les mécanismes psychologiques qui, d’après lui, déterminent la “ croyance ” aux phénomènes parapsychologiques. Il a fait une enquête et s’est aperçu qu’environ 10 % de ceux qui admettent ce type de phénomènes le doivent à une expérience personnelle. Après cela, il explique les mécanismes qui, selon lui, leur auraient fait prendre des vessies pour des lanternes.

Une tentative d’explication comme celle-ci devrait procéder ainsi : il aurait dû recueillir un maximum de témoignages et choisir parmi eux, ceux qui lui semblaient les plus solides, les plus crédibles, les plus dignes de foi, et voir si on pouvait y appliquer une explication d’ordre psychologique qui soit susceptible d’en rendre compte. Malheureusement, ce n’est pas du tout ce qu’il a fait. Il a élaboré des explications possibles qui, selon lui, devraient pouvoir rendre compte de ces expériences, sans même prendre la peine de les écouter. Il n’a confronté ses “ explications ” qu’avec les témoignages recueillis par Raymond Moody[71]. Et sa principale critique consiste en ceci que ces récits ont été recueillis longtemps après que les phénomènes décrits se sont déroulés[72]. Critique d’ailleurs tout à fait éculée depuis que ce genre d’observations a été largement répété, mais cela ne changera évidemment rien à son attitude.

Mais, il n’a même pas l’air de se rendre compte que son explication ne concorde pas du tout avec ce qu’elle est censée expliquer. En effet, ce qu’a fait remarquer R. Moody, et ce en quoi son travail est intéressant, c’est que ces témoignages se recoupent de façon étonnante sur de nombreux points ; alors qu’ils sont issus de personnes d’opinions différentes. Si le temps passé après les événements a altéré les témoignages ; ils auraient dû au contraire les faire diverger. Ainsi, J. E. Alcock ne fait que renforcer le problème dont il voudrait se débarrasser. Et n’a pas du tout expliqué la seule chose intéressante à propos du travail de R. Moody : pourquoi ces témoignages convergent.

Manifestement, ces explications ne sont nullement là pour expliquer quoi que ce soit ; mais pour se débarrasser de phénomènes encombrants. Et, que ces explications soient conformes, ou non, à la réalité ne semble pas important car leur rôle n’est pas de rendre compte du réel mais de pouvoir continuer à penser de la même façon. Beaucoup de personnes ont besoin d’une explication pour accepter une observation. Elles ont besoin qu’elle puisse entrer dans leur système de pensée. Il serait pourtant plus normal qu’elles fassent dériver leurs idées de l’expérience. Mais, nous jugeons des expériences trop souvent en fonction de nos idées. Voici ce que dit J. E. Alcock :

 « Comme les profanes, bien des savants ont tendance à sélectionner les données qui sont en accord avec leurs croyances aux dépend de celles qui s’y opposent.[73] » 

Il est dommage qu’il n’applique pas à lui-même ses réflexions. Il est très clair que, dans les exemples que j’ai donnés, la seule raison de l’ostracisme dont sont victimes ces expériences provient de l’impossibilité de les comprendre dans le cadre du matérialisme. Le problème est que l’acceptation, ou le rejet, n’ont rien à voir avec les phénomènes mais avec une option philosophique préalable. Voici une phrase extraite de l’Encyclopedia Britanica :

 « Le principal obstacle à une acceptation scientifique plus étendue des conclusions de la parapsychologie, comme l’ont signalé quelques uns des experts les plus loyaux et les plus compétents, est le manque presque complet de toute explication théorique plausible des processus causals sous-jacents.[74] » 

Cette phrase est très révélatrice de l’attitude des adversaires de la parapsychologie. Comme si, pour qu’un phénomène ait le droit d’exister, il faudrait que nous en ayons une explication. Et pas n’importe laquelle bien entendu, il faudrait en plus que cette explication soit compatible avec le matérialisme, c’est à dire en somme qu’elle ne contredise pas l’idéologie dominante. Cela signifie qu’ils accepteraient volontiers les phénomènes parapsychologiques si ceux-ci ne les obligeaient pas à changer d’avis. Si les phénomènes parapsychologiques étaient compatibles avec le matérialisme, il y aurait des chaires et des laboratoires de parapsychologie dans toutes les universités. Mais les choses sont ce qu’elles sont, il conviendrait d’abord de les reconnaître comme telles, avant de leur chercher une explication. Et, si nous n’en avons pas, ce n’est certainement pas une raison pour leur ôter le droit d’exister. C’est à dire, qu’il nous faut établir des critères qui nous permettraient de reconnaître, ou non, l’existence d’un phénomène indépendamment de ce que nous pouvons en penser, en élaborant, par exemple, une science du témoignage. Les phénomènes les plus intéressants sont précisément ceux pour lesquelles nous n’avons aucune explication ; car ce sont ceux-là qui ont quelque chose à nous apprendre ; mais beaucoup ne l’entendent pas ainsi.

Comme nous l’avons vu, nous pourrions tout aussi bien, pour cause d’incompréhension, ou parce qu’elle fait appel à des processus non-causaux, récuser la théorie quantique. Si les physiciens sont souvent beaucoup plus ouverts, vis-à-vis des phénomènes parapsychologiques ; c’est peut-être précisément que, dans leur discipline, ils se sont heurtés à des phénomènes tellement mystérieux qu’ils ont cessé de croire que nous pouvions juger, à partir de notre connaissance, ou de notre bon sens, de ce qui a, ou non, le droit d’exister. La théorie quantique est, en effet, bien plus extraordinaire, au fond, que la parapsychologie. Et elle les a souvent vaccinés contre cette idée que le monde nous serait réellement intelligible. Je ne parle pas, bien sûr, des workings physicians qui ont appris quelques formules par cœur et se contentent de tourner la manivelle sans se poser de questions ; et ils sont malheureusement nombreux.

Nous n’avons fait qu’à moitié la révolution copernicienne. Nous avons réussi à arpenter l’Univers ; tout au moins ce que nous avons pu en appréhender. Nous avons accepté l’idée de l’extrême petitesse de nos corps. Et le « vide éternel des espaces infinis » ne semble plus nous effrayer. Mais les matérialistes aiment à croire, qu’au moins par la pensée, ils peuvent embrasser l’Univers. Et s’ils ne peuvent tout connaître, ils s’imaginent volontiers qu’ils peuvent tout comprendre. Et il faut croire qu’ils ont déjà compris bien des choses, puisqu’ils peuvent rejeter sans aucun examen sérieux une catégorie de phénomènes parce qu’elle est en contradiction avec ce qu’ils ont déjà compris. Si seulement vous pouviez avoir quelque conscience de la naïveté, de la prétention et de la suffisance dont vous témoignez. Il vous reste à effectuer l’authentique révolution copernicienne : celle de l’esprit. Quand vous l’aurez réalisé, vous cesserez de croire que vous pouvez, à partir de votre soi-disant connaissance des lois de l’Univers, pouvoir juger de ce qui a, ou non, le droit d’exister. Ce jour-là vous serez soumis aux faits, quels qu’ils soient, et vous n’exigerez pas d’eux qu’ils s’accordent à votre étroit mode de pensée. Je pense qu’il y a là une résistance psychologique extraordinaire. Nombre d’entre nous sont totalement incapables d’accepter l’idée que nous nageons dans un brouillard épais à couper au couteau. L’esprit des Lumières consiste précisément en l’idée que le monde nous serait intelligible. Mais il va falloir s’éveiller du rêve lumineux. On sait aujourd’hui, de plus en plus clairement, que la vie nous dépasse, que ces Lumières n’étaient que des bougies et que l’Univers ne peut tenir entre vos deux oreilles.

Inaccessibilité des matérialistes.

On peut aisément constater, et je l’ai fait bien des fois, que l’inaccessibilité des matérialistes est souvent phénoménale. Non seulement, ils ne prennent généralement jamais la peine de mettre à l’épreuve de l’expérience la validité de celui-ci ; mais il est souvent extrêmement difficile d’obtenir d’eux simplement qu’ils examinent les arguments, même les plus solides, ou les expériences, les témoignages, les plus probants. C’est presque toujours en vain que l’on essaye d’amener la discussion sur le terrain de la logique. On se heurte immédiatement à ce mépris, à des réactions émotives, ou à toutes sortes d’arguments ad hominem. Voici une remarque de Jean Louis Siémons :

 « À plus d’une reprise, dans des cercles d’amis sceptiques, l’envie m’est venue d’exposer en détail certains des témoignages les plus frappants qui évoquent la réincarnation […]. Mais, curieusement on ne m’a jamais laissé aller bien loin dans le récit. « Comment ? Toi, un scientifique, tu crois à ces balivernes ? » Aimable rappel à l’ordre […] et à la bienséance.[75] » 

À tous ceux qui ont fait à J. L. Siémons une réflexion de ce type (ou qui ne l’ont pas fait, mais qui, dans les mêmes circonstances auraient pu la faire, et ils sont nombreux) ; il faudrait dire : “ Comment vous un scientifique, pouvez-vous adopter des idées en contradictions avec certaines expériences. Et, quand on vous parle de ces expériences, vous ne daignez même pas les examiner. Pire encore, s’il se trouve quelqu’un qui n’a pas eu l’aplomb de refuser de les examiner, et qui en a conclu, après cet examen, qu’il y avait là quelque chose d’intéressant et de sérieux ; non seulement vous ne les examiner pas plus pour autant, mais en plus vous avez le culot de lui répondre : « Comment vous un scientifique … » ”

La cause est jugée sans être entendue. Même si l’on produisait des observations parfaites, que l’on pourrait tenir pour une authentique preuve, si cela avait un sens, ce serait vraisemblablement inutile ; ils ne les examineraient pas plus. Le conformisme et l’inertie intellectuelle sont tels qu’il faudrait de la part du réel une contrainte très forte pour qu’ils se mettent à examiner certaines observations. La qualité des observations, ou des arguments, n’est pas par elle-même suffisante pour qu’ils daignent s’y intéresser ; il faudrait, en plus, qu’ils ne puissent pas faire autrement. La contrainte logique ou expérimentale n’est pas par elle-même suffisante ; il faudrait en plus une contrainte sociologique. Par exemple, que ces expériences bénéficient d’un battage médiatique tel qu’ils ne pourraient plus refuser de les considérer.

La plupart d’entre eux ne connaissent strictement rien au dossier de la parapsychologie. Et il est à peu près inutile d’en faire la remarque ; ils n’en prennent pas plus connaissance. Tout ce qu’il trouve à dire, c’est que nous avons des présupposés philosophiques et que nous avons besoin d’y croire. Seulement voilà, il se trouve tout de même nombre de personnes qui avaient un présupposé philosophique matérialiste et qui ont adopté une attitude plus honnête, plus réfléchie, et plus prudente. Qui ont pris la peine d’étudier la question et de mettre leurs idées à l’épreuve de l’expérience. Nombre d’entre eux, à l’issue de celle-ci ont jugé bon d’abandonner le matérialisme ; mais cela n’a rien changé quant aux autres. Il est vrai qu’il y a tout de même des matérialistes qui connaissent le domaine de la parapsychologie et qui se sont d’ailleurs spécialisés dans sa critique. Nous allons voir ce que nous pouvons en penser.

La critique matérialiste de la parapsychologie.

On peut aisément se rendre compte de la mauvaise foi et la malhonnêteté intellectuelle de nombre des détracteurs de la parapsychologie à quelques signes extrêmement suspects :

* Ils ne choisissent généralement pas, parmi l’ensemble des phénomènes, ceux qui seraient a priori les plus probants ; mais ceux ayant reçu le plus grand battage médiatique.

* Ils ne recommencent jamais les expériences eux-mêmes, même si c’est possible ; mais se contentent de critiquer celles des autres.

* Ils ne se posent jamais la question de savoir s’il y a quelque chose derrière ces expériences, ne prennent jamais le risque d’avoir tort ; et savent d’avance ce qu’il faut en penser.

* Ils passent sous silence les phénomènes, les témoignages les plus probants, et les études les plus intéressantes.

Il me semble intéressant de faire, une fois de plus, intervenir le témoignage de B. Martino, dont l’avis pourra être jugé moins partial que le mien. Voici ce qu’il dit à propos d’Henri Broch :

 « Henri, mon frère, soit un peu honnête, tu sais bien que jamais tu ne lâcheras ton chèque [76]. Pas à cause de la somme, je ne te crois ni mesquin, ni avare, mais parce que tu sais bien que le jour où tu te retrouverais en train effectivement de le tendre à quelqu’un, la minute suivante ce serait tout ton monde (et le mien, camarade) qui s’écroulerait comme un château de cartes.[77] » 

Quant à J. E. Alcock, il suffit de livre son livre Parapsychologie, science ou magie ? pour s’apercevoir qu’il ne se pose jamais la question qui fait son titre. Et que la réponse est déjà donnée à l’avance. Il ne s’interroge jamais, à partir de l’expérience, pour savoir ce qu’il conviendrait d’en penser. Cela il le sait déjà, et tente d’exorciser les témoignages par des “ explications ” dont le rôle est manifestement de pouvoir continuer à penser de la même façon. Bien entendu, il y en a assez peu qui, comme H. Broch ou J. E. Alcock savent un peu de quoi ils parlent et font preuve d’une telle mauvaise foi. Quant à ceux qui ont étudié les phénomènes parapsychologiques sans parti pris, et sans préjugé, et qui ont jugé bon d’abandonner le matérialisme, et qui sont heureusement beaucoup plus nombreux, ils les ignorent. J. E. Alcock et H. Broch ne font manifestement pas de la science mais de la  propagande. Je veux dire par là cette attitude, d’ailleurs assez répandue, qui consiste à vouloir convaincre les autres de la validité d’une idée, ou d’une doctrine, tout en refusant tout questionnement et toute remise en cause à son propos. J. E. Alcock cite Karl Popper qui dit :

 « Notre méthode de recherche n’est pas la défense de nos théories, afin de prouver combien nous avions raison. Au contraire, nous tentons de les renverser. Usant de toutes les armes de notre arsenal logique, mathématique, technique, nous cherchons à prouver que nos anticipations étaient fausses.[78] » 

Voici un excellent programme, pour lequel je ne trouve strictement rien à redire. Mais, Mr Alcock, puis-je vous suggérer de le mettre en pratique ?

Après avoir tant critiqué J. E. Alcock, il me convient de lui rendre hommage, en disant que c’est ce que je connais de mieux comme critique des phénomènes parapsychologiques. C’est précisément pour cela que je l’ai choisi, il serait trop facile de choisir, parmi ses adversaires, les plus médiocres. Et certaines de ses critiques sont intéressantes ; comme celles portant sur l’usage que font des statistiques certains parapsychologues.

Il me faut aussi signaler qu’il est tout de même des matérialistes qui ont abordé la question des phénomènes parapsychologiques avec honnêteté et ouverture d’esprit et en prenant le risque de devoir éventuellement changer d’avis ; et qui n’en ont pas pour autant changé. Apparemment ils sont rares, et pour ma part je n’en connais qu’un : B. Martino[79]. Je ne sais pas s’il faut le féliciter ; après tout son attitude n’est rien que tout à fait normal, même si elle est exceptionnelle. Il n’a malheureusement pas poussé son enquête assez loin et l’a vite abandonné. Chiche, Mr Martino que vous repreniez votre enquête sérieusement.

Les critiques vis-à-vis des phénomènes parapsychologiques se proclament volontiers “ sceptiques ”. Mais un sceptique est quelqu’un qui ne sait pas. Eux, ils savent. Dans leurs études de la parapsychologie, ils ne cherchent jamais à mettre leurs idées à l’épreuve de la réalité. Et ils savent si bien, qu’ils peuvent décider avant même de l’avoir étudier ce qui peut avoir le droit d’exister. Un sceptique normalement devrait l’esprit ouvert, justement parce qu’il ne sait pas. Mais eux, ce qui est plus grave, à cause de ce savoir ils ont l’esprit fermé à tout ce qui pourrait le remettre en cause. Leur étude de la parapsychologie n’est pas une démarche qui part de la curiosité, mais c’est une démarche militante en faveur du matérialisme. Et comme presque tout les militants, ils ont l’esprit plutôt étroit. Les militants ont rarement ni le temps, ni le courage, de se poser des questions sur la valeur de ce pourquoi ils militent. Mais « Le plus difficile n’est pas d’avoir le courage de ses convictions, mais d’avoir le courage de les remettre en question. »

Quand les parapsychologues ont réclamé pendant des dizaines d’années que les matérialistes étudient le dossier de la parapsychologie, ils ont oublié de préciser qu’il faudrait l’étudier sans idée préconçue. Cela leur paraissait sans doute évident, mais pas à ceux qui l’ont fait. Combien de dizaines d’années va-t-il encore falloir pour que les matérialistes qui se veulent bien se pencher sur le dossier de la parapsychologie acceptent de le faire sans idée préconçue ? Mr Broch, Mr Alcock, ce que vous avez fait, c’est un coup pour rien. Il serait temps maintenant que vous mettiez vos idées à l’épreuve de l’expérience, mais je crois que c’est beaucoup vous demander.

Recherchez donc les expériences les plus probantes, non pas celles que vous pourrez-le plus facilement critiquer. Écoutez les témoignages les plus intéressants, les plus dignes de foi. Essayez de répéter les expériences les plus prometteuses en faveur de la parapsychologie. Arrêtez donc de militer pour commencer à vous posez des questions. Mais c’est peut-être trop demander à des militants.

Pourquoi le matérialisme a-t-il eu tant de succès ?

Si nous faisons le bilan des arguments recevables tendant à le valider, nous sommes obligés de faire le constat effarant qu’il n’y en a plus. La situation du matérialisme était plus forte logiquement au XIXe siècle qu’aujourd’hui. Ce qui ne l’empêche nullement d’avoir plus d’adeptes aujourd’hui, il faut sans doute y voir l’effet de l’inertie. Et nous sommes aussi obligés de faire un autre constat tout aussi étonnant : le matérialisme a réussi à triompher sans fournir aucun argument recevable nouveau.

Un des arguments tout à fait recevable, à l’époque, était celui de la dépendance de la conscience vis-à-vis des phénomènes physiques. Celui-ci n’était pas nouveau, un gaulois pouvait fort bien s’en apercevoir à l’aide d’un peu d’hydromel. Comme nous l’avons vu, l’attitude des matérialistes vis-à-vis des observations pouvant éventuellement l’invalider, le rende aujourd’hui irrecevable. Un autre argument valable au XIXe, qui n’était pas non plus nouveau, était l’objection de la double substance, invalidé aujourd’hui.

C’est le darwinisme qui a permis au matérialisme de triompher. Ceci, en fournissant une réponse possible à la question de savoir comment l’ordre est apparue sur terre. L’absence d’une réponse plausible à cette question, avant Darwin, rendait le matérialisme pratiquement impossible. Comme nous l’avons vu, il n’a jamais constitué un argument recevable en faveur du matérialisme ; pour la simple raison qu’il n’a jamais été lui-même validé. Mais, sans le valider, il l’a rendu possible. Aurait-il été validé qu’il n’aurait pas constitué un argument décisif, on peut être spiritualiste et darwinien. On peut d’autant plus facilement l’être qu’il resterait bien des phénomènes que le matérialisme n’explique pas. Voilà pour ce qui est des arguments logiques, mais le mouvement des idées doit beaucoup à des phénomènes sociologiques qu’il nous faut aussi envisager.

Une des raisons qui a permis au matérialisme de triompher, c’est le caractère de repoussoir que pouvait représenter, à l’époque, les tenants du courant spiritualiste ; c’est à dire essentiellement l’Église. Et ceci, tant par sa doctrine que par l’attitude qu’elle a adoptée. Ce n’est évidemment pas une raison, l’attitude et la doctrine de l’Église ne prouvent évidemment rien quant au matérialisme. Mais c’est malheureusement ainsi que, très souvent, notre pensée fonctionne. Ainsi, depuis Khomeiny, l’Iran a enregistré une forte poussée du matérialisme ; de même que le communisme a beaucoup contribué en Russie à un renouveau du spiritualisme. Voici encore un exemple que donne R. Boudon :

 « Pourquoi les Américains ont-ils échappé au mouvement d’irréligiosité qui caractérise la plupart des pays européens au XIX ème siècle ? Parce que les Églises américaines, étant nombreuses et concurrentielles, ont échappé à la tentation du politique et se sont inscrites dans le social, exerçant sur le terrain des fonctions de préservation de la santé publique […], que ni les autorités politiques ni les citoyens ne leur contestent. Elles font donc partie de la vie sociale de tous les jours : le citoyen n’a ici aucune raison de les rejeter. De surcroît, la pluralité des sectes et le pluralisme dogmatique qui l’accompagne fait que l’on retient surtout de la tradition chrétienne la composante morale.[80] » 

Il est vraiment ridicule que nos idées les plus fondamentales puissent dépendre à ce point de phénomènes qui n’en disent strictement rien. Alors que les phénomènes, ou les arguments, qui pourraient en dire quelque chose sont souvent rejetés sans aucun examen.

Le matérialisme avait, au XIXe siècle, un avantage extraordinaire : il n’avait pas de passé. Il était impossible de lui retourner certaines critiques. Maintenant qu’il a un passé, il a suffisamment montré que les tenants du matérialisme sont parfaitement capables de tuer pour leurs idées, ou de s’embarquer dans d’invraisemblables délires, aussi bien que n’importe qui. De cette absence de passé est venue une bonne part de son prestige. De même qu’aujourd’hui, son passé a entraîné une perte de confiance. Là encore, ni son absence de passé, ni son passé, ne constitue en rien un argument pour ou contre lui mais, psychologiquement, c’est ainsi que nous fonctionnons.

Une autre raison du succès du matérialisme provient du prestige de la science et des liens étroits entre la science et celui-ci. Il y a en effet entre eux des accointances très fortes, mais elles sont psychologiques, historiques, méthodologiques ; mais certainement pas logiques. Voir mon texte Sciences, philosophie et métaphysique. Beaucoup de scientifiques font une grave allergie à l’idée qu’il pourrait y avoir une intention derrière l’Univers ; et ne supportent même pas d’en entendre parler. Il n’y a pas que les scientifiques qui présentent ce symptôme, mais chez eux cela semble une maladie professionnelle. Cela peut d’ailleurs se soigner très bien avec un peu d’efforts. Il suffit souvent d’un peu de culture, de réflexion et d’ouverture d’esprit. Quoi qu’il en soit, il est intéressant de comprendre ce qui, dans l’exercice de leur profession, peut rendre les scientifiques plus sensibles à cette maladie.

La connaissance véritable appartient-elle au scientifique, au philosophe, au mystique ou à l’artiste ? Les scientifiques aiment évidemment penser que c’est à eux que la véritable connaissance appartient, qu’ils ont choisi la bonne voie, qu’ils ne passent à côté de rien d’essentiel, et qu’il n’y en a, au fond, pas d’autres. Pour cela ils ont besoin d’une chose : que le matérialisme soit vrai. Il est clair que nombre de scientifiques n’aiment pas du tout l’idée que leur démarche puisse conduire à une restriction du champ de connaissance. Ils sont humains, et comme tous les humains, ils aiment à penser qu’ils ont choisi la meilleure voie. La position scientiste est étroitement liée au matérialisme. Récusez la position scientiste, uniquement à cause des problèmes d’hyper-complexité, ou parce que la science ne peut pas traiter des questions morales, c’est continuer à penser que la science est le seul mode de connaissance possible, et aussi que la seule connaissance digne de ce nom est collectivisable. C’est continuer à être rationaliste. Mais, adopter une position spiritualiste, c’est reconnaître que la raison n’est pas le seul mode de connaissance, ni même peut-être le meilleur. Et les scientifiques peuvent ne pas aimer du tout cette idée.

Toutefois, les rapports de la science et du matérialisme sont certainement plus complexes que cela. On peut voir d’ailleurs qu’ils ont changé. Au XIXe siècle, les physiciens étaient très matérialistes, assez peu les biologistes. Ceux-ci pensaient que les corps vivants opéreraient des synthèses chimiques spécifiques. Ceci, jusqu’à ce que l’on synthétise l’urée. Le matérialisme a alors envahi tout le champ de la science. Mais depuis quelques dizaines d’années, les physiciens, les astronomes, sont beaucoup moins matérialistes qu’avant. Aujourd’hui, le bastion du matérialisme en science est la biologie. Il pourrait bien finir par tomber. Mais en tout cas, que les options métaphysiques dépendent si étroitement des spécialités respectives en dit long sur le peu de crédit qu’on peut leur accorder.

Nos idées et nous.

Comment est-il possible qu’une idée n’ayant aucun fondement sérieux puisse être considérée comme allant de soi par tant de nos intellectuels et que, non seulement ils ne cherchent pas à la mettre à l’épreuve, mais se dérobent devant toute critique et tentative d’invalidation ? Le matérialisme n’est, selon moi, qu’un effet du rapport délirant que la plupart d’entre nous entretiennent avec leurs idées, et bien évidemment celui-ci n’est absolument pas l’apanage des matérialistes. Mais sans ce rapport démentiel, le matérialisme, comme nombre d’autres idées, ne pourrait exister. De même, toutes les religions ne tiennent que par le rapport délirant à nos idées.

On peut s’apercevoir que, très souvent, nos idées sont justifiées par des arguments non-pertinents, et les idées des autres récusées par des arguments tout autant non-pertinents. On pourrait, bien entendu, penser qu’il s’agit là d’erreurs et tout le monde peut se tromper. Mais c’est bien, très souvent, de délire qu’il s’agit, et non pas d’erreur. On peut s’en apercevoir à ceci que, très souvent, il ne sert pas à grand chose de montrer la non-pertinence d’un argument. Ou bien encore, la forme même que prennent ces arguments non-pertinents montre qu’il s’agit bien de délire. Par exemple, une attitude très courante est de récuser une idée à cause de sa non-désirabilité, alors que c’est sa vérité ou sa fausseté qui est en question. Il n’est pourtant pas nécessaire de sortir de polytechnique pour s’apercevoir que ce genre d’argument est complètement fallacieux. Mais ils sont en fait très révélateurs de la manière dont nombre d’entre nous fonctionnent, et adoptent leurs idées sans tenir aucun compte de leur validité. Récuser une idée à cause de sa non-désirabilité, c’est prendre ses rêves pour des réalités, et c’est bel et bien du délire. Nous allons voir mieux encore qu’il s’agit de délire en examinant trois formes que prend ce comportement insensé, mais on pourrait sans doute en trouver d’autres.

Le rapport délirant à nos idées

Une première forme de ce rapport délirant se manifeste en ceci que la quantité de réflexions et d’études que nous consacrons à une question est généralement inversement proportionnelle à son importance. L’hygiène intellectuelle la plus élémentaire voudrait pourtant que, plus une idée est fondamentale, plus nous devrions procéder avec elle à un examen soigneux et attentif, et plus nous devrions être prudents et à l’écoute des arguments susceptibles de l’invalider. Au contraire, plus une idée est périphérique et superficielle, plus nous pourrions nous sentir autorisés à l’adopter avec un degré de conviction moindre et après un examen moins soigneux, et faire moins facilement l’objet d’une remise en cause. Or, on peut facilement observer que la plupart d’entre nous procèdent exactement à l’inverse. La quantité de temps d’énergie et d’efforts que nous consacrons à résoudre des questions sans intérêt est phénoménale ; si bien qu’il n’en reste plus pour les questions essentielles.

Pourtant l’enjeu que représentent les idées est formidable. Adhérer à une vision du monde, ou à une autre, change radicalement notre façon de vivre et la signification que nous donnons à nombre de nos actes. Il est donc tout à fait surprenant de voir l’extrême légèreté avec laquelle l’immense majorité d’entre nous adopte une vision du monde plutôt qu’une autre. Il est facile de se rendre compte que 99 % des propos émis, par écrit ou oralement, n’ont de sens qu’à la condition de supposer valides certains concepts fondamentaux, et que ceux-ci sont donnés comme évidents, allant de soi, et ne sont jamais questionnés. Bien que ce ne soient généralement que les idées d’un lieu et d’une époque. Mais le pire est de voir les réactions que l’on déclenche si l’on se permet de douter de la validité de ces concepts. Et, ce qui est tout autant délirant, est de voir comment la qualité des arguments que vous avez à présenter n’est même pas prise en compte. Pour nombre d’entre nous, il y a des questions qu’il ne faut pas poser. Et le plus grave est que ces questions sont précisément celles qu’il serait le plus urgent de poser.

Les livres ou les discussions intéressantes sont ceux pour lesquelles on ne peut pas, avant et après, penser de la même façon. Ceux qui nous apportent un argument, un fait, une observation intéressante, qui doit nous conduire à modifier notre point de vue, nos idées, notre compréhension du monde, de façon partielle ou radicale. Mais, il semble bien que la plupart des gens ne l’entendent pas ainsi, et que pour eux, les livres ou les discussions intéressantes sont ceux au contraire, qui vont leur apporter des arguments qui leur permettront de continuer à penser, à croire, et à vivre de la même façon, et à les conforter dans leur propre position, récupérer des faits qu’ils pourront brandir en disant : “ Vous voyez bien, j’avais raison ”. Et ils éluderont, nieront, minimiseront, les faits ou les arguments contraires à leur façon de penser.

On peut aisément observer que nombre de personnes ne discutent jamais que des notions secondaires et refusent toute discussion, toute remise en cause, portant sur les concepts ou idées les plus fondamentaux. Pour nombre de personnes, il y a des choses dont on discute et d’autres dont on ne discute pas. Bien évidemment, les choses dont on ne discute pas sont généralement les plus importantes et les plus fondamentales. Mais, dialoguer dans ces conditions, c’est un pur bavardage. J’ai pu voir des personnes engager leur vie entière sur des idées dont elles étaient totalement incapables de discuter. De même, jamais de ma vie je n’ai rencontré de matérialiste capable de discuter sérieusement de sa validité, ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Bien évidemment, ceci n’est pas propre aux matérialistes, je n’ai rencontré que très peu de personnes qui soient capables de discuter sérieusement et honnêtement de leurs idées les plus fondamentales. Ce sont déjà des attitudes assez surprenantes de la part du commun des mortels, mais que dire quand des intellectuels, des philosophes, en font autant ? C’est, en effet, chez les philosophes qu’il nous faut observer en premier lieu ce type d’attitude, parce que c’est eux qui sont censés se poser en priorité les questions les plus fondamentales.

C’est un spectacle surprenant que de voir des gens capables de développer des pensées hautement sophistiquées sur des prémisses extrêmement douteuses. Et de voir qu’ils ne prennent jamais l’initiative de s’interroger sur la validité de ces prémisses. On dirait que cette sophistication de la pensée sert à masquer la fragilité des fondements. Cette attitude est typiquement celle de la scolastique. Et il y a aujourd’hui, c’est clair, une scolastique matérialiste, qui n’a vraiment à rien à envier à la scolastique médiévale. En fait, c’est bien pire que cela. Car développer une pensée sophistiquée sur des prémisses douteuses peut être une attitude parfaitement légitime. À la condition que les différentes prémisses possibles aient été soigneusement examinées, et que, faute de pouvoir trancher, on en choisisse une de façon plus ou moins pifométrique pour développer une pensée. À la condition de rester ouvert à une remise en cause et une réévaluation de ces prémisses ; il n’y a rien à redire à une telle attitude. Mais ce n’est pas du tout ce que l’on observe. Au contraire, non seulement ces prémisses sont choisies de façon extrêmement frustre et sommaire et qui n’est pas du tout à la hauteur de la sophistication de la pensée qui la suit ; mais, en plus, cette sophistication sert à mieux se dérober devant tout questionnement et tentative d’invalidation. Ne sommes-nous point devant un pur délire ?

C’est un spectacle étonnant de voir la plupart d’entre nous prendre des positions philosophiques avec une profonde irréflexion. Mais que dire quand ce n’est pas n’importe qui mais ceux qui sont censés faire partie de nos élites intellectuelles qui se comportent ainsi ? Il est facile d’observer la profonde irréflexion qui anime nombre de nos intellectuels. Tout au moins quand il s’agit des notions fondamentales ; ils savent fort bien utiliser leur cerveau quand il s’agit des notions secondaires. Le matérialisme est un exemple qui vient très vite à l’esprit mais on pourrait en trouver d’autres. Je crois qu’il faut, comme C. Rosset, réellement parler de folie quand on observe comment les notions les plus importantes et les plus fondamentales, non seulement n’ont reçu aucune validation sérieuse, mais pire encore qu’il ne soit même pas possible d’aborder la question rationnellement, et que l’on observe les dérobades devant toutes tentatives d’invalidation. Mais cette folie n’est pas l’apanage des spiritualistes, comme le pense Rosset, elle est partout.

Comte Sponville est un des rares qui soit conscient de l’absence de fondement sérieux de la position matérialiste. Je ne crois pas qu’il s’agit de sa part d’une lucidité particulière, mais plutôt du début de la prise de conscience par les matérialistes que leur position fondamentale n’a jamais reçu de fondement sérieux. Et puisqu’une validation positive n’est pas possible, nous aurions au moins aimé une validation négative, c’est à dire une autre attitude que celle qui consiste à se dérober devant toute tentative d’invalidation.

Comment pourrions-nous prendre au sérieux nos universitaires qui considèrent le matérialisme comme étant une évidence, comme allant de soi, et qui n’ont pourtant rien de sérieux à nous présenter pour le valider ? Pire encore, quand ils font des pieds et des mains pour se dérober devant toute tentative d’invalidation. Les spiritualistes ont au moins des arguments à présenter et qui sont fondés sur l’observation. Là non plus, on est obligé d’être d’accord, mais il faudrait au moins les prendre sérieusement en considération.

Cette attitude est d’autant plus insensée que les questions les plus fondamentales sont justement les plus faciles à traiter. Car les questions secondaires, outre leurs difficultés propres, présentent également toutes les difficultés des questions plus fondamentales qui les sous-tendent. Ainsi, la politique touche aussi bien à l’ontologie qu’à la morale, à la sociologie qu’à l’économie, ou aux valeurs. Si on voulait aborder de tels problèmes correctement, c’est à dire sans parti pris et sans préjugé, nous aurions d’abord à traiter toutes les questions fondamentales et nous aurions vraiment du pain sur la planche avant de pouvoir aborder les problèmes politiques eux-mêmes. Mais nous les voyons constamment traiter par-dessus la jambe, sans jamais aborder la question de la validité des questions fondamentales qui les conditionnent, ni de la manière dont elles les conditionnent. Il faut toutefois remarquer que les questions politiques se traitent souvent dans une urgence qui justifie le caractère sommaire de la réflexion. S’il fallait traiter sérieusement les problèmes politiques la maison aurait le temps de flamber. Mais elle flambera de toute façon, en partie parce que nous n’avons jamais pris la peine de les traiter sérieusement. Les politiciens, les militants, veulent presque toujours imposer leurs vues sans jamais s’interroger sur leurs pertinences.

On peut voir une seconde forme de cette attitude délirante dans les rapports qu’entretiennent nos idées avec la spéculation et l’expérience. La spéculation est parfaitement légitime ; mais il est clair que l’expérience doit prévaloir. Et qu’une spéculation n’est jamais qu’une hypothèse qui doit être confirmée par l’expérience, du fait du caractère hasardeux inévitable de la spéculation. Or, nous voyons constamment l’expérience récusée pour être en contradiction avec des idées qui ont un caractère hautement spéculatif.

Nous avons tous observé que la plupart d’entre nous, quand ils sont en rapport avec une observation incompatible avec leur façon de penser la nient, et s’ils ne peuvent la nier, l’interprètent de façon à l’accorder avec leurs présupposés, même si cette interprétation est extrêmement scabreuse. Et que, rarement, elle constitue une occasion de remettre en cause leur pensée.

La différence entre un esprit borné, obtus, et un esprit souple, ouvert, est que l’esprit ouvert se demande s’il existe des observations ou des arguments possibles qui remettent en cause ses idées les plus fondamentales. Et il accueille et écoute avec intérêt et attention une telle observation ou un tel argument quand ils lui sont présentés. Un esprit fermé fonctionne exactement à l’inverse, non seulement il ne recherche pas délibérément la confrontation avec le réel ou la logique, mais il la fuit à l’occasion. Observez comment la plupart d’entre nous fonctionnent et demandez-vous à quelle catégorie ils appartiennent.

Nos intellectuels sont souvent très forts à ce petit jeu qui consiste à échapper au réel. C’est la principale raison qui doit nous empêcher de les prendre au sérieux. Mais, c’est chez les scientifiques qu’il nous faut, en premier lieu, dénoncer ce genre d’attitude. Parce qu’ils prétendent haut et clair être soumis au réel et que cette prétention n’est que trop souvent une pure fanfaronnade. Ils sont effectivement soumis au réel, mais pour des choses secondaires et pour lesquelles ils ne risquent aucune révision drastique de leurs idées fondamentales. Mais n’importe qui peut faire cela. Les personnes les plus bornées et les plus obtuses sont capables de reconnaître un fait comme tel tant que celui-ci ne les dérange pas. Le matérialisme est évidemment l’exemple d’une théorie passablement sophistiquée, en apparence au moins, alors qu’en fait elle n’a aucun fondement sérieux, et que bien des observations contredisent et qui sont ignorées. Cependant, pour nombre de nos scientifiques, sa remise en cause paraît impossible (c’est d’ailleurs de moins en moins vrai).

La philosophie des Lumières, par la confiance qu’elle accorde dans les capacités de la raison, a certainement contribué à ce genre attitude. Cette omnipotence de la raison a été heureusement fortement remise en cause. Dans la première moitié du XXe siècle, ce fut d’abord l’œuvre de quelques intellectuels (Wittgenstein, Gödel, etc.), en ce début du XXIe siècle cette remise en cause est beaucoup plus générale. Et c’est peut-être une chance qu’il nous faut saisir pour tenter de remédier au moins en partie à cette folie humaine.

Il me semble intéressant également d’observer le rapport qu’entretiennent avec leurs idées ceux qui devraient le plus s’efforcer de se libérer des mécanismes psychologiques : les philosophes. Je crois que les philosophes sont souvent très loin du réel et de l’expérience, et on dirait que leurs pensées constituent souvent un écran entre eux et la réalité, plutôt qu’un moyen de l’appréhender. Si un homme est philosophe, souvent les justifications qu’il élaborera pour rendre compte de son déni du réel seront plus habiles et plus subtiles. Ainsi, sa pensée, loin de l’aider à se libérer de l’illusion, lui servira à mieux s’illusionner. Il est possible aujourd’hui de raffiner les “ explications ” de façon à noyer n’importe quel poisson. Nous avons fait dans ce domaine d’immense progrès, et l’arsenal argumentatif qu’il est possible de mettre en œuvre pour nier la réalité n’a jamais été aussi sophistiqué ; et beaucoup l’utilisent allègrement. Il est vrai, qu’en contrepartie, la contrainte qu’exerce le réel sur nos idées n’a jamais été aussi forte du fait de l’amélioration de nos moyens d’investigations. Tous les moyens sont bons quand il s’agit de rejeter une réalité encombrante. Nous avons vu comment Comte Sponville peut avancer simplement armé d’une définition pour se croire autorisé à nier un pan de la réalité. Dans le genre, il y en a qui ont fait bien mieux. Voyons quelques exemples.

Nous avons vu comment Malebranche battait son chien comme plâtre en prétendant qu’il ne souffrait pas. Il ne viendrait à l’idée de personne de prétendre, en voyant un chien hurler, qu’il ne souffre pas. Sauf, précisément, à celui qui a une théorie qui le veut ainsi. Une théorie, aux mains d’un philosophe, est souvent une arme absolument redoutable contre la réalité. Et quand un philosophe est bien accroché à une idée il ne craint aucun démenti de la part du réel. Dans cet ordre d’idée, voici ce que disait Gabriel Marcel :

 « Et c’est ainsi qu’on a pu voir un penseur rationaliste, tel qu’Alain, écrire dans un article, […] dont la lecture fut pour moi un objet de scandale, que même si ces faits [parapsychologiques] se produisaient quelque part, il se garderait bien d’aller y assister.[81] » 

Après une telle attitude, on peut légitimement se demander si Alain était réellement philosophe. Voici encore un autre exemple : Sartre déniait toute existence aux images mentales. Que 90 % de l’humanité, au moins, témoigne avoir de telles images, ne semblait pas du tout le déranger. Que conclure d’une telle attitude ? Je pense que cela montre que le génie ne constitue nullement un antidote au conformisme. Et je crois qu’il faut diagnostiquer ici une forme commune de panurgisme. En effet, voici ce que dit Changeux :

 « L’intérêt pour l’image mentale se poursuit à l’époque classique par la pensée empiriste de Locke, de Hume en Angleterre, de Condillac en France, et jusqu’à la fin du XIX ème siècle avec les associationnistes, en particulier Taine, Binet, Ribot en France. C’est l’âge d’or de l’image. Les images sont promues au rang d’unités élémentaires de l’esprit humain. Mais une réaction anti-image ne tarde pas à se manifester. Watson (1913) exclut de son catéchisme behavioriste « tous les termes subjectifs comme sensation, perception, image … ». Résultat de cette censure : les recherches sur l’imagerie mentale s’arrêteront pendant près d’un demi-siècle. Fort heureusement, la balance penche à nouveau de son côté. On ne doute plus aujourd’hui de l’existence des images mentales.[82] » 

Ainsi, il suffit qu’un pseudo-savant écarte quelques phénomènes embarrassants pour son étude, pour que la communauté intellectuelle en fasse autant. Pendant un demi-siècle, il a été déclaré et tenu pour évident l’inexistence d’une catégorie de phénomènes. Et que ceux-ci soient communs à la majeure partie de l’humanité ne les a même pas dérangé. De plus, ce phénomène n’est pas de ceux qui devraient les surprendre. En effet, la plupart de ceux qui n’ont pas d’images mentales à l’état éveillé en ont au moins en rêve. Il ne leur est pas difficile de supposer que ce qui est possible à l’état de rêve le soit également pour certains à l’état éveillé. Cette anecdote nous montre bien, si besoin était, l’extraordinaire suivisme de ceux qui font profession de penser, ainsi que leur mépris souverain du réel, ce qui les dérange n’a simplement aucun droit à l’existence. Quand on voit avec quel aplomb Sartre, suivant en cela de manière totalement moutonnière la communauté intellectuelle, a pu nier une expérience commune à 90 % de l’humanité, on peut penser que le matérialisme a encore de beau jour devant lui, et qu’il lui est facile de nier un type d’expérience (les phénomènes parapsychologiques) que seulement 10 % d’entre nous n’ont fait peut-être qu’une seule fois.

Imaginez qu’aucun d’entre nous n’ait d’images mentales, et que le rêve soit une expérience rare que seulement 10 % d’entre nous feraient de temps à autre. Imaginez la réaction de nos esprits forts auxquels ces 10 % raconteraient qu’ils leur arrivent parfois, pendant qu’ils dorment, de visiter des palais ou de voler dans les airs. Il y aurait peut-être des associations de “ croyants ” aux rêves ; et dont nos grands esprits se gausseraient en réclamant des preuves. Ils auraient même encore plus de raisons d’adopter une telle attitude ; puisqu’ils ne pourraient pas refaire l’expérience eux mêmes. Ce qui n’est pas le cas des phénomènes parapsychologiques.

Une troisième forme de ce comportement délirant est de juger des choses selon des critères totalement inappropriés. Cela ne concerne d’ailleurs pas seulement les jugements que nous portons sur les idées. Ainsi, on peut facilement observer comment, souvent, des œuvres d’art sont évalués en fonction de critères intellectuels et non selon des critères émotionnels. Inversement, et c’est tout aussi insensé, on peut observer comment des idées sont jugées en fonctions de critères émotionnels, ou selon leur désirabilité.

En fait, ce n’est pas exactement le caractère fondamental qui constitue un obstacle à la remise en cause des idées, comme je l’ai dit, mais les réactions émotives que cette remise en cause déclenche. Souvent, la remise en cause d’une idée fondamentale peut déclencher de fortes réactions émotives. C’est évidemment le cas de l’opposition matérialisme/ spiritualisme. Mais pas toujours, certaines idées fondamentales ne déclenchent pas vraiment de réactions, d’autres peuvent déclencher de vives réactions tout en étant périphériques. Que la remise en cause de nos idées puisse déclencher de telles réactions, et que celles-ci font obstacle à cette remise en cause, est évident pour tout le monde. Mais, ce qui est franchement démentiel est que, devant ce constat, nous fassions si peu d’efforts pour tenter de les surmonter. Conformément au programme de Descartes, nous nous sommes rendus maîtres et possesseurs de la Nature. Mais, malheureusement, nous ne nous sommes pas encore rendus maîtres de nos émotions.

Souplesse et rigidité de l’esprit humain.

L’esprit humain manifeste une souplesse et une rigidité extraordinaire. Un enfant peut croire absolument n’importe quoi. La plasticité et la facilité avec laquelle le cerveau humain peut adopter n’importe quelle idée est faramineuse. Cette souplesse extraordinaire du cerveau humain, sa capacité à accepter à peu près n’importe quelle idée, fait qu’il est difficile de qualifier une idée d’absurde ou d’aberrante. Les idées absurdes sont trop souvent celles auxquelles nous ne sommes pas habituées.

Mais quand un homme a accepté une idée, qu’il s’y est habitué ; sa rigidité d’esprit, son incapacité à en changer quand il devrait avoir de bonnes raisons de le faire est le plus souvent énorme. On peut aisément observer combien un fait est de peu de poids devant un préjugé ou une habitude mentale ; et que pour vaincre un préjugé il faut un fait lourd, pesant, indéniable, et ininterprétable dans un sens favorable au préjugé. Beaucoup de personnes, quand elles tiennent une idée, ne parviennent plus à la lâcher. Certains ont même poussé la perversion intellectuelle jusqu’à appeler “ fidélité ” le fait de rester accroché inébranlablement aux mêmes âneries.

Un exemple parmi tant d’autres : en février 1956 au XXe congrès du Parti communiste d’Union soviétique, Khrouchtchev fit un discours dévastateur sur les crimes de Staline. Des extraits de son rapport, réservé normalement aux membres du congrès, parvenait peu de temps après à un magazine américain qui le publia. L’authenticité de ce rapport ne pouvait pas être mis en doute dans la mesure ou Khrouchtchev lui-même ne l’a jamais démenti. Cela n’a pas empêché les communistes français de mettre près de 20 ans pour en reconnaître la réalité et ils ne l’ont fait que quand ils ne pouvaient vraiment plus faire autrement. Et c’est presque partout pareil. Je croyais à l’époque que les communistes étaient cons. J’ai dû m’apercevoir qu’ils ne l’étaient pas plus que d’autres.

On pourrait énoncer en psychologie ce que j’appellerai le principe d’inertie. On pourrait le formuler ainsi : “ Le cerveau humain utilise toutes les ressources à sa disposition pour ne pas changer d’avis ”. Je ne vous ferai pas une démonstration de la validité de ce principe. Mais vous inviterai plutôt à l’observer vous-même ; ce qui sera plus convaincant que toutes les démonstrations. Regarder comment la plupart d’entre nous pratique admirablement l’art d’évacuer les questions gênantes. Proposer, par exemple, à une personne un témoignage, une observation, un argument, qui aille à l’encontre de ses présupposés philosophiques. Que fait-il ? Aussitôt il cherche la faille. Et s’il ne la trouve pas, il l’invente. Mais, si vous lui proposez un témoignage ou une expérience qui va dans le sens de ses préjugés, il l’accepte comme une preuve de ses idées, et se garde bien d’en chercher les faiblesses.

Broch et Alcock font tous deux une remarque intéressante. Ils se plaignent que les éditeurs refusent souvent de publier des travaux critiques vis-à-vis de la parapsychologie, alors que les livres sur la parapsychologie sont nombreux. Les éditeurs bien sûr n’y sont pour rien ; ils ne font que refléter le goût du public. En fait, cette attitude n’est pas spécifique à la parapsychologie. La plupart d’entre nous s’intéressent à ce qui conforte leur thèse, non à sa critique. Mais l’hygiène intellectuelle voudrait pourtant que, quand on admet une thèse, on s’intéresse à sa critique, et même d’abord à sa critique. Mais très peu de gens procèdent ainsi. La plupart d’entre nous passent leur vie avec les mêmes idées et n’y renoncent que quand il ne leur est vraiment plus possible de faire autrement. Ni Broch, ni Alcock, n’ont l’air de se rendre compte que les matérialistes manifestent la même fermeture d’esprit ; y compris eux-mêmes.

Quiconque a voyagé en dehors des circuits balisés par les agences de voyages, a expérimenté comment, quelque chose qui peut sembler aussi personnel que le goût, est en fait extrêmement conditionné par la société dans laquelle nous avons vécu ; et qu’il devient difficile de manger certains mets qui sont le quotidien des habitants d’un lieu. Il serait temps de comprendre qu’il en va de même pour nos idées. En fait, ce que je dis là est un lieu commun et tout le monde le sait très bien, et ce depuis longtemps ; mais on dirait que l’on en fait rien. Et que ce constat ne s’appliquerait pas à nous. Aucune culture n’a jamais connu aussi bien les cultures étrangères, passées et présentes, que la nôtre les connaît. Ceci nous confère une position absolument privilégiée pour pouvoir prendre conscience à quel point notre pensée est dépendante de phénomènes psychologiques comme le mimétisme ou les habitudes mentales. Mais, la conscience que nous pouvons en avoir ne semble pas nous servir à grand chose pour y échapper. Ce mimétisme atteint d’ailleurs des proportions que nous ne soupçonnons pas. Voici une expérience que raconte Watslavick :

 « On y montrait deux cartes à des groupes de sept à neuf étudiants. Sur la première, il y avait une ligne verticale ; sur la seconde, trois lignes verticales de longueurs différentes. On déclarait aux étudiants qu’il s’agissait d’une expérience de perception visuelle, leur tâche consistant à trouver laquelle des lignes de la carte 2 avait la même longueur que la ligne de la carte 1. Asch décrivit ainsi le cours des événements :

« L’expérience commence sans incidents. Les sujets annoncent leurs réponses dans l’ordre où on les a assis, et au premier tour chacun choisit la même ligne. Puis on leur montre une deuxième paire de cartes ; là encore, le groupe est unanime. Ses membres semblent être prêts à subir poliment une nouvelle et ennuyeuse expérience. Au troisième essai se produit une agitation inattendue. Un sujet est en désaccord avec tous les autres sur le choix de la ligne. Il a l’air vraiment incrédule, surpris du désaccord. À l’essai suivant, il est de nouveau en désaccord, tandis que les autres restent unanimes dans leur choix. Le dissident s’inquiète et devient de plus en plus hésitant tandis que le désaccord persiste dans la succession des essais ; il pourra marquer une pause avant d’annoncer sa réponse et parler à voix basse, ou bien sourire d’un air embarrassé.

Ce que le dissident ne sait pas, explique Asch, c’est que les autres étudiants ont auparavant été soigneusement instruits de donner unanimement à certains moments des réponses fausses. Le dissident est le seul véritable sujet de l’expérience et se trouve dans une position des plus inhabituelles et des moins rassurantes : il lui faut ou bien contredire l’opinion générale du groupe et sembler étrangement perdu, ou bien douter du témoignage de ses sens. Aussi incroyable que cela paraisse, 36,8 % des sujets choisirent dans ces conditions la deuxième solution et se soumirent à la trompeuse opinion du groupe.[83] » 

Il semblerait qu’il ne soit pas besoin d’une expérience scientifique pour s’apercevoir à quel point notre pensée est conditionnée par notre milieu. Mais, cette expérience va plus loin. Elle nous montre qu’une proportion importante d’entre nous peut suivre le troupeau même quand cela va à l’encontre du témoignage de leur sens. La simple observation des hommes en société ne nous aurait pas permis de supposer que le mimétisme et le conformisme pouvaient aller aussi loin. La manière dont notre pensée s’élabore de façon mimétique est évidente pour tout le monde aujourd’hui. Mais, de ce constat, nous n’en faisons rien, et nous laissons nos pensées s’élaborer de façon toujours aussi moutonnière. Et nous avons l’air de croire que ces mécanismes ne concernent que les autres.

Pardonnez-moi maintenant de parler de moi, ce n’est pas un sujet intéressant, mais ce qui me paraît plus intéressant, c’est de montrer que tout ceci ne sont pas des idées en l’air en les rattachant à une expérience. Après ce que je viens de dire, le lecteur pourrait être tenté de me demander des nouvelles de ma santé mentale. Je n’ai aucune raison a priori de penser que je serais moins délirant qu’un autre. À l’expérience, j’ai même de sérieuses raisons de penser que je suis capable de dérailler aussi bien que n’importe qui. La seule différence est que j’en suis conscient et que je me soigne, ou tout au moins j’essaie. Les quelques psychiatres que j’ai pu rencontrer m’ont donné à penser que ce n’est pas d’eux qu’il faille attendre une solution. J’ai donc tenté d’élaborer mes propres méthodes. À cette fin, il m’est arrivé d’essayer de créer un groupe de travail sur le thème “ Apprenons à penser ”. Je proposais quelques exercices en ce sens. Par exemple, nous aurions pu lire un texte ensemble et tenter de déceler les erreurs de logique qui auraient pu s’y glisser. Ou bien encore, je proposais de faire un débat sur un sujet quelconque, chaud de préférence, de l’enregistrer, et ensuite de le réécouter en tentant de déceler comment nos émotions avaient pu interférer avec notre pensée. Un autre exemple : chacun, à tour de rôle, aurait pu faire un exposé sur quelques unes de ses idées favorites, et écouter ensuite les critiques que l’on pouvait y faire. On pouvait en imaginer d’autres. Sur une centaine de personnes contactées, je n’ai pas trouvé un nombre suffisant pour pouvoir constituer un groupe qui fonctionne. Il est tout à fait remarquable de voir que si peu de personnes peuvent juger nécessaire d’apprendre à se servir de leur cervelle. J’ai eu tout de même une réaction intéressante, une des personnes a refusé parce qu’elle avait peur que cela la déstabilise. Effectivement, il y avait bien quelques sérieux risques de ce genre. Mais, à mon avis, c’était peut-être justement cela qui était le plus intéressant.

Voilà déjà quelques siècles que Montaigne a dit qu’il valait mieux une tête bien faite qu’une tête bien pleine. Tout le monde, pratiquement, connaît cette parole, au moins en France. Tout le monde la trouve sage, jamais on entend la moindre critique contre cette idée. Mais qu’a-t-on fait pour la mettre en pratique ? À l’Université, on enseigne toujours cette phrase de Montaigne. Elle contribue à la richesse de notre culture, on loue Montaigne pour sa sagesse. Mais, là non plus, on ne s’est jamais avisé d’essayer de la mettre en pratique. Imaginez l’Université proposer à ses étudiants des travaux pratiques du style de ceux que je viens d’exposer. Suivre un cursus philosophique ne consiste pas à apprendre à penser, mais à apprendre ce que d’autres ont pensé. Si vous voulez passer une agrégation de philosophie, il vous faudra apprendre le grec et l’allemand, et vous farcir la tête de quantités de choses qu’auront dit les uns et les autres, même si elles sont aujourd’hui totalement périmées. Mais rassurez-vous, vous ne risquerez pas d’être déstabilisé, car il n’y aura pas une seule heure consacrée à des travaux pratiques qui pourraient vous apprendre à utiliser un peu mieux vos neurones. Voici vingt-cinq siècles que Platon a tout dit sur ce sujet dans le mythe de la caverne[84]. Mais lequel de nos professeurs de philosophie, après l’avoir enseigné à ses élèves, s’est avisé d’en tirer une leçon ? Mais à vrai dire, il ne pourrait pas. La résistance qu’il rencontrerait aurait sans doute raison d’une telle initiative.

Le mythe de la caverne est d’ailleurs très mal compris. On en retient l’idée que le réel peut être trompeur par les projections que fait la lumière du Soleil sur le fond de la caverne. Mais le plus intéressant n’est pas là. Il consiste en ceci que, quand celui qui est sorti dehors retourne dans la caverne pour tenter d’enlever aux autres leurs illusions, il se fait bastonner.

Appel à la raison.

J’espère avoir suffisamment montré que le matérialisme ne prend pas sa source dans la raison, comme les matérialistes aiment à le croire, mais dans la passion, et qu’il fonctionne comme une idéologie. Je donnerai comme définition de l’idéologie : “ La passion qui prend le masque de la raison ”. Et que la raison ne sert souvent qu’à la rationalisation, c’est à dire comme paravent pour dissimuler la passion, et non comme rationalité. Il suffit de voir les réactions passionnelles que l’on déclenche quand on le remet en cause, même avec les meilleurs arguments. Il peut bien sûr y avoir des exceptions. Certains peuvent être accessibles aux arguments le remettant en cause. Je pense qu’ils ne resteront pas longtemps matérialistes. D’ailleurs ceux-là n’attendent généralement pas qu’on leur fournisse des arguments pour le remettre en cause, mais se posent d’eux-mêmes la question de sa validité. Mais la plupart des autres ne le remettent jamais en cause, même quand on leur fournit des arguments sérieux.

La principale force du matérialisme ne réside pas aujourd’hui dans la qualité de ses arguments mais dans la force d’inertie. Mais, après tout, nous avons l’habitude, c’est ainsi que le cerveau humain fonctionne, et il peut utiliser, pour ce faire, des ressources insoupçonnées. Et, comme ces personnages de bandes dessinées qui continuent à courir alors que le sol s’est dérobé sous leurs pieds ; on peut penser que le matérialisme va continuer à durer alors même qu’il n’aura plus aucun fondement (en supposant qu’il en ait jamais eu).

Si les matérialistes voulaient bien faire l’effort de tenter de surmonter leurs réactions émotives et leurs habitudes mentales, pour aborder la question de la vérité ou de la fausseté du matérialisme sans préjugé, froidement, logiquement, le matérialisme n’en aurait plus pour longtemps. Mais je ne me fais aucune illusion à ce sujet ; et je ne crois pas que cet appel à la raison sera entendu. Je ne crois pas qu’il suffira de le dire pour que cela change quelque chose. Sauf exceptions, mais à cause de ces exceptions, cela valait la peine de le dire.

Le matérialisme n’est nullement une idée majoritaire ; les statistiques le montrent. Il y a assez peu de personnes pour se déclarer tel, 15 à 20 % en France, qui est un pays passablement matérialiste. Il y a déjà longtemps que Dieu est mort, mais manifestement ils n’ont pas encore réussi à l’enterrer. Les matérialistes ne manquent pas de le déplorer et de se lamenter. Et qu’après trois siècles de sciences et de philosophie des Lumières, le matérialisme soit encore aussi minoritaire. Pour ma part, je trouverais plutôt rassurant de voir qu’il y a tout de même assez peu de personnes qui ont réussi à s’emmêler suffisamment les synapses pour aller jusqu’à se convaincre de la validité d’une idée qui n’a reçu aucun fondement. Mais la vraie raison, pour laquelle le matérialisme est aussi minoritaire, est peut-être tout simplement parce qu’il ne tient pas debout. Mais celle-là, ils ne l’envisagent jamais.

Pourtant, cela n’empêche pas le matérialisme d’être une idée dominante. Il serait naïf de penser qu’une idée ne domine que par le nombre de ses adeptes. Une idée ne domine pas non plus par la manière dont elle est validée, ou la qualité de ses arguments. Ce qui serait somme toute normal, et ne serait plus, à proprement parler, une domination. Mais elle domine par la pugnacité de ses adhérents et par des phénomènes de pressions sociales, dont les matérialistes ne se sont jamais privés, comme presque tout le monde d’ailleurs. Les programmes de recherche qui sont votés dans les institutions sont tous compatibles avec le matérialisme. Les autres n’ont à peu près aucune chance d’être acceptés. Dans une discussion, il est souvent mal vu, et on vous regarde de travers d’avancer une idée incompatible avec le Dogme. Cela change d’ailleurs, et les réactions ne sont plus aussi vives qu’il y a une vingtaine d’années.

Le matérialisme a complètement dominé toute la pensée du XXe siècle. Ce qui représente une belle réussite pour une idée qui n’a aucun fondement sérieux ; même si elle n’est pas en l’honneur de nos intellectuels. Mais le plus curieux est qu’une des principales raisons qui lui a permis de dominer est précisément cette absence de fondement qui le mettait ainsi à l’abri de la critique. Tout en permettant aux matérialistes de critiquer les pensées spiritualistes. Et cette critique ne porte pratiquement jamais sur l’essentiel, c’est-à-dire sur l’affirmation qu’il y aurait un Dieu à l’origine de l’Univers, mais sur des formes particulières de telle ou telle pensée spiritualiste, ce qui n’a évidemment aucun sens. Mais, fonder sa pensée sur la critique des idées des autres, voilà bien la façon la plus nulle de la fonder. En effet, même si une telle critique est valable, elle ne fonde pas le moins du monde l’idée contraire. Ainsi, montrer que ce que l’on tenait pour des preuves de l’existence de Dieu au moyen-âge n’en sont pas, ne prouve évidemment pas que Dieu n’existe pas. Je suis gêné de dire des choses d’une telle simplicité, j’ai l’impression de prendre nos intellectuels pour des imbéciles. En fait, c’est un excellent exemple de la manière dont certains peuvent élaborer des raisonnements extrêmement sophistiqués à propos d’idées secondaires, et d’adopter leurs idées fondamentales à partir de raisonnements extrêmement frustres. Voici ce que dit J. Natanson :

 « On peut certes développer une science de la religion à partir de sa genèse social. Mais à moins de tomber dans le plus simplisme des scientismes, on ne peut légitimement en conclure que Dieu n’existe pas, ni fonder sur cette science un ressentiment passionnel.[85] » 

Cela va de soi, mais pourquoi faut-il qu’il soit nécessaire de le dire ?

Il ne reste plus grand chose aujourd’hui de ces infectes salades de mots dont nos penseurs se régalaient il y a seulement une quarantaine d’années. Elles commençaient à être sérieusement avariées, et nous avons heureusement flanqué tout cela à la poubelle. Toutefois, la mode intellectuelle que représente le matérialisme n’a pas encore passé. Et cela n’a rien d’étonnant, plus une idée est fondamentale, plus est vigoureux le refus de sa remise en cause. Mais il ne semble plus guère concerné que la génération précédente, qui s’est accoutumé à cette idée, qui s’est mise à l’habiter plus ou moins confortablement, qui n’a plus envie de déménager et qui s’y est tellement habitué qu’elle trouve illogique ou absurde toute pensée, ou tout phénomène, qui le contredirait. Plus rares sont les jeunes aujourd’hui qui sont matérialistes. Et, de plus en plus, ce sont les matérialistes qui vont passer pour des demeurés.

Il serait temps que les matérialistes se rendent compte que leur belle époque est terminée. De plus en plus de monde s’aperçoit que le roi est nu ; et il ne vous est vraiment plus possible de nous faire admirer son costume. Et de nous faire avaler que le matérialisme serait évident, scientifique, qu’il a pour lui la raison, alors même qu’il n’a aucun fondement. Il n’a plus de vision du monde à proposer, de système faisant semblant de répondre à toutes nos questions. Il n’offre plus aucun espoir, comme ce fut le cas du marxisme, et l’on comprend aujourd’hui, de mieux en mieux, que la seule façon cohérente d’être matérialiste est d’être nihiliste. Tout ceci ne constitue en rien un argument contre lui. Mais, malheureusement, c’est ainsi que nous fonctionnons. Pour compenser cette perte de prestige et de séduction, il vous faudrait des arguments extrêmement solides ; et vous n’en avez pas, sinon il y a longtemps que vous les auriez trouvés. Il est tout de même des matérialistes pour se rendre compte que leur position est de plus en plus précaire. Cette précarité ne dérangerait guère le matérialisme s’il pouvait encore bénéficier de son prestige ; car après tout, il y a longtemps qu’il s’accommode d’une telle précarité. Il pourrait fort bien s’accommoder d’une telle précarité car la plupart d’entre nous ne connaissent rien ni au darwinisme, et encore moins à sa critique, ni au principe anthropique ou au problème corps/esprit et n’ont pas forcément été sujet ou témoin d’un phénomène parapsychologique.

Ainsi, si le matérialisme est toujours dominant, il est clair qu’il domine de moins en moins. Et il est temps de soulever la chape de plomb que les matérialistes font peser sur la pensée. Cela suffit de voir les matérialistes crier au scandale, que l’on gaspillerait les deniers publics, quand un programme de recherches ne leur convient pas. Cette chape de plomb était, il y a seulement vingt ans, si lourde qu’elle semblait impossible à soulever ; il n’en va plus de même aujourd’hui. Une des raisons pour lesquelles j’ai voulu écrire ces lignes est de tenter de soulever cette chape.

Vous avez, pour nombre d’entre vous si vous faites partie de la génération concernée, avalé sans broncher une doctrine aussi fumeuse que le marxisme. Vous avez dû finir par la remettre en cause. Mais, quand celle-ci s’est faite, elle s’est généralement effectuée selon des voies minimums. Ainsi, le matérialisme a été très peu remis en cause ; et l’on observe, à son sujet, une inertie intellectuelle comparable à celle dont vous avez fait preuve vis-à-vis du marxisme. Vous avez tout de même réussi à manger un bon morceau de votre chapeau ; mais il en reste. Vous en reprendrez bien un morceau.

Ainsi, plutôt que de vous lamenter sur la montée de l’irrationnel, montrez-nous donc, par exemple, que les observations de Stevenson n’ont aucune valeur. Mais, depuis le temps que vous gémissez ainsi, vous n’avez pas encore pris la peine de nous montrer en quoi l’existence de Dieu, ou de l’âme, serait contraire à la raison. Si vous étiez convoqué au tribunal de la raison et que vous deviez prouver en quoi le fait de n’être pas matérialiste est irrationnel, vous risqueriez d’avoir quelques difficultés. Quand en finirez-vous avec cette mystification qui consiste à revendiquer le monopole de la rationalité et à rejeter dans les ténèbres de la “ croyance ” ceux qui ne partagent pas vos préjugés et, dans le même temps, d’être incapable de présenter une validation de votre point de vue que l’on puisse prendre au sérieux, et de vous dérober devant toute approche véritablement rationnelle de la question ?

Il est tout de même remarquable de voir comment une idée comme le matérialisme a été si facilement accepté par nombre de nos intellectuels sans jamais avoir reçu de validation valable, c’est à dire selon des critères adéquats, et tout aussi extraordinaire de voir qu’ils ne s’en soient même pas aperçus. Comte Sponville fait encore une fois exception en ne se faisant aucune illusion au sujet d’un fondement rationnel du matérialisme. Voici en effet ce qu’il dit : « j’ai souvent expliqué que le matérialisme était une pensée difficile, aporétique, indémontrable.[86] » Il dit aussi : « Dans ces matières je ne crois pas aux preuves […] et laisse à peu près tout au tempérament et à la foi.[87] »

Il semble que de plus en plus de matérialistes prennent conscience de la précarité de leur conception. Mais il n’est pas encore très courant qu’un matérialiste reconnaisse le caractère non-rationnel de sa position. Cela signifierait que le matérialisme n’est pas une affaire de logique et que les justifications que les matérialistes donnent pour valider leur idée sont fausses ou inappropriés et ne sont que des paravents pour cacher leurs motivations, c’est ce que nous avons vu.

Mais est-ce que cela signifie que la position de Comte Sponville soit plus valable ? Habituellement, c’est aux spiritualistes que les matérialistes réservent cette idée que leur prise de position proviendrait de phénomènes psychologiques. Il est rare de rencontrer un matérialiste qui reconnaisse que le matérialisme lui-même doit quelque chose à ces mécanismes. Il nous faut donc le féliciter de ne pas avoir cette naïveté, et parfois cette arrogance, commune aux matérialistes. Ainsi nos idées les plus fondamentales dépendraient de notre tempérament. C’est extrêmement intéressant, et il faut absolument développer cette idée. Je ne la conteste pas du tout, c’est aussi la mienne, en revanche, je contesterai l’attitude. Si la foi est peut-être un mode de connaissance possible — rien ne nous dit a priori qu’elle n’en serait pas un —, il est clair, en revanche, que le tempérament ne saurait être considéré, en aucune manière, comme un mode de connaissance.

Comte Sponville a sans doute raison de faire le constat que le matérialisme est une affaire de tempérament, mais un philosophe ne peut certainement pas accepter cet état de choses. Ainsi, non seulement Comte Sponville est matérialiste par tempérament, mais en plus, il le sait. C’est une bien curieuse façon d’être philosophe. Si nous prenons position sur une telle question, nous ne pouvons assurément pas le faire délibérément en fonction de notre tempérament, mais au contraire nous efforcer le plus possible de faire abstraction de notre tempérament. Ainsi, quand un philosophe porte un tel constat, la seule chose qu’il doit faire est de se donner les moyens de surmonter ce tempérament, et certainement pas d’accepter si facilement d’en être dominé à ce point à propos d’une idée aussi fondamentale. Entre une attitude qui s’imagine abusivement qu’elle aurait réussi à prouver quelque chose et une autre qui n’est pas dupe de ces preuves mais qui accepte que nos jugements se fondent sur notre tempérament, c’est à dire sur du vent, il y a place pour une démarche qui s’efforcerait à l’impartialité, qui essaierait d’émettre des jugements indépendamment de ses préférences, de surmonter ses habitudes mentales, son conditionnement ou son tempérament. C’est, en tout cas, la seule attitude possible pour un philosophe.

Toute la pensée de Comte Sponville repose sur le matérialisme ; si celui-ci est faux il ne lui reste plus qu’à tout recommencer. Nous pouvons le féliciter pour sa lucidité, mais certainement pas pour sa réaction. Il n’est tout de même pas possible de laisser une question aussi importante et fondamentale au tempérament ou à la foi. Ou plus exactement, s’il existe quelque chose comme la foi, elle doit subir l’épreuve de la raison. Et le matérialisme doit aussi subir cette épreuve ; il serait temps que les matérialistes cessent de s’y dérober.

En tout cas, son attitude manifeste un recul important de la pensée matérialiste. Il y a quelques dizaines d’années, on considérait volontiers que celui-ci était prouvé scientifiquement, et ceux qui ne voulaient pas l’admettre étaient considérés comme étant de mauvaise foi. Comme nous l’avons vu, par exemple, chez Rosset. Il témoigne, en fait, d’une attitude d’une autre époque. Aujourd’hui, le matérialisme commence à se présenter de plus en plus comme une option philosophique qui n’a plus la prétention de se justifier rationnellement. Nous attendons la prochaine étape, celle où les matérialistes daigneront enfin examiner les arguments, ou les expériences, qui seraient susceptibles d’invalider le matérialisme, et aborder rationnellement la question de sa validité.

Comte Sponville veut aussi s’efforcer de penser le matérialisme à fond. Voilà une excellente initiative que je ne saurais trop encourager. Penser le matérialisme jusqu’au bout est peut-être une excellente manière de le faire s’effondrer. C’est tout de même la moindre des choses, pour un philosophe, que de tenter de tirer les dernières conclusions de ses idées fondamentales. Mais on peut s’étonner qu’il soit le premier philosophe, semble-t-il, qui entreprenne de penser le matérialisme jusqu’au bout. Il serait temps. Et comme par hasard, c’est le moment où il commence à s’effondrer (tout au moins d’un point de vue logique, sociologiquement c’est autre chose). Il a cependant complètement escamoté la question de son fondement. N’y voyez pas une critique, tous les penseurs matérialistes l’ont, jusqu’à présent, escamoté. Que Comte Sponville entreprenne, au moins, de le penser à fond, n’est déjà pas si mal. Mais si vous pouviez aussi penser son fondement, ce serait encore mieux. Et plutôt que de penser le matérialisme à fond, ce qui serait mieux encore serait de penser à fond. C’est à dire de poser, en priorité, la question de la validité des notions fondamentales.

Le matérialisme est l’impensé de toute la pensée du XXe siècle.

Avec le matérialisme, la pensée dominante n’est pas encore sortie de l’esprit de système. À quoi reconnait-on un système ? C’est un ensemble de pensées liées qui présentent les caractéristiques suivantes :

1) Il répond à toutes les questions, ou presque. Il ne s’agit pas bien sûr de toutes les questions possibles, mais de toutes les questions ayant une réelle valeur explicative par rapport aux notions fondamentales.

2) Ceci à un coût. Il consiste à élaborer des explications extrêmement scabreuses dans certains domaines difficilement compatibles avec lui. Explications qui ne sont évidemment jamais testées.

3) Ils nient les phénomènes incompatibles avec lui. Cette négation pouvant prendre aussi la forme d’explications fumeuses.

Le premier point fait évidemment penser au scientisme. Nous avons vu que le matérialisme est, au moins en droit, capable de tout expliquer. En fait, il échoue dans bien des domaines.

Les théories de la conscience et l’hypothèse d’une multitude d’univers sont des exemples typiques du second point.

Le rejet de certaines observations comme celles ne concordant pas avec les théories de la conscience, ou avec le matérialisme lui-même, comme la parapsychologie, sont typiques du troisième point.

Les tenants d’un système adoptent des comportements très caractéristiques. Et au fond, c’est vraiment là le problème. Car après tout, adopter un système de pensée pourquoi pas ? Mais le problème c’est d’être honnête par rapport à lui. Les points 2 et 3 sont typiques de comportements malhonnêtes. Ce n’est pas le fait d’adopter un système qui est en soi critiquable, mais le refus de le mettre en question. Et pire encore, résister à cette remise en question malgré toutes les raisons que l’on rencontre d’en douter.

Le matérialisme est l’impensé de toute la pensée du XXe et d’une partie de XIXe siècle. Nos intellectuels ne sont pas forcément matérialistes. Mais il est de bon ton pour un spiritualiste de faire appel à la foi. Et c’est seulement à cette condition qu’il pourra être respecté. Et celui qui s’interrogera sur la validité du matérialisme risque d’être mis sur la touche. Un philosophe, ou un scientifique, aura tout à fait le droit d’être spiritualiste, à condition de ne pas s’intéresser délibérément aux phénomènes parapsychologiques, par exemple. Autrement dit, on peut très bien penser ce que l’on veut à condition de laisser le matérialisme dans l’impensé. Si le matérialisme est l’impensé de la philosophie c’est que les matérialistes veulent nous faire croire qu’il est déjà pensé et que la question est réglée, et qu’il n’y aurait que les imbéciles pour en douter. Mais ils sont incapables de nous présenter un raisonnement convaincant pouvant le valider. Ainsi le matérialisme n’a pu rester dans l’impensé qu’en prétendant abusivement qu’il était déjà pensé. Je ne prétends nullement ici que la raison puisse trancher une telle question. Ce n’est pas même le problème. Je prétends seulement qu’il n’y a aucune raison que la raison ne l’aborde pas et qu’il doive demeurer dans l’impensé. Mais il semblerait que de laisser le matérialisme dans l’impensé les arrangent, et arrange peut-être tout le monde. Ils évitent ainsi de subir les assauts de la raison. Nombre de spiritualistes peuvent ainsi tranquillement faire appel à la foi sans se poser de question, et le matérialiste croire que sa position est prouvée par la raison.

L’enjeu de la question est immense. Si Dieu n’existe pas, si réellement il n’y a pas d’intention à l’origine de l’Univers, alors la plus grande conquête de l’esprit humain, et de la science moderne, est de nous avoir débarrassé de cette illusion. Conquête devant laquelle toutes les découvertes de la science moderne pâlissent. Et il nous faudra remercier indéfiniment tous les hommes qui se sont battus pour nous en débarrasser.

En revanche, si Dieu existe, s’il y a réellement une intention derrière l’Univers ; toute la production intellectuelle de la modernité, dont notre époque est si fière, n’est rien devant son égarement. Et si vous vous trompez sur une des questions les plus fondamentales qui soient ; alors le moyen-âge, malgré toute votre science, en savait plus long que vous. Et notre époque est la plus obscurantiste que l’humanité ait jamais connu. Car le véritable obscurantisme n’est pas de se tromper, de faire fausse route ; l’erreur, après tout, est humaine. Mais, il consiste à nier la vérité alors même que l’on a les moyens de la connaître. Ces moyens vous les avez, comme jamais on ne les a eus. S’ils vous servent à masquer la vérité plutôt qu’à la découvrir, et sur une question des plus importantes qui soient, quel pire obscurantisme pourrait-on imaginer ? Et que vaut l’étendue de vos connaissances et le raffinement de votre pensée, si vous vous fourvoyez complètement sur une des questions les plus fondamentales sur laquelle les hommes à peine descendus des arbres ne se trompaient pas ? Que vaut votre maîtrise technique, si vous êtes incapables de maîtriser vos émotions et d’aborder froidement les questions les plus importantes ?

Il est assez clair que le matérialisme doit beaucoup au conformisme, aux habitudes mentales, à l’inertie intellectuelle. Nous n’avons pas à en tenir compte ; et maintenant donc, nous pouvons passer notre chemin et continuer notre route. Et le jour où, même si vous ne nous épargnez pas vos sarcasmes ; vous daignerez au moins nous présenter un fondement, que l’on puisse prendre au sérieux, du matérialisme, ce jour-là nous pourrons réviser notre position.

Puisque je veux repenser le christianisme, il me fallait régler une des principales questions. Mais elle n’est pas tout à fait réglée. Il reste la question du mal et de la souffrance. « La souffrance des enfants constitue contre Dieu un argument suffisant » dit Marcel Conche. Comment Dieu peut être bon, tout-puissant et que nous vivions dans un tel monde ? C’est une grave question qui pour beaucoup a été déterminante dans leur refus de l’existence de Dieu. Je l’examine ici. Je soupçonne que cette raison a beaucoup plus de poids qu’il ne semble. Le problème de cet argument c’est qu’il n’est pas décisif, contrairement à ce que pense Conche. Et il me semble qu’à cause de cet argument non-décisif on a fait porter le débat sur des terrains qui semblent plus décisifs.

Il convient aussi de remarquer que ce texte ne concerne pas uniquement le matérialisme, mais aussi le bouddhisme. Pour Bouddha non plus, il n’y a aucune intention à l’origine de l’Univers, contrairement à ce que peuvent penser nombre de soi-disant bouddhistes occidentaux. Ce qui ruine le matérialisme fauche le bouddhisme par la même occasion. Le Dalaï Lama dit quelque part que si la science prouvait que la réincarnation n’existe pas, il faudrait abandonner le bouddhisme. S’il y a une intention à l’origine de l’Univers, il faudrait aussi l’abandonner. Je serais curieux de savoir ce qu’il penserait de ce texte.

Toutefois, le bouddhisme est plus robuste que le matérialisme devant la critique que je viens de faire. En effet, le bouddhisme admet des mondes subtils. Il admet parfaitement les phénomènes parapsychologiques. Quand les remises en cause se font elles procèdent, en général, selon des voies minimums. Parce que, le plus souvent, elles s’opèrent contraintes et forcées par la pression du réel et de la logique. Les remises en cause provenant d’une démarche délibérée, non-contrainte, n’empruntent pas ces voies minimums, mais c’est une attitude plutôt rare. La remise en cause du matérialisme pourrait s’opérer selon des voies minimums, c’est-à-dire une voie qui admettrait l’existence des mondes subtils sans admettre pour autant une intention à l’origine de l’Univers. Ce que l’on pourrait appeler un matérialisme élargi. Une telle position présenterait toutefois deux difficultés. La première est l’explication de la conscience comme propriété d’un corps, qu’il s’agisse d’un corps physique ou d’un corps subtil, la difficulté est exactement la même. La seconde difficulté réside dans le principe anthropique. Ces difficultés ne permettent guère d’emprunter cette voie minimum mais il ne serait pas surprenant que certains s’en accommodent.

Quel visage pour la philosophie et le christianisme aujourd’hui ?

Après avoir fait la critique des spiritualistes et des matérialistes dans la manière dont ils abusent de la raison, il me faut essayer d’expliciter ce que serait un usage correct de la raison pour la philosophie ainsi que pour le christianisme. Dans ce texte, j’ai examiné soigneusement ce qu’il ne faut pas faire. Il est assez facile maintenant de dégager ce qu’il faudrait faire. Qu’est-ce que serait un usage correct de la raison ?

1) Essayez de ne préjuger de rien. C’est une évidence, mais ce n’est pas si facile.

2) Prendre en compte l’ensemble des aptitudes humaines.

3) Prendre en compte l’ensemble de l’expérience humaine.

Les systèmes de pensée se sont toujours élaborés en ignorant soit une aptitude humaine, soit une partie de l’expérience humaine, quand ce n’est pas les deux, sans parler des préjugés. Au moins, nous savons aujourd’hui, mieux que jamais, ce qu’il ne faut pas faire. La mode de constitution de ces systèmes, en excluant toujours quelque chose, limitait leur espérance de vie. Et le retour du refoulé était toujours dramatique pour eux.

Malgré la fin des grands récits, il reste des résidus. C’est plutôt ici qu’il y en a beaucoup qui n’ont pas entendu les nouvelles. La fréquentation de la messe en France a été divisée à peu près par dix en cinquante ans. C’est une chute vertigineuse. Cinquante années, c’est peut-être long pour une vie humaine, mais ce n’est rien en regard de l’histoire d’une civilisation. Les religions sont ces résidus, même si elles comptent encore de nombreux adeptes. La modernité signe leur acte de décès. Et si vous entendez l’explosion d’une ceinture de bombes, vous écoutez le chant du cygne de l’Islam.

Le matérialisme fait aussi partie de ces résidus. Il s’est constitué par la lutte contre l’idéologie dominante, et l’a remplacée comme idéologie dominante. Mais il s’est constitué d’une manière analogue à celle dont se constitue les systèmes, en excluant tout ce qui n’était pas compatible avec lui. Et cela sera sa mort pour bientôt. Je parle bien sûr à l’échelle de la durée des civilisations. L’inertie mentale est telle qu’à l’échelle de la vie humaine, il peut avoir encore de beaux jours devant lui. Mais cela pourrait venir bien plus tôt qu’on ne le pense. Aujourd’hui, les choses vont vite.

Cela veut dire qu’une philosophie post-moderne sera une philosophie spiritualiste. Mais quelle forme pourra-t-elle prendre ? Elle ne ressemblera pas aux religions telles que nous les avons connus, bien qu’elle puisse s’en inspirer. Ce sera sans doute d’ailleurs plutôt des philosophies spiritualistes. Le christianisme en fera-t-il partie ? Sans doute, mais il aura sérieusement changé.

De plus, une telle philosophie traitera en priorité de la validité des notions fondamentales. Elle se caractérisera par sa sobriété. Elle ne sera pas un système.

Si j’ai posé la question en associant philosophie et christianisme, c’est que le christianisme aujourd’hui ne peut plus guère être que philosophique. Je parle de son aspect public. C’est-à-dire du discours qu’il tient. Je ne parle évidemment ce qui se passe dans la conscience intime de chacun. Nous avons vu que le recours complètement abusif à la foi interdit de continuer plus longtemps d’y faire référence. Des individus peuvent s’y fier, c’est leur affaire, mais on ne peut plus décemment tenir un discours à partir d’elle. Cela veut dire que la raison devrait tenir une place majeure et qu’elle devra être totalement émancipée non seulement de toute autorité mais aussi de toute subordination à la foi, comme à toute croyance. Dans ces conditions, il n’y a plus moyen de faire une différence entre une philosophie chrétienne et une autre. La question que posait Émile Bréhier : « Y a-t-il une philosophie chrétienne ? [88] » n’a plus lieu d’être, puisqu’il s’agit d’élaborer une philosophie chrétienne ne s’appuyant plus sur la foi. Surtout une philosophie chrétienne qui met en cause non seulement le contenu de la foi, mais la foi elle-même en question. Ou tout au moins qui cherche à purifier la foi au moyen de la raison. Il y a peut être des personnes qui se demanderont comment il est possible d’être chrétien dans ces conditions. Nous verrons.

Ce que je dis ne fait que traduire ma démarche. Je suis chrétien et j’ai une démarche philosophique. Mais ma démarche, en tant que chrétien, déborde évidemment complètement ma démarche philosophique, heureusement pour moi. Je doute de la valeur d’une démarche chrétienne qui se confondrait avec une démarche purement philosophique. Mais le seul discours que puisse tenir un chrétien aujourd’hui est un discours philosophique. Et ceci est très important.

De toute façon, nous n’avons pas à faire le coup du cœur. Une démarche apostolique doit être une démarche rationnelle. Nous n’avons ni à faire peur, ni à chercher à séduire. Je sais parfaitement que les idées marchent essentiellement par la peur et la séduction. Mais c’est veule d’en profiter pour faire avancer ses idées. La logique et le réel suffisent. Et si les idées ne fonctionnent guère en fonction du poids du réel et de la logique, tant pis. La vérité est la valeur première. Et quand à ceux qui vivent de rêves et d’illusions, laissons-les à leurs rêves. Ma parole philosophique et ma parole en tant que chrétien se confondent. Je n’y trouve aucune différence.

La seule contrainte qu’un esprit puisse exercer sur un autre esprit est celle qui procède du réel et de la logique. Et à la condition que cet autre esprit accepte pour lui-même cette contrainte du réel et de la logique. Quant aux esprits qui s’y dérobent, il convient de les laisser là où ils sont.

Rudolf Steiner disait la même chose d’une autre manière. Il affirmait que la seule influence que nous pouvons avoir sur les autres doit passer par la conscience. Or, l’influence que nous avons sur les autres, quand elle passe par l’émotion, est inconsciente. L’émotion produite, certes, est consciente, mais l’influence ne l’est pas. Seule la raison peut exercer une influence consciente.

La question du fondement est aujourd’hui cruciale. Elle s’étend jusqu’aux mathématiques. Toutefois, cela n’empêche pas les mathématiciens de faire des mathématiques. C’est pourtant bien plus gênant pour eux que pour les philosophes. Un philosophe peut très bien rendre compte cet échec de la fondation par l’affirmation que la vie nous dépasse. Et si la vie nous dépasse, cela ne nous empêche pas de philosopher comme on peut. Un mathématicien n’est pas censé pouvoir faire des mathématiques sans fondement. Mais un philosophe peut se contenter de répondre comme il peut à la question du fondement. Établir un fondement assuré serait l’idéal de la philosophie. Mais il n’est pas nécessaire pour philosopher, ni de croire qu’on a atteint à cet idéal, ni même d’espérer qu’il nous soit accessible. Il est toujours possible de philosopher tant bien que mal. À vrai dire, on philosophe toujours tant bien que mal ; même s’il y a eu des philosophes qui croyaient pouvoir philosopher si bien qu’ils mettraient fin à la philosophie. Mais même en philosophant tant bien que mal, on doit toujours chercher à philosopher aussi bien que possible. Et la philosophie n’en sera que meilleure si elle est conscience de son absence de fondement plutôt que de croire abusivement qu’elle en a trouvé un. Et aussi, si l’on a conscience de l’absence de fondement cela change complètement la façon de philosopher.

Croire que l’on a réussi à fonder dispense de se poser la question du fondement. Au contraire, être conscient de l’absence de fondement sérieux conduit la philosophie à essayer de rechercher un fondement le plus solide possible et de tenter d’améliorer sans cesse la qualité du fondement. Et être conscient de la fragilité des fondements, modifie complètement les rapports entre la spéculation et l’expérience. C’est en effet généralement au nom d’une philosophie que l’on tient pour assurée que l’expérience qui la contredit est récusée. Alors que si l’on est conscient de la fragilité des fondements, c’est plutôt l’expérience qui va être juge de la philosophie.

Il est parfaitement possible de philosopher sans fondement mais à condition d’avoir cherché à fonder le mieux possible. Et en particulier de soumettre ces fondements à l’épreuve du réel quand c’est possible, même si pouvoir supporter l’épreuve du réel ne constitue en aucune manière un fondement. C’est seulement une condition minimum pour une philosophie. Le matérialisme est incapable de supporter cette épreuve. Je pense que le christianisme le peut sans réelle difficulté. Mais pas celui de l’Église, bien sûr, un christianisme sobre.

L’ambition d’un Marx ou d’un Husserl, de vouloir faire de la philosophie une science, est définitivement périmée ; en supposant qu’elle ait pu avoir quelque crédit. Une démarche philosophique aujourd’hui doit tenir compte de la déroute générale de la pensée qui fut une des caractéristiques du XXe siècle et qui se poursuit aujourd’hui. Certains en concluent hâtivement que la démarche philosophique est définitivement obsolète et qu’il ne nous reste plus qu’à planter nos choux sans se poser de questions. En fait, ce n’est qu’une certaine démarche philosophique qui est périmée : celle qui consiste à privilégier la spéculation. La seule voie possible aujourd’hui que l’on peut prendre au sérieux est celle qui consiste à prendre en compte l’intégralité de l’expérience humaine et de tenter de l’ordonner. Et sans vouloir faire de la philosophie une science, la philosophie pourra s’inspirer et s’enrichir de la démarche scientifique. Dans cette perspective, la question des rapports entre science et philosophie est primordiale.

Alain Badiou a analysé les différents modes de l’anti-philosophie. Pour ma part, je dirais que l’anti-philosophe est celui qui tire argument des limites, des difficultés, de l’inutilité, d’une prétendue impossibilité, ou des dangers de la démarche philosophique pour la récuser. Philosopher a toujours été difficile, cela n’a jamais empêché de philosopher. Et si c’est plus difficile encore qu’on ne le pensait, pourquoi cela devrait-il nous empêcher de philosopher ? Cela ne doit nous conduire qu’à redoubler d’efforts. Nous pouvons raisonnablement penser que, très souvent, les raisons invoquées contre la philosophie ne sont que des prétextes qui masquent les véritables mobiles (quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage). Énumérons quelques modes : le sophisme, le scepticisme, le relativisme, le pragmatisme, le positivisme ou le psychologisme. Le philosophe authentique, à l’inverse, est celui qui, quelqu’en soit les difficultés, le prix à payer, ou les risques encourus, continue à philosopher vaille que vaille.

« Une connaissance n’est jamais certaine », dit le sceptique.

« Est-ce de connaissance certaine que vous dites cela ?, répond le philosophe. Mais, quand bien même auriez-vous raison, si la certitude est impossible nous pouvons peut-être élaborer une conviction et tenter d’évaluer ce qui paraît le plus vraisemblable ou le plus probable. »

« Comment évaluerons nous cette probabilité ?, dira le psychologue, Par la raison, ou par une attitude purement subjective qui dépendra en fait de notre besoin d’y croire ou de notre conditionnement. »

« Sans doute, répondra le philosophe, nos idées sont fortement dépendantes de phénomènes d’ordre psychologique. Mais il nous est toujours possible de faire l’effort de surmonter ces mécanismes quelqu’en soit la difficulté. Et votre science est la bienvenue pour nous aider à nous libérer de ces processus et pour mieux philosopher, mais non pas pour récuser la philosophie. »

« Pourquoi faire, aurait dit Nietzsche, pour la vérité ? Mais ce n’est pas forcément la vérité mais peut-être l’illusion, ou l’erreur, qui vont dans le sens de la vie. »

« Certes, répond le philosophe, comme nous ne la connaissons pas, nous ne pouvons pas préjuger du sens vers lequel elle pourrait aller. La philosophie présente des risques et il nous faut les accepter, et rien ne nous empêche de choisir la vérité coûte que coûte, c’est à dire éventuellement contre la vie aussi bien que contre le bonheur. Ceux qui ne font pas un tel choix ne sont pas d’authentiques philosophes. La philosophie est implacable, inhumaine, vouloir la mettre au service de l’homme, ou de la vie, c’est humain, trop humain, mon cher Nietzsche. »

Pour moi, la philosophie résulte de la tension entre le sens du mystère et le besoin de comprendre. Que l’un de ces deux termes soit absent et la philosophie disparaît. Ceux qui n’éprouvent pas ce besoin de comprendre, et se contentent de vivre à la petite semaine, en ne faisant fonctionner leur cervelle que pour ce dont ils escomptent du bonheur, ne sont pas philosophes. Mais de même, n’avoir pas le sens du mystère, c’est également la mort de la philosophie. Celui qui ne sait pas que : « Il y a bien plus chose sur la terre et dans le ciel, mon cher Horatio, que n’en contient toute votre philosophie.[89] », est un bien piètre philosophe. Les fabricants de système étaient les fossoyeurs de la philosophie. Elle se porte que mieux d’être débarrassée de cette espèce. Léon Chestov disait :

 « les solutions philosophiques des problèmes n’ont qu’un temps. J’espère même que le jour n’est pas éloigné où les philosophes obtiendront le privilège d’avouer ouvertement que leur tâche ne consiste nullement à résoudre les problèmes, mais à faire apparaître la vie aussi peu naturelle, aussi énigmatique et mystérieuse que possible. Alors le principal défaut de la philosophie — le nombre immense des questions et l’absence totale de réponse — ne sera plus un défaut, mais une qualité.[90] » 

Savoir que la vie nous dépasse ne disqualifie nullement la démarche philosophique. Si la philosophie est une tentative constante d’élucidation, il n’est nullement nécessaire de croire que cette élucidation soit possible de façon pleinement satisfaisante pour continuer à philosopher. Il est seulement nécessaire au philosophe de croire qu’elle est possible de façon partielle et fragmentaire. C’est seulement la possibilité d’une philosophie comme science ou comme système qui est fermée. Mais est-ce vraiment un obstacle à la philosophie ? Ceux qui ont prétendu pouvoir philosopher de science certaine, les Spinoza, Hegel, Husserl, ont-ils été pour cela de meilleurs philosophes ? Certainement pas. Il en serait resté plus s’ils en avaient dit moins. La démarche philosophique est-elle moins légitime quand le philosophe est conscient qu’il bâtit sur du sable ? Ne vaut-il pas mieux savoir que l’on bâtit sur du sable plutôt que sur un marécage en croyant s’appuyer sur du roc ?

Si les Lumières sont aujourd’hui éteintes, si l’on s’est rendu compte que la foi en la raison était totalement surfaite, il ne s’ensuit pas pour autant qu’il faille abandonner la rationalité. La philosophie ne peut, ni renoncer à la vérité, ni accepter de se cantonner dans des propositions triviales, sans cesser d’être elle-même. Quelles sont les conditions que la philosophie aurait à satisfaire aujourd’hui pour élaborer une pensée vraie (peut-être) et non-triviale ?

* Vérifier s’il n’existe pas un mode de connaissance ne passant pas par les sens. S’il existe un tel mode de connaissance la philosophie ne peut pas se permettre de l’ignorer.

* Élaborer une critique de la foi, au moins pour toute philosophie spiritualiste.

* Il lui faut renoncer à la certitude et se contenter d’élaborer des propositions que l’on pourrait considérer comme raisonnables. Pas forcément “ au-delà de tout doute raisonnable ”, comme essaie de le faire la science, mais plutôt tenter d’évaluer la crédibilité ou la probabilité d’une proposition. Et si la vérité n’est pas garantit, il n’est pas garantit non plus qu’elle nous soit inaccessible.

* S’interroger en priorité sur la validité des notions fondamentales.

* Recueillir et examiner le plus de données possibles, sans parti-pris et sans préjugés et en mettant, autant que possible, à l’épreuve des faits la validité des notions fondamentales.

* Entériner les découvertes de la psychologie et de la sociologie et mettre ces découvertes au service de la philosophie pour tenter d’élaborer une pensée le plus possible libérée des processus qui la déterminent.

* Un des points les plus importants consistera à élaborer une métaphysique à partir des données sensibles à notre disposition.

Associer métaphysique et données sensibles apparaît comme une absurdité, mais pas du tout. Il existe un lieu ou le monde suprasensible et le monde sensible peuvent se rencontrer : c’est la conscience humaine. Ce que la philosophie a oublié, en grande partie peut-être grâce à Kant et ce n’est vraiment pas en son honneur. Les données sensibles sont donc constitués ici par les témoignages des supra sensitifs, de la même manière que les paroles des patients constituent les données sensibles à partir desquelles le psychologue travaille.

Nous avons vu qu’un concept explicatif désigne quelque chose de métaphysique en un certain sens. Mais pourquoi faudrait-il que notre réflexion s’arrête aux propriétés de la matière ? Nous avons quantité de données qui nous permettent de penser ce qui existe en dehors de la matière. Il nous donc faut aborder certaines questions habituellement qualifiées de “ métaphysique ” en cherchant à les faire sortir du champ de la métaphysique. C’est à dire voir comment certaines observations pourraient, non pas forcément les résoudre, mais au moins les éclairer. C’est ainsi que l’on pourra peut-être bâtir une philosophie chrétienne, à condition d’être honnête, et de pas être vouloir d’avance valider forcément le christianisme. Une telle philosophie, pour être digne de ce nom, a un risque à courir.

La constitution d’une métaphysique est fondamentale. Il n’y a pas de pensée philosophique qui puisse être indépendante d’une position métaphysique. La seule métaphysique recevable est celle qui se fonde sur des données sensibles. Et le seul lieu où physique et métaphysique peuvent se rejoindre est la conscience humaine.

Christian Camus – 02/04/2011

Ce texte est déposé. Toutefois, il est libre de droit pécuniairement. Vous pouvez le reproduire en partie ou en totalité à condition de ne pas le modifier et d’indiquer la source.

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[1] Pascal Pensées, 183

[2] Claude Tresmontant Problèmes de notre temps, éditions O. E. I. L., 1991, p. 13

[3] Gopi Krishna Kundalini - les secrets du yoga, éditions Calmann Lévy, 1996,  p. 159

[4] Préface de la seconde édition de la Critique de la raison pure

[5] Gopi Krishna Kundalini - les secrets du yoga, éditions Calmann Lévy, 1996, p. 17

[6] Editions PUF

[7] Anthony Flew avec Roy Abraham Varghese There is a God: How the World’s Most Notorious Atheist Changed His Mind, (2007)

[8] Bernard Martino Les chants de l’invisible, éditions Balland, 1990, p. 12

[9] Clément Rosset Le principe de cruauté, édition de Minuit, 1988, p. 40

[10] Le principe de cruauté, opus cité, p. 36

[11] Jacques Natanson La mort de Dieu, PUF, 1975, p. 281

[12] John R. Searle La redécouverte de l’esprit, Traduction Claudine Tiercelin, Gallimard, p. 134

[13] L’Âme et le corps : Philosophie et psychiatrie, sous la direction de Michel-Pierre Haroche, éd. Plon, Paris, 1990, p. 162

[14] J. E. Alcock Parapsychologie: science ou magie ?, p. 112

[15] Friedrich Nietzsche à travers ses œuvres, Grasset

[16] Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra, I, Œuvres philosophiques complètes, VI, éditions Gallimard, Paris, 1971, p. 101

[17] O. Bloch Le matérialisme, éditions PUF, collection Que sais‑je ?, 1985, p. 12

[18]André Comte Sponvile L'amour et la solitude édition Paroles d'aube 1993 p. 121

[19] Titre d’un ouvrage de Georges Bernanos.

[20] Bernard Martino Les chants de l'invisible, opus cité, p. 129

[21] L’être et le néant, p. 708

[22] Un adepte de Popper dirait qu’il en va ainsi de toutes les théories. Mais, la démarche de Popper concerne les théories scientifiques. Or, le matérialisme n’est pas une théorie mais un jugement d’existence. Un jugement d’existence affirmatif ne peut se faire que par une expérience, et ne saurait être invalidé par une autre expérience ; ce qui n’est pas le cas d’une théorie. Mais un jugement d’existence négatif comme le matérialisme ne peut avoir le même rapport à l’expérience.

[23] Michaël Denton Évolution une théorie en crise, traduction Nicolas Balbo, réédition Flammarion, 1992, p. 368-370

[24] Opus cité, p. 367-368

[25] Éditions Presses de la renaissance

[26] Ouvrage collectif Le darwinisme aujourd’hui, éditions du Seuil, collection Points, 1979, p. 168-169-183

[27] Expérience de mort imminente, en anglais NDE (near death experiment)

[28] Cité par Hofstadter dans Vue de l’Esprit, traduction Jacqueline Henry, éditions Inter Édition, 1987, p. 391

[29] Rudolf Steiner Philosophie de la liberté, traduction C. Koslick, éditions Société anthroposophique, 1986, p. 92-93

[30] Évangile de Thomas Logion 29, traduction J. Y. Leloup, éditions A. Michel, 1986

[31] Bertrand Russel Histoire de mes idées philosophiques, traduction Georges Auclair, réédition Gallimard, 1988, p. 173

[32] Revue Science et vie, N° 804, p. 72.

[33] Jean-Pierre Changeux L’homme neuronal, éditions Fayard, 1983, p. 169

[34] Daniel Dennett La conscience expliquée, traduction Pascal Engel, éditions Odile Jacob, 1993, p. 35

[35] Gérald M. Edelman Biologie de la conscience, traduction A. Gerschenfeld, éditions Odile Jacob, 1992, p. 111

[36] La conscience expliquée, opus cité, p. 199

[37] Biologie de la conscience, opus cité, p. 313

[38] John R. Searle La redécouverte de l’esprit, Traduction Claudine Tiercelin, Gallimard, p. 56

[39] Opus cité p. 146

[40] Pour être plus précis, je fais référence à une des théories de la conscience de Bouddha, qui a l’allure d’une théorie matérialiste. Les théories de la conscience issues du bouddhisme sont plurielles. Et aussi, le bouddhisme ne peut pas vraiment être considéré comme matérialiste, bien qu’il y ressemble par certains côtés, notamment il n’y a pas pour Bouddha d’intention à l’origine de l’Univers.

[41] Douglas Hofstadter et Daniel Dennett, Vue de l’Esprit, opus cité p. 388

[42] Jean Marc Lévy-Leblond La pierre de douche, éditions Gallimard, 1996, p. 337

[43] Opus cité, p. 340

[44] La théorie du Big-Bang en rend compte tout aussi bien. Quand à réinterpréter la notion de temps, comme le fait Lévy Leblond, c’est une question difficile à aborder, toujours est-il que la notion de temps est plus problématique que jamais.

[45] On peut voir à ce sujet le livre de Jacques Demaret et Dominique Lambert Le principe anthropique, éditions A. Colin, 1994

[46] Trinh Xuan Thuan La Mélodie Secrète: et l’Homme créa l’Univers, Collection Le Temps des Sciences, Fayard (1988) ou Poche : Collection Folio Essais Gallimard (1991)

[47] Éditions A. Michel, 1994

[48] Cité par Léon Chestov dans Le pouvoir des clefs, éditions Pléiade, 1928, p. 346, tiré de Logische Untersuchungen II, 94

[49] Richard Morris Comment l’univers finira et pourquoi ?, traduction Henry-Luc Planchat, éditions R. Laffont, 1984, p. 194-198-199-200

[50] Terré-Fornacciari Dominique Les sirènes de l’irrationnel, A. Michel, 1991, p. 141 à vérifier

[51] Miche Bitbol L’aveuglante proximité du réel, éditions Flammarion, 1998, p. 235

[52] Sokal Alan et Bricmont Jean Impostures intellectuelles, éditions O. Jacob, 1997, p. 60

[53] Les sirènes de l’irrationnel, opus cité, p. 111

[54] Article de Pour la Science, N° 308, Juin 2003, p. 65

[55] Entrée : Immanence et transcendance dans l’Encyclopædia Universalis dans plusieurs versions.

[56] Roger Paul Droit L’oubli de l’Inde, éditions PUF, 1989

[57]Richard Feynmann La nature des lois physiques réédition R. Laffont 1971 collection Marabout Université traduction Hélène Isaac et Jean-Marc Lévy-Leblond p. 158

[58]Jean Marc Lévy-Leblond La pierre de touche édition Gallimard collection essais 1996 p. 155

[59]Basarab Nicolescu Nous, la particule et le monde édition Le Mail 1985 p. 70

[60]Serge Jodra revue Ciel et espace Juin 94 p. 47

[61] Le principe de cruauté, opus cité, p. 67

[62] Le principe de cruauté, opus cité, p. 59-60

[63] André Comte Sponville Petit traité des grandes vertus, éditions PUF, 1995, p. 303

[64] Raymond Moody La vie après la vie

[65] Parapsychologie: science ou magie ?, opus cité, p. 20

[66] Rémy Chauvin Quand l’irrationnel rejoint la science, éditions Hachette, 1980, p. 17

[67] revue Biomedecine and Pharmacotherapy, 1986, N°40, p. 11‑19

[68] Ian Stevenson Réincarnation et biologie, éditions Dervy, ou 20 cas suggérant le phénomène de réincarnation, collection J’ai lu

[69] Vernejoul in Journal of nuclear medicine, Vol. 33, N°3, Mars 1992, p. 409‑412

[70] On peut voir à ce sujet Broad William et Nicolas Wade La souris truquée, enquête sur la fraude scientifique, éditions du Seuil, 1987, p. 153‑154, également cahier Céline N° 3, éditions Gallimard, Paris, 1977

[71] Raymond Moody peut être considéré comme le pionner de l’intérêt que l’on porte aujourd’hui aux EMI (à l’époque NDE). L’ouvrage qui a levé ce lièvre est La vie après la vie disponible aujourd’hui dans la collection J’ai lu.

[72] Parapsychologie: science ou magie ?, opus cité, p. 141

[73] Parapsychologie: science ou magie ?, Opus cité, p. 116

[74] Encyclopedia Britanica (1961), cité par Aniéla Jaffé dans Apparitions, traduction Suzanne Capek éditions Mercure de France, 1983, p. 248

[75] Jean-Louis Siemons Revivre nos vies antérieures, éditions Albin Michel, 1984, p. 75

[76] Le chèque auquel B. Martino fait allusion est la proposition de donner 1 million de francs à celui qui pourrait reproduire une expérience de voyance dans les conditions définies par H. Broch.

[77] Les chants de l’invisible, opus cité, p. 59

[78] Parapsychologie: science ou magie ?, opus cité, p. 192

[79] On peut lire son enquête dans Les chants de l’invisible, opus cité

[80] Raymond Boudon Le juste et le vrai, éditions Fayard, Paris, 1995, p. 88

[81] Gabriel Marcel La dignité humaine, éditions Aubier Montaigne, 1964, p. 182

[82] L’homme neuronal, opus cité, p. 173-174

[83] Watzlawick La réalité de la réalité, traduction Edgar Roskis, éditions du Seuil, 1978, p. 89-90

[84] La république, début du livre VII

[85] J. Natanson La mort de Dieu, éditions P.U.F., 1975, p. 173

[86] Revue Le monde des religions, janvier-février 2010, N° 39, p. 44

[87] André Comte Sponville Une éducation philosophique, éditions P.U.F., 1989, p. 40

[88] Émile Bréhier Y a-t-il une philosophie chrétienne ?, Revue de métaphysique et de morale, avril-juin 1931, pp. 133-162. Vous pouvez consulter un extrait ici.

[89] Hamlet Acte I scène V

[90] L. Chestov Sur la balance de Job traduction Boris de Schloezer éditions Flammarion Paris 1971 P. 201